Come
play with me I whispered to my new found friend
Tell me what it's
like to go outside
I've never been
Tell me what it's like
to just go outside
I've never been
And I never will
I'm
not supposed to be like this
I'm not supposed to be like
this
But it's okay
(The Wrong Child, R.E.M.)
Halloween 1981
Bouleversé par l'angoisse visible chez Harry, Remus fit spontanément un nouveau mouvement dans sa direction, mais s'arrêta net. Vas-y doucement, Moony… Il ne faut pas le brusquer, non plus. Mais, au fond de lui, une voix répondit: Des excuses, toujours des excuses! La vérité, c'est que tu as toujours peur d'être rejeté, hein, loup-garou? C'est bien beau ce que tu viens de lui raconter : fais ce que je dis, pas ce que je fais, c'est ça? Comme durant ton année d'enseignement. Là non plus, tu n'as pas eu le courage de lui parler et tu n'as pas osé le consoler… Mais à l'époque, j'avais une raison : il ne me connaissait pas, il ne savait pas quels liens j'avais avec son père ni avec Sirius. Ce n'était pas à moi de lui dire la vérité. Et maintenant?Il a besoin de toi, Moony ! Son père est mort, son parrain est mort : fais-le pour eux, fais-le pour lui ! Et, accessoirement, pour toi aussi !
Harry avait baissé la tête. Il y a deux ans non plus, il ne voulait jamais me laisser voir qu'il pleurait. Il faut dire que je n'étais pas fier non plus quand il me racontait ce que les Détraqueurs lui faisaient revivre. Remus entendait la respiration saccadée de l'adolescent, et voyait trembler son dos. Oh, et puis zut ! Il passa son bras autour des épaules de Harry. Ce dernier eut un léger sursaut, et le Maraudeur fut sur le point de retirer son bras, mais Harry se détendit. Remus soupira intérieurement, et répondit enfin:
"Je sais, Harry, je sais…"
"Comment vous avez fait, vous?", demanda Harry d'une voix misérable.
"Moi? Qu'est-ce que tu veux dire par là?"
"Vous - vous avez perdu tellement de personnes - de personnes que vous aimiez - Comment vous avez fait pour - pour continuer – continuer - " Harry fut incapable de poursuivre.
"A vivre ?", demanda gentiment Remus. Il avait l'air parfaitement calme, comme à son habitude, mais au fond de lui la panique montait. Merlin! Est-ce qu'il pense ce que je pense qu'il - ? J'avais dix ans de plus, moi, quand - Comment je vais bien pouvoir l'aider? Merci, les copains, de me laisser avec un adolescent suicidaire sur les bras!
Harry hocha la tête, puis leva enfin les yeux vers son ancien professeur, qui le regardait avec sympathie.
"Honnêtement, Harry, je ne sais pas… Je viens de te raconter les meilleures années de ma vie, celles que j'ai passées à Poudlard. Mais à notre sortie de l'école… la vie s'est chargée de nous rappeler à l'ordre! A l'intérieur des murs de l'école, on avait beau savoir que la guerre faisait rage, on pouvait parfois l'oublier. Par contre, dehors… Pourtant, on avait tous décidé de prendre une part active dans la lutte contre Voldemort. Seulement, on n'avait pas prévu que ce combat nous séparerait. C'est d'ailleurs sans doute à force de nous perdre de vue qu'on a fini par… commettre certaines erreurs."
Remus se rendait bien compte que ses paroles étaient désordonnées. En fait, elles faisaient écho aux années qu'il essayait de décrire à Harry. Une véritable psychothérapie qu'il est en train de me faire, Pronglet! A remuer mes souvenirs, comme ça… Il faut dire que ça a commencé quand je l'ai vu pour la première fois, dans le Poudlard Express. Le choc! Déjà que la photo de Sirius était affichée partout dans les rues, j'ai encore eu droit au portrait craché de James, avec un Détraqueur par-dessus le marché!
"Professeur ?", demanda Harry d'une voix hésitante.
Remus se rendit alors compte qu'il avait arrêté de parler depuis un moment, et qu'il avait les yeux fixés dans le vague. Harry le regardait attentivement, et il semblait inquiet.
"Vous allez bien ?", demanda-t-il encore.
Remus sourit. Tu vois qu'il n'en a pas rien à fiche de toi, vieil imbécile !
"Tout va bien, Harry", le rassura-t-il. "Je suis désolé, j'étais perdu dans mes pensées…"
"Je comprends, Professeur. Pour vous non plus, ça ne doit pas être facile… C'est moi qui suis désolé de vous faire subir ça. Vous devez déjà être suffisamment mal sans avoir encore à vous occuper de - »
"Harry", le coupa Remus, "Tu n'as pas à t'excuser. C'est justement parce que nous sommes tous deux… euh… dans le même bateau, si je puis dire, que je me suis dit que ce serait une bonne idée que nous parlions face à face. Pour m'exprimer franchement, tu es même la seule personne à qui j'aie envie de parler. A Grimmauld Place, ils sont tous très gentils avec moi, mais ils… ont tous une sorte de pitié dans le regard, je ne peux plus le supporter ! C'est exactement comme - "
"Comme à la mort de mes parents ?", se risqua Harry.
"Oui. Comme je te disais, sans se séparer tout à fait, les Maraudeurs n'étaient plus ce qu'ils étaient après Poudlard. Nous étions tous membres de l'Ordre, mais chacun de nous avait une activité parallèle: James et Sirius suivaient une formation pour devenir Aurors, Peter travaillait au Ministère, et moi, hé bien… j'effectuais de petits travaux ici et là. En fait, nous ne retrouvions vraiment qu'à la pleine lune."
Remus s'interrompit un instant. Son bras était resté sur les épaules de Harry. Soudain, il sentit ce dernier se serrer légèrement contre lui, contredisant une bonne fois pour toutes les craintes qu'il avait pu avoir. Le Maraudeur baissa les yeux et rencontra ceux de l'adolescent, qui lui offrit son premier sourire de la journée. Un sourire triste, mais un sourire tout de même. Remus reprit donc:
"Pourtant, je m'estimais encore assez heureux: j'avais beau ne pas pouvoir trouver un travail à long terme à cause de ma condition, j'avais toujours mes amis, et les membre de l'Ordre me faisaient confiance. Alors… cette fameuse nuit de Halloween, en 1981… mon univers s'est vraiment écroulé. Alors que le monde entier se réjouissait de la chute du pire sorcier de tous les temps, moi, je pleurais la mort de deux de mes meilleurs amis, et la trahison du troisième. Je ne comprenais rien, je m'en voulais, je me disais que j'aurais dû pouvoir protéger Peter, et la famille de James. Je me souvenais aussi de la farce que Sirius avait jouée à Snape, et je me disais que j'aurais dû savoir qu'il était capable d'un tel acte. Aujourd'hui, bien sûr, je sais que je comprenais encore moins de choses que je ne le pensais alors", ajouta Remus avec un petit rire.
A nouveau, il sentit Harry remuer contre lui. "Vous ne pouviez pas vous en douter, Professeur… Et de toute façon, je ne crois pas que vous auriez pu faire quoi que ce soit. J'espère - j'espère que vous ne vous faites plus de reproches ?"
"Si, Harry, si. Mais plus pour les mêmes raisons. A l'époque, j'étais dans un triste état, je peux te le dire. Les membres de l'Ordre, en particulier Albus et Minerva, ont essayé de me soutenir, je dirais même de me surveiller, mais je ne pouvais plus les voir. Je ne pouvais plus supporter leurs regards de sympathie ni leur voix pleine de pitié. Bref, un beau jour, je suis parti, très loin, et je me suis installé dans le monde moldu. J'ai continué à exercer des métiers à droite et à gauche, ce qui me permettait de bouger et d'éviter de maintenir des contacts sociaux autres que de simple politesse. Je me suis renfermé sur moi-même, et cela pendant une bonne dizaine d'années."
A présent, Remus parlait tout en regardant Harry. Les yeux du garçon étaient toujours aussi agités, mais lui-même semblait plus calme, et il écoutait attentivement.
"Malgré toutes les précautions que j'avais prises pour couper les ponts avec le monde de la magie, un sorcier a bien évidemment réussi à me retrouver: Albus Dumbledore. Il a débarqué un jour chez moi, à l'improviste. J'habitais alors dans un… taudis, n'ayons pas peur des mots, et si je me rappelle bien, je crois que je venais de me faire renvoyer de mon dernier travail, et que j'avais fêté la nouvelle avec une bouteille de whisky. Tout ça pour dire que moi et ma maison étions peu préparés à recevoir mon ancien directeur. Quand il est entré, il a fait comme si de rien n'était, et comme si nous nous étions parlé la veille. Il m'a posé des questions sur tout et sur rien, m'a raconté les dernières nouvelles de Poudlard, et puis, sans rien dire, il a posé une photo sur la table."
Harry le fixait avec des yeux remplis d'interrogations. Ce gosse a vraiment des yeux hallucinants! Je ne comprends pas que quiconque puisse y résister… Enfin, les Dursley n'ont pas cette sensibilité, apparemment.
"En la regardant, j'ai eu le choc de ma vie ! J'y voyais un garçon d'une dizaine d'années: un garçon plutôt maigre, aux cheveux noirs en bataille, et aux yeux verts cerclés de lunettes rondes. Ah, et je me rappelle qu'il y avait des chats, aussi… Je suis resté le nez collé à cette photo pendant cinq bonnes minutes, jusqu'à ce qu'Albus daigne enfin s'expliquer. Il m'a dit quelque chose comme: "Il va bientôt avoir 11 ans. Il me manque un professeur de défense contre les forces du mal. Ça vous intéresse ?" J'ai refusé: je ne voulais pas de sa pitié. Il a remis ça l'année suivante - sans la photo, cette fois - et j'ai répondu la même chose."
Harry se tendit et baissa la tête. Remus comprit tout de suite de quoi il s'agissait. Il secoua l'adolescent par l'épaule et l'obligea à remonter la tête et à le regarder dans les yeux.
" Harold James Potter, arrête ça tout de suite !"
Harry, totalement décontenancé, resta les yeux ronds et la bouche ouverte.
"Oh, ne fais pas l'innocent. Je sais exactement ce qu'il te passe par la tête. Hé bien tu n'y es pas du tout. Harry, écoute-moi bien : je crevais d'envie de te voir, tu m'entends ? Tu ne t'es jamais demandé pourquoi je n'avais pas cherché à te contacter ou à te rendre visite ?"
"Ben… si", avoua Harry.
"J'avais peur, Harry. Peur de toi, et peur de moi. Après l'enterrement de tes parents et de Peter, j'ai demandé où tu avais été… placé. Dumbledore m'a tout expliqué, il s'est même excusé de ne pouvoir me laisser te garder. Oh, ça, je n'y pensais même pas. On ne peut pas confier un enfant à un loup-garou, et surtout pas à un loup-garou dans l'état où je me trouvais à l'époque. Mais j'aurais aimé pouvoir rester en contact avec toi. Tu étais la seule chose qui me restait de mon passé." Cette fois, ce fut au tour de Remus de détourner les yeux. "Mais, à ma grande honte, je n'ai jamais trouvé le courage de sonner à la porte des Dursley. Je n'avais pas envie de me battre avec eux, et plus le temps passait, plus j'inventais des excuses : il faut qu'il s'habitue à son nouvel environnement, puis, il ne doit plus me reconnaître… En fait, je m'étais bâti une forteresse, et j'avais peur que tu la détruises, Harry."
Remus se risqua enfin à tourner les yeux vers lui. Il était sûr que le garçon devait lui en vouloir. Ce dernier le regardait fixement. Il va éclater d'une seconde à l'autre, il va me jeter dehors… Puis Harry baissa à nouveau la tête, et murmura:
"C'est ma faute… Je suis désolé, je m'en veux tellement -" Hein, mais qu'est-ce qu'il raconte? "Et dire qu'au moment où vous aviez enfin retrouvé Sirius, je l'ai tué!" Harry releva la tête. "Je l'ai tué, et je vais finir par vous tuer aussi!" Il éleva la voix. "Il faut que vous partiez ! Il faut que vous partiez loin: loin de moi, loin de l'Ordre, loin de Dumbledore, loin de Voldemort…" Harry devenait hystérique, il n'allait pas tarder à craquer pour de bon.
"Harry, Harry, calme-toi… Tu n'as pas tué Sirius. Et je n'ai nulle intention de partir où que ce soit –"
Harry se dégagea de l'étreinte de Remus et se leva, lui faisant face.
"Si! Partez! Vous avez assez souffert comme ça ! Vous –"
Remus se leva à son tour. Il s'avança vers Harry, et lui mit la main sur l'épaule, espérant le calmer.
"Harry… Tu n'as donc rien compris? C'est si je pars que je vais souffrir." Je pourrais lui dire qu'il est la seule chose qui me retienne encore ici, mais il a assez de responsabilités comme ça. " Moi aussi je veux venger mes amis. C'est d'ailleurs moi qui aurais dû poursuivre Bellatrix, au Ministère… Et j'estime que j'ai quelques mots à dire à Wormtail, aussi. De plus, même si je le voulais, je ne pourrais pas t'abandonner. James, Lily et Sirius ne me le pardonneraient jamais." Il hésita un instant, puis poursuivit :
"Quelques jours avant de… mourir, Sirius m'avait fait promettre que, s'il lui arrivait quelque chose, je prendrais le relais. Il m'a fait jurer que je ne te lâcherai pas, Pronglet!", finit-il en serrant son épaule.
Harry eut un sursaut:
"Pronglet !", coassa-t-il.
Tu t'es trahi, mon vieux ! Remus sourit : "C'est Sirius qui t'a donné ce surnom le premier. C'est comme ça que t'appelaient les Maraudeurs. Enfin, ton père en avait peu l'occasion. Ta mère n'appréciait pas trop qu'on veuille t'engager dans notre groupe si jeune, je crois. Sirius était sûr que, quand tu te transformerais – car pour lui cela ne faisait aucun doute que tu deviendrais un Animagus - tu ressemblerais aussi à ton père. Mais il n'a jamais osé t'appeler comme ça. Il trouvait que ça faisait trop… mère poule, j'imagine."
"Il n'a jamais entendu comment ma tante appelle Dudley !", réussit à pouffer Harry. "Moi, je l'aime bien, ce surnom. Dommage que - que j'aie pas eu l'occasion de - de le lui dire - " Sa voix s'étrangla. "Il me manque tellement, Professeur !"
Abandonnant toute retenue, Remus l'attira contre lui, et murmura: "Je sais, Pronglet, je sais… A moi aussi, il me manque."
