If manners maketh man, as someone said
Then he's the hero of the day
It takes a man to suffer ignorance and smile
Be yourself, no matter what they say
(An Englishman in New York, Sting)
L'art du maraudage
Si un résident de Poudlard avait mis le nez à sa fenêtre en ce vendredi soir du mois d'octobre, il se serait sûrement demandé ce qu'un homme grand, mince et aux cheveux bruns déjà parsemés de mèches grises pouvait bien faire dehors à une heure et par un temps pareils.
Remus Lupin venait de dépasser la cabane de Hagrid et remontait péniblement la pente pour atteindre les portes du château. Enveloppé d'un long manteau dont il avait relevé le col aussi haut qu'il le pouvait, les mains au fond des poches, il luttait contre le vent. On n'était peut-être qu'en octobre, mais le temps était déjà glacial. En cette veille d'Halloween, les arbres du parc avaient déjà perdu toutes leurs feuilles. Remus baissa la tête. La bise faisait battre les pans de son pardessus contre ses jambes et lui coupait le souffle. Mais ce n'était pas elle qui allait l'arrêter.
Lorsqu'il était rentré d'une de ses missions un peu plus tôt dans la soirée, Tonks lui avait immédiatement remis une lettre qui l'attendait depuis quelques jours. La missive portait le sceau de Poudlard, ce qui avait beaucoup étonné Remus. Les seules lettres qu'il recevait généralement étaient celles de Harry, toutes les autres communications passant par l'intermédiaire de l'Ordre. Remerciant la jeune femme, il s'était lentement dirigé vers sa chambre tout en commençant à décacheter l'enveloppe. La surprise du Maraudeur redoubla quand, dépliant le parchemin, il constata que ce message lui avait été adressé par Mme Pomfrey, l'infirmière de l'école. Certes, une très bonne relation s'était établi entre eux à l'occasion des longs moments qu'il avait passés sous sa garde, mais de là à ce qu'elle lui écrive… S'asseyant sur son lit, Remus avait donc lu la missive avec une curiosité – et une inquiétude, on est paranoïaque ou on ne l'est pas – croissante.
Poudlard, le 25 octobre 1996
Cher Remus,
Bien que nous nous connaissions depuis de nombreuses années, je sais que cette lettre vous surprendra. Je n'ai en effet – et vous le savez mieux que quiconque - pas l'habitude de me mêler de la vie des étudiants de cette école. Néanmoins, j'ai la certitude d'agir pour le mieux en vous écrivant. Voici :
Le jeune Harry Potter s'est récemment trouvé sous ma garde. Rassurez-vous, il ne s'agissait de rien de grave. Comme beaucoup d'autres de nos élèves par ce temps, il a simplement été victime d'un sévère refroidissement. Ce qui n'est guère étonnant, les entraînements de Quidditch se déroulant depuis plusieurs semaines déjà sous une pluie battante. Mais je m'égare… Si M. Potter s'est rétabli tout aussi bien et rapidement que ses camarades, j'ai eu tout loisir de l'observer durant son séjour à l'infirmerie. Ainsi, je n'ai pas pu manquer de remarquer qu'il montrait des signes certains de fatigue et d'abattement.
Je crois savoir que M. Potter et vous-même entretenez des relations privilégiées. Malgré le caractère bénin de sa maladie, je me suis donc étonnée de ne pas vous voir à son chevet. J'ai alors pensé que des choses plus importantes vous retenaient ailleurs. Si j'ai pris la résolution de vous écrire, c'est pour vous encourager à rendre visite à M. Potter dès que vos obligations vous en laisseront l'occasion. En effet, je ne doute pas un instant que vous serez bien plus apte à lui redonner son énergie naturelle que n'importe quelle potion revigorante. Par ailleurs, je serais moi-même ravie de vous voir prochainement dans ces murs et de pouvoir vous saluer de vive voix.
Cordialement
P. Pomfrey
Remus dut lire la lettre à deux reprises pour être sûr de bien saisir le message qu'elle renfermait. Un sévère refroidissement… Elle t'a dit de ne pas t'inquiéter, abruti. Oui, mais pourquoi Harry ne m'en a rien dit ? Peut-être qu'il m'a envoyé une lettre pendant mon absence ? Se cramponnant à cette idée, Remus se leva immédiatement. Il se préparait à descendre au rez-de-chaussée pour demander à quelqu'un s'il n'avait pas reçu d'autre courrier lorsqu'il se retrouva nez à nez avec Molly. Celle-ci remontait du linge fraîchement lavé.
« Ah, Remus, vous tombez bien. Voilà pour vous », dit-elle en lui mettant une pile de chemises entre les mains.
Remus baissa les yeux vers ses vêtements sans les voir, et balbutia : « Euh… merci, Molly. Dites-moi, aurais-je reçu du courrier pendant mon absence ? »
« Mais oui ! Une lettre de Poudlard ! Je pensais que Nymphadora vous l'avait remise ? Elle aurait oublié ? »
« Non non, elle me l'a donnée. Rien d'autre, vous êtes sûre ? », insista l'ancien professeur.
Molly, étonnée de le voir si fébrile, scrutait son visage avec inquiétude. « Mais non, je vous assure que non. Remus, vous allez bien ? »
« Parfaitement bien, Molly », répondit-il avec un sourire, ce sourire qu'il parvenait à conserver en toute circonstance. Il avait pris sa décision. « Pourriez vous informer les autres que je vais à nouveau m'absenter quelques jours ? Rien de grave », ajouta-t-il immédiatement, la voyant froncer les sourcils. « Une affaire personnelle… Merci. » Puis il la planta là pour se renfermer dans sa chambre. Mon vieux, tu viens de détruire ta réputation de gentil garçon ! Il partit d'un petit rire nerveux. Oui… pas très convaincant ce rire. Merlin, comme Sirius se ficherait de moi s'il me voyait. Mais je suis sûr que lui-même aurait déjà mis la maison sans dessus dessous pour savoir exactement de quoi il retourne. Et, sans plus tarder, Remus avait transplané à Pré-au-Lard.
Tout en s'approchant de l'école, il n'avait cessé un seul moment de se demander pourquoi Harry ne l'avait pas informé de son passage à l'infirmerie. Depuis que ce dernier était reparti pour Poudlard, pourtant, ils s'étaient écrits à plusieurs reprises. Et leurs lettres n'avaient rien à voir avec celles qu'ils avaient échangées au début de l'été. Harry lui avait confié ses inquiétudes à la perspective de retrouver ses camarades de classe, qui, comme d'habitude, avaient commencé par l'observer dans les couloirs et par murmurer sur son passage. Il lui avait également raconté les dernières blagues inventées par les élèves, les déboires de Ron en cours de métamorphose, la fébrilité d'Hermione lors des premières semaines de cours, ses démêlés avec Draco… Quant à Remus, il lui avait parlé autant qu'il le pouvait de ses missions, des crises d'inquiétude de Molly et des visites des jumeaux. Harry et lui s'étaient d'ailleurs mis d'accord pour révéler à Fred et George la véritable identité des Maraudeurs. Malheureusement, Remus avait été trop occupé pour avoir l'occasion de lui rendre visite jusqu'ici. Il s'était promis de le faire lors de la prochaine sortie des élèves à Pré-au-Lard, qui devait avoir lieu à Halloween. Il n'avait rien dit à Harry, espérant lui faire la surprise. Maintenant, il le regrettait.
Peut-être qu'il a pensé que je n'allais pas respecter ma promesse ? Cela ne fait même pas deux mois que Harry a repris les cours… il ne s'attendait sûrement pas à ce que tu viennes le voir le premier week-end, non ? Oui, mais il a plus que jamais besoin de se sentir entouré. Alors pourquoi ne t'a-t-il pas demandé de lui rendre visite ? Il a déjà eu le courage de me faire la proposition à la gare, il ne va jamais la réitérer. La balle est dans mon camp. C'est facile, ça… Non, ce n'est pas facile. Simplement, quoiqu'on lui dise, il aura toujours peur de s'imposer. Remus, enfin arrivé aux portes du bâtiment, s'arrêta. C'est ça ! Il n'aura pas voulu m'inquiéter. A moins qu'il n'ait simplement pas envie ou besoin de me voir… Bien évidemment, et c'est pour cela qu'il t'écrit des lettres aussi longues. Secouant la tête, espérant éclaircir ses idées, Remus poussa la porte du château – dont le marteau l'avait reconnu comme étant un membre de l'Ordre. A cette heure tardive, le hall était bien sûr désert. Des bougies éclairaient ça et là le passage. Mais le Maraudeur n'en avait pas besoin. Il connaissait l'école comme sa poche. Il monta les marches jusqu'à l'étage de l'infirmerie et s'enfonça dans le couloir menant au bureau de Mme Pomfrey, à la porte duquel il frappa.
« Remus ! », l'accueillit une Mme Pomfrey en robe de chambre, lorsqu'elle vint lui ouvrir.
Le Maraudeur sourit. Il était sincèrement heureux de revoir l'infirmière, et en oublia pour un instant son inquiétude. « Bonsoir, Poppy. Je suis désolé de vous déranger à une heure si tardive, mais je viens de rentrer et de recevoir votre lettre. Et… vous me connaissez », termina-t-il avec un petit sourire d'excuse.
« Mais ne vous excusez pas, Remus ! Il me semble avoir précisé que je serai ravie de vous revoir ici. Entrez. » Elle s'effaça pour le laisser pénétrer dans la loge qui lui servait à la fois de chambre et de bureau.
Remus regardait autour de lui, laissant les souvenirs affluer à sa mémoire. Il se rappelait la première fois qu'il était entré ici, terrifié à l'idée de devoir expliquer son « problème », malgré la présence du directeur ; de même que les accidents qui avaient amené à de nombreuses reprises l'un ou l'ensemble des Maraudeurs dans cette pièce, après qu'ils avaient inventé une excuse plus ou moins vraisemblable pour expliquer l'origine des blessures « étranges » que leur maraudage, justement, leur avait valu. Mais ce n'était pas le moment de se laisser aller à la nostalgie. Il y avait plus important.
« Qu'a-t-il exactement, Poppy ? », demanda brusquement Remus, sans réussir à cacher plus longtemps son angoisse.
« Asseyez-vous, Remus », lui suggéra l'infirmière en posant une main sur son bras. L'ancien professeur s'exécuta. « Bien. Comme je vous l'ai écrit, M. Potter a été victime d'un refroidissement. Je n'ai pas eu un moment de répit ces quinze derniers jours : je crois bien avoir examiné les trois quarts de l'école. Durant la petite semaine qu'il a passée ici, j'ai ainsi pu constater que M. Potter dormait mal et mangeait peu. Mais, pour vous dire la vérité, c'est le peu d'enthousiasme qu'il a montré lorsque je l'ai autorisé à quitter les lieux qui m'a le plus frappée. Pourtant, je peux vous affirmer que, s'agissant de la patience, il tient de son père. »
A ce commentaire, Remus se mordit les lèvres. Il se remémorait parfaitement le scandale qu'avait fait James, en quatrième année, lorsque l'infirmière l'avait obligé à garder le lit jusqu'à ce que sa peau, qui avait viré au rouge vif suite à un sort de représailles de Severus, retrouve son apparence normale. Effectivement, cela veut tout dire.
Mais Madame Pomfrey continuait : « Bien sûr, pour l'instant, rien de tout cela n'est franchement inquiétant. Je dirais même que ce type de comportement n'a rien de si extraordinaire chez un adolescent. Et M. Potter a plus de raisons que tout autre d'en être victime. Il n'empêche que ces signes doivent être pris au sérieux et… »
« Et… », l'encouragea Remus.
« Et je pense simplement que vous êtes le mieux placé pour faire retrouver à Harry son impatience naturelle, voilà tout », termina l'infirmière.
Tiens, c'est la première fois qu'elle l'appelle par son prénom. « Vous croyez ça ? », demanda Remus à voix haute, mais d'un ton presque absent.
« Absolument », répondit Madame Pomfrey avec conviction. Le Maraudeur avait toujours été impressionné par la voix de l'infirmière, qui pouvait se montrer si calme et rassurante envers ses patients, mais aussi ferme et sévère envers quiconque venait troubler ces lieux, cela même lorsqu'il s'agissait du directeur lui-même. Remus avait d'ailleurs expérimenté les deux tons.
Etrangement, ce fut précisément cette voix qui sembla lui donner le courage et la détermination lui ayant manqué jusqu'à présent. C'est une impression, ou elle sait exactement comment me prendre ? « Bien. Je vous promets de parler à Harry dès demain matin. Je vous remercie de m'avoir prévenu. Vous avez bien fait », ajouta-t-il en posant à son tour une main sur le bras de l'infirmière. Avec elle aussi il osait ; elle le connaissait, après tout.
« Vraiment ? Je suis heureuse de vous l'entendre dire… » Madame Pomfrey paraissant sincèrement rassérénée. Voyant Remus se lever, elle en fit de même et le raccompagna à la porte.
« Bonne nuit, et merci encore ! », lança le Maraudeur avant de disparaître dans le couloir.
Une fois seul, il s'arrêta et s'adossa à un mur. Sa conversation avec l'infirmière avait calmé ses doutes quant au rôle qu'il devait jouer auprès de Harry, certes. Toutefois, il ressentait le besoin de reprendre ses esprits et de réfléchir. A chaque fois qu'il se retrouvait à l'intérieur de ce château, il était envahi à la fois par les souvenirs heureux du temps qu'il avait passé ici, par la nostalgie, mais aussi par les regrets. Comment avaient-ils pu en arriver là ? Pourquoi Peter les avait-il tous trahis ? Comment Sirius et lui-même avaient-ils pu finir par se soupçonner ? Qu'avaient-ils fait de faux ?
Car Remus ne pouvait en effet s'empêcher de penser que James, Sirius et lui-même étaient en partie responsables du retournement de Peter. Cela n'excusait en rien les actes de Wormtail, bien sûr. Il n'empêchait que quelque chose devait bien avoir poussé le timide Peter à devenir ce… rat. On aurait dû s'en douter… Prongs et sa fierté qui l'a amené à se battre quitte à mettre sa famille en danger. Padfoot et sa fidélité qui l'a fait se sacrifier pour ses amis. Wormtail et… son habitude de se tourner vers les plus puissants. Et moi alors ? Ce n'est peut-être pas un hasard si j'ai été mordu, après tout ? Peut-être que cette agressivité, dès qu'on touche à l'un de mes semblables, je l'avais déjà au fond de moi ? Remus leva les yeux au ciel et secoua la tête. Et puis quoi encore ?! Ridicule, je suis ridicule…
Comme par un fait exprès, la fenêtre en face de laquelle s'était arrêté Remus donnait précisément sur le saule cogneur. Ses souvenirs étaient si vivaces qu'il lui semblait presque voir un cerf, un chien, un loup et un rat sortir de la forêt. Le rat était perché sur le dos du cerf… Le chien n'allait pas tarder à donner un coup de tête au loup pour l'inviter à jouer… Seul devant ce tableau, Moony ferma les yeux et soupira : « Vous me manquez, les gars… vous me manquez vraiment. » Même toi Wormtail. En ce moment, même toi tu me manques. Pourquoi tu as fait ça, hein ? Pourquoi ? On n'était pas bien tous ensemble ?! Je ne méritais pas ça, Wormtail. Et Harry non plus… Toi non plus, tu ne méritais pas de finir comme cela. Comment as-tu pu ?! Toi qui t'évanouissais presque devant mes blessures à l'infirmerie, tu t'es coupé un doigt, tu as fait exploser une rue, et je ne sais quoi encore, pour enfin t'amputer toi-même d'une main ?! Oh, Peter… Remus se passa la main sur le visage. Le dernier Maraudeur… Voilà ce que je suis. Parce qu'il vaut mieux que tu le saches, Wormtail : tu es presque mort. Si ce n'est pas tes nouveaux camarades qui se débarrassent de toi, je m'en chargerai moi-même ! Et dire que c'est moi qui avais l'espérance de vie la moins longue… C'est presque comique.
Remus déambula encore un moment dans les couloirs parcourus par les courants d'air, s'arrêtant ici et là devant un portrait qui cachait un passage secret ou une marque sur le sol qu'aucun concierge n'avait jamais réussi à faire disparaître. Eh bien au moins, on aura réussi à ne pas se faire oublier de Poudlard ! pensa Remus avec satisfaction. Je ne devrais pas penser ça, j'ai été prof ici tout de même… Oh, et après tout ! Et Moony se mit carrément à sourire. Surtout devant la tapisserie des trois trolls à qui l'on tentait d'apprendre le ballet. C'était Sirius qui avait eu la brillante idée de jeter un sort à ce tableau. A l'origine, les trolls apprenaient à manier les armes. Mais Sirius avait déclaré que les faire danser constituait un meilleur « moyen mnémotechnique » pour retrouver la salle sur demande.
Presque sans s'en rendre compte, Remus était revenu à l'étage de l'infirmerie. Il soupira et consulta sa montre. Minuit… il avait passé une heure à errer sans but. Bon, eh bien ce n'est pas encore cette nuit que je dormirai. Il jeta un coup d'œil dans le couloir. Il était désert. Tiens, je me demande si… Moony dépassa le bureau de Madame Pomfrey et s'arrêta devant un tableau représentant un sorcier en train de combattre un dragon. De mémoire, il posa la main contre la paroi, et la fit glisser le long de la bordure du tableau, jusqu'à ce qu'il sente enfin sous ses doigts l'aspérité qui… Clic ! Juste en dessous de la peinture, une grosse dalle pivota, révélant un tunnel qui débouchait directement dans l'infirmerie, sous un lavabo. Bingo, Moony ! Remus se rappelait sa frayeur quand, en première année, alors que ses amis n'étaient pas encore au courant de sa lycanthropie, il avait vu s'ouvrir ce passage depuis son lit à l'infirmerie et débarquer ceux-ci venus lui « rendre une visite surprise ». Il sourit et se glissa dans le passage. Une fois de l'autre côté, il se redressa en se tenant le dos. Ouh là… je deviens trop vieux pour ce genre d'acrobaties ! Il pressa un bouton dissimulé dans le cadre du miroir au-dessus du lavabo, et la dalle reprit sa place dans la paroi. Reste à espérer que Poppy soit bien allée se coucher. Je ne crois pas que le fait que j'aie dépassé la trentaine l'empêche de me passer un savon si elle me trouvait là.
Remus n'osa pas s'avancer plus loin dans la pièce. Il savait que l'infirmière avait une très bonne vue sur les lits depuis sa loge. Pourtant, il était tellement épuisé qu'il se serait volontiers étendu sur l'un d'eux pour profiter de quelques heures de sommeil. Je me demande si Harry dort, là haut… Je n'ai même pas pensé à lui demander s'il faisait toujours des cauchemars. Moony se rappelait toujours le jeune homme tel qu'il était lorsqu'il était allé le chercher à Privet Drive l'été passé : physiquement fatigué, nerveusement épuisé… Puis il se remémora cette nuit où il l'avait découvert en larmes dans la chambre de Buckbeak. Il m'avait pris pour Sirius. Toutes ces années durant lesquelles il a dû attendre que quelqu'un vienne le chercher… et au moment où il avait trouvé celui qui l'aurait fait, qui aurait défié Dumbledore, le Ministère, et même Voldemort pour lui - Soudain, il revit également Harry quand celui-ci avait fait face à Snape et Molly pour prendre sa défense. Remus sourit. Vraiment, Pronglet ressemble autant à son père qu'à Sirius ! Et s'il me ressemblait, à moi aussi ? Remus secoua encore une fois la tête. Mon vieux Moony, il devient urgent que tu dormes !
Très urgent, même. Mais où ? Bien sûr, Remus aurait pu redescendre à Pré-au-Lard et y trouver une chambre pour la nuit. Toutefois, cette possibilité ne lui vint même pas à l'esprit. Depuis des années, Poudlard représentait pour Moony le seul endroit qu'il considérait comme une « maison », le seul lieu où il se sentait en sécurité. Un sentiment irrationnel et inavoué, mais assez fort pour le faire, après qu'il fut ressorti de l'infirmerie par le même chemin, se diriger instinctivement vers la tour des Gryffondors.
Néanmoins, en plein milieu d'un couloir, il s'arrêta net. Suis-je bête ! Pourquoi n'y ai-je pas songé plus tôt ? Revenant sur ses pas, Remus fit halte devant le tableau des trois trolls en pleine répétition de danse. Alors… voyons si je me rappelle… Le mur d'en face… Il se retourna. … et se concentrer sur ce que je veux trouver à l'intérieur. Remus se mit à arpenter le corridor, le front plissé. Lorsqu'il osa enfin reporter ses yeux sur la paroi, il eut l'heureuse surprise d'y découvrir une porte. Magnifique ! Je vais enfin pouvoir me coucher. Sans hésiter, Moony poussa alors la poignée et pénétra dans la pièce.
Celle-ci était plongée dans la pénombre. Par précaution, le Maraudeur n'en referma pas moins la porte derrière lui. Il devait s'avouer plutôt surpris. Lorsqu'il faisait les cent pas dans le couloir, son esprit était concentré sur une chose bien précise : un lit. Il s'attendait donc vaguement à trouver une chambre à coucher, peut-être semblable à son ancien dortoir. Or, il était évident que la chambre sur demande ne contenait rien de la sorte ; à première vue, elle semblait même absolument vide. Quand je pense que cette pièce est censée réaliser ce que souhaite mon subconscient… Je n'ose imaginer ce qu'un psychanalyste déduirait de… ceci.
Toutefois, Remus sentait obscurément qu'il valait la peine de se mettre à explorer les lieux. En effet, la vague lueur qui baignait la pièce ne provenait pas d'une fenêtre, celle-ci en étant dépourvue, mais d'une masse sombre, à l'exact opposé du seuil où se tenait encore le Maraudeur. Comme hypnotisé, celui-ci se dirigea donc vers la forme en question. Plus il s'en approchait, plus il distinguait de reflets parcourir la surface de ce qui lui semblait à présent pouvoir être une armoire. Mais qu'est-ce que… ?! Mon pauvre Moony, tu es vraiment au bout du rouleau. Regarde un peu ce que ton esprit fatigué est allé inventer !
Mais Remus était enfin parvenu à l'autre bout de la pièce. Ce n'est qu'une fois devant le miroir – car ce qu'il avait pris pour une armoire était en fait un gigantesque miroir en pied – qu'il aperçut une autre forme, humaine celle-ci, roulée en boule sur le sol et profondément endormie. Harry ?! De plus en plus abasourdi, Moony releva les yeux sur le miroir. Ce qu'il y vit mit un comble à sa stupéfaction. Devant lui se tenait en effet Sirius, tel qu'il l'avait vu disparaître derrière le voile. Il lui souriait et, après lui avoir fait un clin d'œil, il s'effaça pour laisser apparaître James, qui s'était apparemment caché derrière lui.
Remus se passa la main devant le visage et ferma les yeux, certain d'être victime d'une hallucination. Merlin, ils ont l'air tellement réels ! Au point que, si je tendais la main vers eux, je pourrais les toucher, les faire sortir de là ou passer moi-même de l'autre côté. Ce n'est pas possible, ce-n'est-pas-pos-sible. Pourtant, Sirius et James étaient toujours là lorsqu'il rouvrit les yeux. Ils se poussaient même du coude en l'observant, avec un sourire identique au coin des lèvres. Remus ne put alors s'empêcher de sourire à son tour. « Les gars, vous avez quel âge ? », s'exclama-t-il à haute voix. « Vous – « Mais il s'interrompit net. Moony, mon vieux, tu délires pour de bon. Si tu te mets à parler avec des –
« Vous – vous les voyez aussi ? », entendit-il soudain derrière lui. C'était Harry, qui s'était levé et l'avait rejoint, les yeux également fixés sur le miroir.
« Pa – Padfoot et Prongs ? », bredouilla Remus. Manifestement, je ne suis pas au bout de mes surprises. Harry hocha la tête. « Oui, Harry, je les vois. » Il lui sourit, soudain apaisé. Drôle de réunion de famille, tout de même. Mais si je rêve, surtout, surtout, ne me réveillez pas.
« Mais reprenons depuis le début », lança-t-il à Harry. Celui-ci lui jeta un coup d'œil interrogateur. Il s'interrompit avec de reprendre avec sérieux. « Bonjour, M. Pronglet. Désolé de ne pas être venu plus tôt. J'ai été retenu plus longtemps que prévu. Comment allez-vous ? » Et il tendit le bras dans sa direction.
« Mieux », répondit alors Harry. « Ravi de vous revoir, M. Moony. » Et il vint, un peu maladroitement, se serrer contre lui.
Dans le miroir, Remus aurait pu jurer que Sirius et James venaient de lui faire le signe de la victoire.
