Quelques jours après l'incident entre la mère et la fille, la ville de Thèbes est touchée par des catastrophes naturelles d' une violence inouïe, et rappelle aux autochtones l'époque maudite où Thèbes n'avait pas encore signé le pacte. En effet, la ville subit un déchaînement des éléments. La foudre, venant de nulle part, semble crever le ciel de ses piques lumineuses et déchire, dans un bruit assourdissant, l'ensemble de la cité. De son côté, le feu lèche avec amour les maisonnées faites de bois, dégageant une fumée qui encombre les bronches et étouffe les habitants. Des trous apparaissent un peu partout et on y voit sortir de terribles engeances qui capturent les hommes pour les emmener dans les tréfonds de la Terre. On les distingue à peine de l'ombre dans laquelle ils sont enveloppés, mais on devine aisément l'horreur de leur apparence.
Cette mascarade divine se joue sur un air de gémissements plaintifs, et d'hurlements de terreur. Le spectacle est aussi affligeant que terrible : ici, des hommes se font égorgés, là, des femmes et des enfants, partis se protéger dans leurs masures, sont brûlés vifs.
"Les Dieux sont en colère", crie-t-on un peu partout. "Nous sommes perdus !"
La stupeur cède le pas à la panique et à l'incompréhension : les Thébains ont toujours respecté la parole divine, mais quelle est leur récompense de tant de piété ? L'anéantissement de leur ville, et de leur liberté si chèrement achetée.
De sa tour d'ivoire, le roi Antinoos assiste, impuissant, à ce désastre.
"Sire, l'oracle que vous avez quémandé, est arrivé, chuchote un serviteur à l'oreille de son maître.
-Fort bien, amenez-la moi."
Le serviteur, d'un mouvement sec de la tête, fait signe aux gardes de laisser passer la porte-parole des dieux. Celle-ci est incroyablement jeune : elle a, au plus, une dizaine d'années, mais les traits graves de son jeune visage impose à celui qui la regarde, un silence respectueux.
"Ô toi, qui est la porte-voix de la lumineuse voix du divin Phoibos, dis-nous pourquoi les dieux s'acharnent sur nous ; pourquoi leur haine implacable détruit tout ce que nous tentions de sauvegarder ? "
On sent dans la voix du roi une certaine fébrilité, et c'est même tout son corps qui est parcouru de convulsions.
"Nous avons tout fait, tout essayé ! Nous adorons nos dieux, nous n'avons rien à nous reprocher, continue-t-il aux bords des larmes. Pourquoi nous punit-on ? C'est totalement injuste !"
La jeune sibylle reste muette, le regard vague, et le corps inerte. Tout d'un coup, elle entre dans une espèce de transe qui la soulève à quelques centimètres du sol. Son corps se crispe, ses pupilles se dilatent, sa bouche laisse échapper des murmures rauques incompréhensibles. Quelques minutes après, la jeune fille reprend son maintien habituel, et d'une voix monocorde, clame :
"Ô mortels, roi, princes, soldats, femmes, enfants et vieillards, votre plus grande faute est de forger le glaive de votre propre perte. Pour mieux détruire le Pacte, vous faites prospérer la vermine qui ronge les liens sacrés. De Thèbes la Grande, il ne restera, demain à l'aube, que le souvenir diffus d'une cité naguère resplendissante."
Sur le visage de chacun, on peut y lire l'horreur et la stupéfaction. Personne n'ose vraiment croire à ce que vient de dire l'oracle.
"Vous voulez dire que nous vous... trahissons ? demande le roi complètement dérouté." Sa question reste lettre morte. Sans dire un mot de plus, la sibylle sort de la salle d'un pas éthéré, laissant derrière elle une salle hébétée.
Même à des kilomètres de Thèbes, la Nature n'est pas amicale avec les hommes. La mer est entrée dans une sorte de ballet anarchique avec les autres éléments, tandis que le vent l' accompagne de son souffle pesant. Les bateaux qui se trouvent dans la rade, sont chahutés, renversés, retournés ; le quai n'est plus qu'un immense spectacle de désolation et de destruction et tous les habitants de ce petit port ont fui ce massacre.
Tous ? Non. Dioné se tient droite face au déluge, comme si, par sa désinvolture, elle veut provoquer les dieux. Elle a, d'ailleurs, depuis longtemps flairé la supercherie divine : ce fameux pacte entre les dieux et les thébains n'était qu'un répit avant la tempête. Ses sentiments sont, de fait, partagés entre une vive colère, mais aussi de l'inquiétude pour les Thébains, et plus particulièrement pour sa mère restée en ville. Que se passe-t-il là bas ? Sont-ils sauf ? Mais au fond d'elle-même, elle sait que la fin de Thèbes et de ses habitants est arrivée. Sa mère, sa chère mère... Que va-t-il lui arriver ? La mort, oui, la mort ! tout comme l'immense majorité des habitants de Thèbes... A cette pensée, une haine implacable la saisit : elle vengera sa mère. Non, mieux, elle vengera Thèbes toute entière de cet infâme parjure...
Soudain, un bruit sourd près d'elle la sort de sa torpeur.
"Qui va là ? crie-t-elle."
Elle n'a, en guise de réponse, que ses propres paroles en écho. Mais malgré tout, elle sent une présence près d'elle.
"Qui êtes-vous ? continue-t-elle. Je sais que vous êtes là, montrez-vous !"
Toujours rien. La jeune femme décide de prendre un morceau de bois qui se trouve à proximité d'elle en guise d'arme. La respiration haletante, elle s'approche, méfiante, du lieu incriminé...
