Note de l'auteur — On va se passer de délire d'auteur, pour une fois. Il y a des jours comme ça, où on n'a vraiment pas envie de délirer.
Le poème à la fin du texte est un extrait du poème de T. S. Eliot "The Hollow Men". Il est magnifique, alors si vous avez le temps, je vous conseille de le lire en entier. Vous en trouverez sur le net.
Espérant que ce chapitre ne vous déprime pas trop… (merci à Angel-sama, toujours présente!)
Pas sur un boum, mais sur un murmure
Biiiiiiiiiiiiiiiiii —
L'anxiété était à son comble dans la pièce où tous gardaient le silence, leur regard allant d'Ianto au Docteur. Ce dernier avait les yeux rivés sur le jeune homme cliniquement mort, avec l'air d'attendre qu'il se produise quelque chose. Ne tenant plus, Martha le pressa avec sa vivacité coutumière.
— Il faut le réanimer!
— Pas encore, fut la réponse du Gallifréen, très calme.
— Cela fait plus de 3 minutes qu'il est en arrêt cardiaque, observa Owen. A chaque seconde qui passe, le risque qu'il subisse de dommages cérébraux irréversibles augmente. Inutile que je vous le rappelle, n'est-ce-pas?
Le Docteur n'avait pas besoin de répondre: son expression était suffisamment éloquente. Quant à Jack, depuis que le coeur d'Ianto avait été arrêté, il s'était replié dans un coin, ne laissant transparaître aucune émotion sur son visage de marbre. Une attitude dont Toshiko n'était pas dupe, ayant noté à quel point ses poings étaient crispés.
— Docteur! tenta à nouveau Marta.
— C'est trop tôt, riposta-t-il, imperturbable. Tout cela n'aura servi à rien, si on le réanime avant que la conscience psychogreffée ne soit annihilée.
— Et comment saura-t-on…
Ross avait à peine commencé sa phrase qu'une sorte de brume rougeâtre s'échappa du corps d'Ianto, provoquant le recul de la part de toute l'assistance. Avec un faible sifflement, elle chercha à se regrouper, à se condenser… sans y parvenir. En moins de temps qu'il faut pour le dire, l'entité pâlit, devint évanescente, avant de s'évaporer définitivement dans les airs.
Ainsi mourut l'être du futur que le Docteur avait nommé Bob, sans personne pour le pleurer, car tous étaient trop préoccupés par le sort de leur camarade.
— Allez-y! fit le Seigneur du Temps, sa voix claquant comme un fouet.
Mais Owen se précipitait déjà vers le lit, une seringue à la main. Il injecta à Ianto une dose d'épinéphrine qu'il avait préparée à l'avance et consulta le moniteur de l'électrocardiographe.
Biiiiiiiiiiiiiiiiii —
Sans un mot, Martha tendit au médecin les patins du défibrillateur. Il les prit, et lorsque l'appareil fut chargé, il les appuya sur le torse d'Ianto. Électrochoc. Secousse.
Biiiiiiiiiiiiiiiiii —
Dans un état second, Jack regarda Owen délivrer une autre décharge électrique. Le corps d'Ianto s'arqua à nouveau, avant de retomber lourdement sur les draps. Toujours pas de signe de vie.
Biiiiiiiiiiiiiiiiii —
Jack avait cessé de respirer, un bloc de glace formé au creux de l'estomac. Depuis qu'il avait acquis l'immortalité, il avait vécu un bon nombre de fois la perte de ceux à qui il s'était attaché. Et bien que ce soit extrêmement douloureux, il avait fini par s'y résigner. Ce n'était pas comme s'il avait le choix.
Mais Ianto, c'était différent. Il ne voulait pas le perdre… Du moins, pas de cette manière. Pas maintenant.
Biiiiiiiiiiiiiiiiii —
Ce n'était pas juste… Ce n'était pas encore son heure!
Biiiiiiiiiiiiiiiiii — Bip. Bip. Bip.
Tous, sans exception, demeurèrent interdits, car ils n'y croyaient plus. Puis ils l'entendirent tousser, et ce fut l'explosion. Ne pouvant contenir leur joie, ils se ruèrent sur le ressuscité, tandis que le Docteur se laissait aller contre le mur le plus proche, immensément soulagé. S'il était arrivé malheur à ce jeune homme, il ne se serait jamais pardonné.
— Où suis-je? demanda Ianto d'une voix pâteuse.
— Au sous-sol d'un grand magasin! répliqua Toshiko, souriant de toutes ses dents.
— …Au sous-sol?
Ses paupières se soulevèrent et il fixa ceux qui l'entouraient, vaguement étonné.
— Que fait-on dans un sous-sol? Y-a-t-il eu une attaque?
Puis ses yeux s'agrandirent en apercevant le capitaine.
— Jack? hoqueta-t-il. Tu… tu es revenu?
Il voulut se lever, mais un violent vertige le persuada de n'en rien faire. Et puis de toute façon, pourquoi bouger? Jack l'avait fait à sa place, en venant le serrer dans ses bras. Une scène qui émut tout le monde, même ce bougon d'Owen, qui retint son sarcasme habituel.
L'embrassade dura une minute, puis deux…
— Ça suffit, s'exaspéra le médecin, à bout de patience. Lâche-le, tu ne vois pas que tu l'étouffes!
Tout de même, il y avait une limite aux mièvreries qu'il pouvait supporter en une journée!
— On ne t'a jamais dit que la jalousie était un vilain défaut?
Une pique qui provoqua des protestations énergiques de la part du concerné, et que Jack ignora superbement. Il ne relâcha pas non plus son étreinte.
Le Gallifréen, qui observait avec un sourire indulgent les retrouvailles entre les deux amis - ou plus vraisemblablement, les deux amants - s'éclipsa discrètement de la pièce. Il avait beaucoup de questions à poser, mais elles pouvaient attendre encore un peu.
OoOoO
Le Docteur emprunta les escaliers qui le conduisirent tout en haut de l'immeuble. Respirant à pleins poumons l'air frais de la nuit, il songea au fait que sa première rencontre avec Rose s'était déroulée dans un grand magasin comme celui-ci… qu'il avait fait exploser par la suite.
En toute logique, elle aurait dû avoir peur de lui. Il aurait très bien pu être un terroriste, un cinglé ou pire. Mais non. A leur deuxième rencontre, elle l'avait poursuivi comme un chaton après une pelote de laine, le questionnant sans relâche. Il n'avait senti aucune crainte en elle, juste de la curiosité dévorante. Et de la fascination. Un sentiment réciproque, qu'il avait éprouvé envers cette jeune fille à qui l'aventure et le danger, loin de la paralyser, semblaient être une source d'amusement. Exactement comme lui. Alors il lui avait proposé de le rejoindre dans le Tardis, sans se douter un seul instant de l'impact qu'elle aurait sur son existence.
Elle l'avait guéri, elle l'avait sauvé. Des séquelles de la Guerre du Temps, de la colère sourde qui était en train de le ronger. Et plus que tout, elle lui avait permis de redécouvrir l'espoir.
Et lui, que lui avait-il offert en retour? Une vie brisée. Sans lui, jamais elle ne serait transformée en Méchant Loup. Sans lui, jamais elle n'aurait perdu la mémoire. Sans lui, jamais elle ne serait tombée entre les mains du Maître…
Allez-vous vous flageller encore longtemps?
Il l'imagina assise sur le rebord du parapet, à lui adresser un long regard réprobateur. Il lui répliqua tristement.
— Tout est de ma faute.
Elle leva les yeux au ciel en signe d'exaspération, comme elle savait si bien le faire.
Non mais vous allez arrêter, oui? Quand rentrerez-vous dans votre tête d'imbécile que vous n'êtes pas responsable de tous les maux de l'Univers?
— Non. Uniquement des tiens.
Foutaises! Je vous l'ai dit, et je vous le répète, Docteur. J'ai fait un choix. Un choix que je ne regrette absolument pas et que je ne regretterai jamais. Alors vos remords, vous pouvez les remballer et les balancer dans une faille temporelle. Ce ne sont pas vos jérémiades qui vont me sortir du pétrin, et vous le savez!
Il eut un rire impuissant. Dans son imagination, elle n'avait rien perdu de son tempérament d'avant l'amnésie: vif et obstiné. Comme cette Rose-là lui manquait!
Dans ce cas, dépêchez-vous de trouver une solution.
— Tu veux bien me donner quelques indices?
Vous les avez déjà. Vous êtes au courant de ce qu'il prévoit de faire sur Terre, vous soupçonnez que le Tardis lui sert à stoker les âmes des humains du futur, et il y a…
— …La bague. Du même motif que le pendentif de Ross.
Elle regarda avec un profond dégoût le bijou qui lui ornait l'annulaire.
Vous devez vous en douter que ce truc n'est pas qu'une simple bague de fiançailles.
Il se rapprocha d'elle et en lui prenant la main, lui retira du doigt l'objet offensant. Comme il avait tant voulu le faire, là, dans la ruelle sombre.
Y-a-t-il autre chose que voudriez m'enlever?
Devant sa mine choquée, elle sourit avec espièglerie.
Oh, allez. Je ne suis que le fruit de votre esprit délirant, vous pouvez bien prendre quelques libertés sans que je m'en offusque.
Non, non. Même en pensée, il ne pouvait pas se le permettre. Hormis… ceci.
Il l'attrapa par la taille et l'attira vers lui jusqu'à ce que leurs fronts se touchent, laissant échapper un soupir douloureux. L'entourant de ses bras apaisants, elle murmura:
Dites-moi ce qui vous tracasse.
Ses yeux le fixaient, à la fois inquiets et doux. C'est d'une voix presque inaudible qu'il demanda:
— Est-ce que tu l'aimes?
Cela faisait près d'un an qu'elle et le Maître vivaient ensemble. La moitié de ce qu'ils avaient eu tous les deux, mais amplement suffisant pour qu'un semblant d'amour puisse éclore, voire plus encore. Et Koschei avait toujours possédé un étrange magnétisme, capable de charmer même ceux qui connaissaient sa véritable nature.
C'est une question à laquelle je ne peux malheureusement pas répondre. Il faudra me la poser après m'avoir retrouvée.
Sauf qu'il n'était du tout prêt à entendre la réponse. Et si…
Et vous, Docteur? Est-ce que vous m'aimez?
Il enfouit sa tête dans le flot de sa chevelure dorée, humant avidement la senteur fruitée qui n'appartenait qu'à elle.
— Je préfère ne pas y répondre. Pour l'instant.
Vous vous défilez. Encore.
— Oh non, Rose. Pas cette fois.
Non. Il ne réitèrerait pas la même erreur que sur cette plage de Norvège, où à force de tergiverser il avait raté l'occasion de lui dire ce qu'il ressentait pour elle. Il attendait simplement qu'elle soit réellement en face de lui pour le faire.
Soudain, un bruit de pas résonna derrière lui, faisant voler en éclat l'illusion qu'il s'était crée.
— A qui parlez-vous, Docteur?
OoOoO
Ne voyant pas le Docteur revenir, Martha était partie à sa recherche. Le trouver ne fut guère difficile, car depuis le début elle se doutait un peu qu'il serait sur le toit à réfléchir, tout en profitant de la vue.
Sans annoncer sa présence, elle considéra le Gallifréen qui accoudé au parapet, lui tournait le dos. Cela lui rappela un de ses accès de mélancolie dont elle avait été témoin de temps à autre. Dans ces cas-là, l'enthousiasme ainsi que la volubilité qui le caractérisaient d'habitude s'envolaient, et il devenait hermétique au monde extérieur, se murant dans un mutisme qu'aucune tentative de la jeune femme ne parvenait à ébranler. Martha gémit intérieurement. L'heure était grave, et il leur fallait un Docteur en possession de tous ses moyens, pas un alien en pleine dépression qui aurait besoin de consulter un psy.
Puis elle entendit sa voix: il semblait s'adresser à un être invisible. Elle était trop loin pour comprendre toutes ses paroles, mais dès qu'elle eut saisi le nom qui lui donna l'identité de son interlocutrice imaginaire, elle décida de se montrer immédiatement. Il était hors de question qu'elle espionne une tête-à-tête entre lui et Rose, même virtuelle. Et elle était assez honnête envers elle-même pour admettre que ce n'était pas la bienséance qui la motivait.
— A qui parlez-vous, Docteur?
Il se retourna avec un léger sursaut. Puis croyant qu'elle venait d'arriver, il lui sourit faiblement.
— A personne. Je méditais tout haut.
Menteur, songea-t-elle avec amertume, lui renvoyant tout de même le sourire.
— Ils ont fini par se calmer, en bas? voulut-il savoir.
— Je crois, oui. Le capitaine ne veut toujours pas lâcher Ianto, mais à part ça…
— Sacré Jack, il ne changera jamais… Nous ferions mieux de descendre, Martha.
Il marcha vers elle et était sur le point de la dépasser lorsqu'elle ne put s'empêcher de lui demander:
— Avez-vous pu voir Rose?
…Pour regretter aussitôt après. S'il ne l'avait pas ramenée, c'était qu'il y avait eu un problème de taille. Et il était fort possible qu'il n'ait pas très envie de le raconter…
— Je lui ai même parlé, acquiesça-t-il.
— Et… est-ce qu'elle va bien? Je veux dire, elle n'a pas été psychogreffée ou un truc de ce genre?
Ou avait-elle tout simplement rejoint le camp ennemi? Martha se sentit toute honteuse d'avoir de telles idées, cependant la jalousie n'était pas un sentiment qu'on pouvait apprivoiser à sa guise.
— Non, soupira-t-il. En fait, elle…
A cet instant, Ross pointa le bout de son nez par la porte entrouverte. Martha dut se retenir pour ne pas lui sauter à la gorge et l'étrangler. Il ne pouvait pas attendre un peu avant de venir les interrompre, celui-là!
— Qu'est-ce que vous faisiez, Docteur? Tout le monde vous cherche.
Le Gallifréen haussa les épaules.
— Je sais, on ne peut pas se passer de moi. Oh, avant que j'oublie… Où avez-vous obtenu votre pendentif, Mr Jenkins?
Ce dernier parut étonné de la question.
— De ma petite-amie. Elle… elle fait partie des leurs, Docteur. Je crois qu'elle est dans le même cas que Ianto.
— Je vois. Pouvez-vous me le confier?
Devant son hésitation, il insista avec une douce fermeté.
— J'en prendrai soin, n'ayez crainte.
— Est-ce important?
— Très.
Sans ajouter un mot de plus, il défit la chaîne et la lui tendit. Le Docteur l'examina un bref moment avant de l'empocher.
— Allons-y, maintenant.
Quand ils furent de retour au sous-sol, Jack leur annonça tout de go:
— Nous avons un hic. Ianto ne se souvient pas des événements qui ont eu lieu durant sa possession.
D'une part, le capitaine en était heureux, car il ne souhaitait pas que Ianto se reproche les tortures qui lui avaient été infligées. D'autre part, c'est vrai qu'ils perdaient là une sérieuse occasion d'apprendre en détail le plan du Maître.
Mais le Docteur ne manifesta aucune déception.
— C'est normal, Jack. La conscience de votre ami a été mise en sommeil pendant que l'autre agissait à sa place. Ce qui ne signifie pas que son cerveau n'ait pas enregistré tout ce qu'il a vu et entendu… Si vous me le permettez, Mr Jones, j'aimerais lire dans vos pensées.
— Parce que vous êtes aussi télépathe? s'exclama Toshiko.
Elle était mal à l'aise, ayant fait par le passé l'expérience de ce genre de pouvoir par le truchement d'un artefact extraterrestre. Et du dégât qu'il pouvait causer. Quant à Ianto, il lança un regard interrogateur à Jack, ne sachant pas le rôle que cet inconnu tenait dans toute cette histoire.
— C'est le Docteur, le rassura-t-il. Tu peux avoir confiance en lui comme à moi.
Cela suffit amplement au jeune homme, qui hocha calmement la tête au Seigneur du Temps qui vint s'asseoir sur le rebord du lit.
— Que voulez-vous que je fasse?
— Rien. Détendez-vous et laissez-moi faire.
Sur ce le Docteur toucha ses tempes du bout des doits et ferma les yeux, plongeant dans son esprit.
OoOoO
Deux heures plus tard...
L'aube s'était mise à poindre à Cardiff, au-dessus duquel était stationné le Vaillant. Depuis la baie vitrée du pont principal, le Maître contempla l'horizon qui pâlissait peu à peu.
— Sais-tu combien il existe de failles temporelles en dehors de celle de cette ville?
Aucune réponse ne vint de la jeune femme sagement assise à ses pieds. Il n'en attendait pas, d'ailleurs.
— Cinq, dispersées un peu partout sur le globe, l'une d'elles étant connue des hommes sous le nom du Triangle des Bermudes.
Silence. Pourtant il fit comme si elle s'était montrée curieuse de la suite.
— Tu vois, j'ai fait construire sur chacune d'elles une station de relais. Lorsque sur mon ordre elles seront connectées toutes les six, cela créera une toile d'énergie englobant toute la planète, où les âmes de tes camarades pourront circuler en toute liberté…
Il eut un rire grinçant, sans la moindre joie.
— Ainsi, ils pourront investir les corps des six milliards des terriens. Ce sera une nouvelle ère, ma chère, un nouveau monde!
L'exultation, fugace, fut de courte durée. Sans aucune dignité, il se laissa choir aux côtés de son interlocutrice muette et la fixa droit dans les yeux. Ces yeux mordorés qui autrefois étaient si riches en émotions, étaient à présent inexpressifs, comme morts.
— Et qu'est-ce que je devrai en faire, d'après toi?
Avec l'automatisme d'une poupée mécanique, elle lui baisa le dos de la main.
— Ce sera ton royaume, Maître. Tu en feras ce qui te plaira.
Il resta un moment sans réagir, avant de retirer vivement sa main, comme si le contact de ses lèvres le dégoûtait.
Il avait cru qu'en psychogreffant la conscience d'un être de futur sur Rose - la faisant "disparaître", en somme - il aurait la paix et qu'il pourrait se concentrer sur l'essentiel, c'est-à-dire la poursuite de son plan. Au lieu de quoi, il se sentait vidé, n'ayant envie de rien. Contrairement à ce qu'il avait pensé, que Rose soit devenue une marionnette lui obéissant au doigt et à l'oeil n'était pas amusant. Il aurait préféré recevoir sa désapprobation, ses piques et même sa pitié, plutôt que d'avoir affaire à cette apathie imbécile qui l'irritait au plus au point. Cela ne lui servait qu'à rappeler que celle qu'il avait en face de lui n'était que l'enveloppe de la véritable Rose.
Il avait agi trop tard. Celle qui n'aurait dû être qu'un pion parmi tant d'autres s'était transformée en reine, prenant trop d'importance pour qu'il la jette hors de l'échiquier et fasse comme si le jeu valait la peine de se poursuivre sans elle.
C'est de ta faute, Rose. songea-t-il avec lassitude. Tu as tout gâché…
Il se leva, décidé à ordonner l'exécution du projet New Eden. Tout de suite, sans la mise en scène qu'il avait prévue au départ. Son apparition dans toutes les chaînes de la télé, la déclaration afin de faire comprendre aux humains qu'ils vivaient leur dernière heure, le message moqueur destiné au Docteur… Tout cela ne lui disait plus rien.
S'il continuait malgré tout, c'était parce qu'en un sens, lui aussi n'était qu'une marionnette…
Ta da da dam…
Poussé à aller de l'avant par ces maudits roulements de tambour…
Ta da da dam… Ta da da dam…
Toujours de l'avant, sans jamais pouvoir s'arrêter…
Ta da da dam… Ta da da dam… Ta da da dam…
A moins que quelqu'un ne l'arrête.
— Connectez les failles, fit-il, ses doigts se mettant à battre les quatre mesures funestes.
L'équipage du Vaillant transmit cet ordre aux chefs des stations de relais en attente, qui comme un seul homme synchronisèrent le signal des failles avant de les ouvrir.
Et ce fut le commencement de la fin.
OoOoO
Pour les six milliards de terriens, c'était une journée ou une nuit ordinaire… Peut-être pas pour ceux qui se trouvaient dans un certain grand magasin désaffecté à Londres, mais même eux ne pouvaient pas soupçonner qu'un courant temporel s'était brusquement mis à rugir sous leurs pieds, coulant comme du magma en fusion. Ils ne pouvaient pas savoir. Ils ne pouvaient pas savoir qu'un pont d'énergie avait été établi entre la faille du Cardiff et le Vaillant, permettant ainsi aux âmes damnées de quitter le Tardis et de se déverser dans ledit courant. Une ignorance qui n'empêcha pas les esprits venus du futur de se répandre dans toute la croûte terrestre, avides de posséder à nouveau un corps.
Il n'y eut pas de cris, ni de pleurs. Pas d'explosions, ni de destructions. Sans comprendre ce qui leur arrivait, les humains sombrèrent dans un profond sommeil, tandis que leurs descendants d'un lointain avenir s'emparaient d'eux. Aucun n'y échappa, car personne ne pouvait y échapper.
Un rideau de silence tomba alors sur la Terre.
Dans le Vaillant, la femme qui avait été Rose resta assise en face de la baie vitrée, son regard errant dans le vague. Soudain, une lueur dorée illumina ses prunelles, et dans un chuchotement, elle prononça ces quelques mots charriant un chagrin indescriptible, ignorant qu'elle reprenait exactement ceux que le Docteur avait dit au professeur Lazarus, quelques mois auparavant.
— C'est ainsi que finit le monde… Pas sur un boum, mais sur un murmure.
...
Ceci est une terre morte
Ceci est une terre épineuse
Ici les images de pierre
Sont dressées, ici elles reçoivent
La supplication de la main d'un mort
Sous le scintillement d'une étoile pâlissante.
Est-ce à cela que ressemble
L'autre royaume de la mort
Veillant seuls
A l'heure où nous sommes
Tremblants de tendresse
Et nos lèvres qui voudraient embrasser
Esquissent des prières à la pierre brisée
...
Entre le désir
Et le spasme
Entre la puissance
Et l'existence
Entre l'essence
Et la descente
Tombe l'Ombre
Car à Toi est ce Royaume
...
C'est ainsi que finit le monde
C'est ainsi que finit le monde
C'est ainsi que finit le monde
Pas sur un boum, mais sur un murmure
dans «The Hollow Men» de T. S. Eliot
