Bonjour!!
Et sans attendre voici la suite des aventures!!
Bonne lecture et rendez-vous à la fin.
XVI . Sombre Lumière
"Deep into a dying day
I took a step outside an innocent heart
Prepare to hate me fall when I may
This night will hurt you like never before
Old loves they die hard
Old lies they die harder" "I wish I had a angel", Nightwish, album Once, 2005.
Avec la désagréable sensation d'être enfermé dans une boîte avec du coton, de ne plus percevoir son corps, Sigfrid Jäger ouvrit lentement les yeux. Autour de lui tout était sombre, tiède, il ne voyait personne mais entendait des voix. Au milieu de ces murmures, de ces présences invisibles, il reconnut sa langue maternelle. Mais il y discerna aussi un vieil homme citant des auteurs classiques en grec ancien, des mots d'arabe prononcés d'une voix rauque masculine, quelques paroles en français à propos d'une histoire de démon… Tous ces sons semblaient tourner autour de lui, vite, de plus en plus vite, comme une tempêtes de mots, de bruits, venus d'il ne savait où. Peut-être venaient-ils de ses souvenirs. Mais avait-il seulement des souvenirs ?
Car il avait beau chercher, il ne savait plus. Il ne se connaissait plus. Si seulement il avait été capable de prononcer son nom… Mais il se trouva dans l'incapacité de bouger les lèvres. Alors il se demanda s'il avait seulement un corps. Ni bras ni jambes ne répondirent à sa volonté de se mouvoir. Cela signifiait-il qu'il était mort ?
Mort ou vivant, quelqu'un ou personne, il ne ressentait aucune émotion. Il se sentait tout simplement vide, vide comme une statue de cristal, rangée dans une boîte avec du coton. Mais ce vide, qu'il pensa anormal, qu'il ressentit comme anormal, n'allait pas.
Certains murmures baissèrent, d'autres montèrent en décibels et un mot, parmi tant d'autres, resta ancré dans son cerveau brumeux et vide. Ce mot était : « Lavia ». Il en ignorait la signification, mais il sonnait à son cœur comme un sac de pièces d'or à celui d'un gobelin. Il lui chantait la ballade des souvenirs enfouis et bientôt retrouvés.
Quand finalement les voix se turent, le silence vint l'entourer d'un linceul invisible. Puis, soudainement, une énième voix, seule, vint chuchoter quelques mots germaniques à ce qui aurait pu être son oreille, s'il avait seulement senti son corps. Le timbre ne lui était pas inconnu, calme, presque chantant… Elle avait même le ton traînant, presque pâteux, de ceux qui sont trop habitués à certaines drogues. Ou bien était-ce lui qui percevait mal les sons ? Mais une chose était sûre, c'était un homme, avec l'accent du Nord. Il ne devait pas être Allemand, peut-être Russe, ou bien Polonais… Et il répétait toujours les mêmes paroles, comme une litanie, comme la formule secrète d'un quelconque sortilège.
Puis comme par miracle, le leitmotiv s'arrêta, et au même instant l'obscurité qui entourait le jeune allemand fut chassée. Et tel l'homme primaire sortant de sa grotte pour la première fois, il cligna des paupières avant de dévorer du regard tout ce qui l'entourait. Rapidement, il réalisa aussi qu'il avait bel et bien encore un corps, même si à part l'ouie et la vue, rien ne semblait fonctionner.
Découvrant calmement son nouvel environnement, Sigfrid admira l'architecture de la petite chambre où il se trouvait. La chaleur ambiante et la pierre chaleureuse des murs lui soufflèrent qu'il était en Orient. Le haut plafond était prévu pour garder la pièce fraîche en cas de forte chaleur, de même que les petites ouvertures en arcs brisés, décorées de rinceaux de plantes exotiques, si étroites qu'elles ne laissaient passer que peu d'air. Le plafond à caissons, orné de marqueteries sobres mais soignées, présentait le motif d'une grande étoile aux multiples branches, rayonnant tel un soleil sur toute la chambre. C'était aussi son seul luxe nota-t-il. Au fond, l'unique meuble de la pièce, un grand lit de bois sombre, laissait deviner une silhouette noyée sous un amas de draps blancs.
La curiosité le poussant, Sigfrid formula clairement la volonté d'avancer et miraculeusement son corps se dirigea vers la couche. Là gisait un homme encore dans la force de l'âge. Ses cheveux bruns, assez longs, s'étalaient comme une tache d'encre sur son oreiller. Sa peau était presque aussi livide que celle d'un mort, la seule chose qui prouvait qu'il fut encore en vie était les frémissements qui animaient de temps à autres les traits tirés de son visage. Les cernes sous ses yeux, les rides dues à la douleur du mal qui le rongeait, le vieillissaient prématurément. Pourtant, Sigfrid ne l'imaginait guère plus âgé que lui.
Non loin du lit, sur un faudesteuil(1) de fer, une armure encore poussiéreuse gisait en morceaux, jetée là dans la hâte de dévêtir le blessé, sans aucun doute. Posée sur le haubert, le jeune allemand reconnut une tunique blanche marquée d'une grande croix pattée de couleur garance. Le rouge de la croix ressortait vivement au milieu de cette pièce sombre, au décor sobre où dominaient le noir et le blanc. Elle brillait comme une blessure, suintante de sang frais.
Devant cette vision, Jäger secoua la tête. Il devenait de plus en plus sujet à d'étranges hallucinations, il devait être malade. Il se souvenait au moins de ce détail de sa vie passée, souvent percevoir des choses que d'autres ne pouvaient même pas sentir.
Alors qu'il essayait de tirer à lui un second siège pour s'asseoir, une lourde porte s'ouvrit à l'autre bout de la cellule. Trois personnes entrèrent, le premier était un des ces « fratres conjugati » au manteau et à la tunique noire frappés de la même croix garance, il avait la haute stature des scandinaves, leurs cheveux d'or et leurs yeux clairs. Les deux suivants étaient un homme et une femme, issus du peuple de Terre Sainte probablement. En observant leurs vêtements, leurs coiffures, il ne fit plus aucun doute à notre intrépide germain qu'il se trouvait aux environs du 12ème siècle. L'homme, aux cheveux bruns coupés courts et graisseux, avait un long visage à la peau couleur de parchemin, luisante comme de la cire chauffée. Il portait un large manteau brun fait de laine grossière, contrastant fortement avec sa compagne. Cette dernière était voilée, ne laissant voir que ses yeux, deux gouttes de miel au milieu de longs cils noirs, le tout enrubanné dans des mètres de draps bleu foncé. Ses mains restaient la seule partie non couverte de son corps, longues et fines, ornées de dessins au henné, et Sigfrid crut y reconnaître une chevalière en argent.
Ignorants sa présence, comme s'il fut invisible, les trois inconnus passèrent devant lui pour observer le patient. Et sans honte ou pudeur, la jeune femme fit un geste vers son compagnon pour qu'il découvrît le malade. La vue du corps nu ne sembla pas émouvoir la belle, à qui l'étudiant n'aurait pas donné plus de vingt ans tant elle lui semblait minuscule. Pourtant, en quelques instants, après avoir ausculter le corps, elle hocha la tête. La jeunesse de cette mystérieuse doctoresse orientale n'occultait en rien la grandeur de son savoir. Et dans un dialogue muet, ne passant que par son regard d'ambre et celui de charbon de son adjoint, les deux guérisseurs établirent leur diagnostic.
Sigfrid la fixa, émerveillé, fasciné par ces yeux dorés qui, quelque part dans sa mémoire embrumée, lui rappelaient quelqu'un. S'il devait en déduire quelque chose à la bouffée de chaleur qui réveillait son être, ce quelqu'un devait lui être cher. Et subitement un sentiment vint éclore dans son cœur vide, comme un soleil estival qui dès l'aube vous réchauffe progressivement de ses tendres rayons.
De même, ces longues mains qui caressaient le visage du malheureux, apaisant ses souffrances en bassinant ses tempes avec délicatesse, évoquaient celles d'une autre, de cette autre chère à son cœur mais dont le visage restait encore absent de sa mémoire. Un doux murmure s'éleva au dessus du lit, envoûtant le malade pour calmer la fièvre qui brûlait sa chair. Ces quelques mots chuchotés en hébreux eurent le même effet sur son frère chevalier à la tunique sombre, l'homme observant béatement la jeune orientale comme un ange tombé du Ciel. Immédiatement, un nouveau sentiment enfla dans le cœur tiède du jeune allemand, la jalousie s'y glissant subrepticement.
Mais la voix cassante et froide de son assistant cassa le charme opérant sur le soldat franc, discutant avec lui en latin du mal qui rongeait son camarade.
Sigfrid n'avait jamais été très studieux aux cours de latin que lui avait offerts son père, préférant les études hellénistiques. Mais le fort accent du guérisseur, parlant lentement pour bien se faire comprendre, et le parlé rocailleux du soldat blond, plus proche d'un bas-allemand que de la langue de Rome, lui permirent de suivre la conversation. Le visage expressif du chevalier confirmait ensuite ses déductions primaires.
Le médecin, que Jäger supposa être juif ou arabe, expliquait que le malheureux malade était à l'article de la mort. L'allemand ne put retenir un ricanement devant cette observation ô combien perspicace. Vraiment, cet homme lui était antipathique, quelque chose dans son regard froid, noir comme un puit sans fond, lui déplaisait. Ou bien était-ce aussi ce rictus supérieur qui fendait son visage en diagonal ? Une chose était certaine, il ne faisait que proclamer l'évidence !
-« Hirnloser spast! » S'exclama Sigfrid en allemand, sans pour autant que les protagonistes de la scène perçoivent ses mots.
-« Je ne te le fais pas dire… » Murmura une voix dans son dos. « Pourtant, il n'y paraît pas, mais ce type était un vrai génie dans son domaine. Et il fut un grand ami… de celui qui gît là. » Expliqua encore la même voix.
Sigfrid essaya de tourner le visage vers la voix, mais étrangement son corps ne lui répondait plus. Il se sentit impuissant, ne pouvant détourner les yeux du drame qui se jouait devant lui ou découvrir qui se trouvait dans son dos. Alors, prenant son mal en patience, l'esprit sur le qui-vive, il écouta la supplique du croisé. Celui-ci essaya d'émouvoir le grand corbeau de malheur qui lui faisait face, mais sans résultat. En second lieu il reporta sa requête vers la jeune femme, rivant ses prunelles pers dans l'or chaleureux qui leur faisait face.
Sans bouger, la jeune guérisseuse l'écouta. Puis quand il eut fini, elle détourna son regard sur le chevalier brun, alité, livide et fiévreux, aux cheveux luisant de sueur, à la bouche quémandant à boire. Alors, tout en étanchant la soif de son patient avec une coupe, elle éleva une voix douce et claire comme le chant d'un rossignol.
-« Je peux aider ton ami, Croisé. Mais à une seule condition. Si celle-ci est remplie, le plus rapidement possible, il aura des chances de survivre. Ecoute ma proposition, ensuite la décision te reviendra. Je ne peux laisser un homme mourir impunément, mais je ne peux aller contre ta réponse. »
-« Dis, dis !! Je te l'accorderai sans problème. » S'emballa le soldat.
-« Ecoute avant de promettre. Ce que je vais te dire, je n'y donnerai aucune explication, mais tu devras seulement faire comme je te l'ai enjoint si tu acceptes. » Expliqua la jeune fille, patiemment. « Voilà, ton ami ne survivra pas une nuit de plus s'il reste en ces murs. Si tu tiens à sa vie, laisse le sortir. Je te demande même plus, qu'il quitte votre ordre, qu'il le quitte définitivement. Alors sa vie pourra continuer, ailleurs, autrement… Mais la décision te revient. »
-« S'il ne tenait qu'à moi, je vous laisserai l'emmener immédiatement, mais… Mais le maître ne voudra pas, il n'acceptera pas sans aucune explication. Est-ce un mal qui court en ces lieux et qui le ronge ? »
-« Je ne peux te donner d'explication. Mais ton ami est à l'article de la mort. Je te laisse le reste de la journée pour trouver une solution. Si tu m'accordes ta confiance pour l'ausculter, accorde-la moi aussi pour le sauver. Et si c'est le cas, tu sauras où me trouver. Je pars demain à l'aube rejoindre les murs de ma ville, ce soir je serai encore à Jérusalem. Profite des heures qu'il reste pour convaincre votre commandeur… »
-« Mais il est commandeur ! Je vais devoir directement aller en toucher mot au sénéchal… Et ce n'est pas un homme facile que ce Girard de Ridefort. Il est froid comme un aspic ! » Protesta le chevalier.
-« Dis lui que si demain cet homme meurt entre ses murs, un grand malheur pourrait lui survenir. Ridefort est ambitieux. Tout habitant de Jérusalem le sait sans l'avoir jamais croisé ! Il craint plus pour sa vie que pour ses hommes… » Releva-t-elle, railleuse.
-« Pourquoi me croirait-il ? »
-« Pourquoi pas ? » Lui répondit la guérisseuse, un éclair d'espièglerie traversant ses yeux.
Cette réponse dut faire son effet, car il recula, pensif, puis guida ses visiteurs vers la sortie. Du couloir, par la porte entrouverte, Sigfrid entendait le bruit des pas et des voix allant decrescendo. Puis le croisé revint et ferma la porte derrière lui, posant ses pupilles claires sur le mourant. Son regard semblait vide, comme si toute force l'avait quitté à son tour face à l'avis des deux orientaux.
Tandis que Sigfrid attendait la fin, espérant sincèrement la survie de cet homme brun qui quelques minutes avant lui était inconnu et maintenant si familier, devenu comme un ami dont la mort imminente l'horripilait, la voix qui lui avait parlé précédemment s'éleva de nouveau dans le vide de la cellule monacale.
-« Quelle femme tout de même ! » Soupira-t-il, le ton admiratif.
Le jeune homme se tourna vers son interlocuteur pour croiser des yeux aussi bleus que les siens et de longs cheveux noirs comme ceux du malade. Immédiatement, il reconnut l'homme, sachant qu'ils s'étaient déjà vus quelque part sans pour autant trouver où. Mais il ne le regardait pas, il avait les yeux rêveurs, perdus vers la porte fermée où avait disparue la jeune guérisseuse.
-« Tu sais Sigfrid, tu permets que je t'appelle par ton prénom ? Je pense que oui… Tu sais, à chaque fois que je revois cette scène, Elle me fait la même impression. Quelque chose de pure, de divinement beau. On en voit très peu et pourtant en voir plus serait violer le caractère sacré d'une telle déesse. Cette femme fut et restera pour moi l'idéal de la pureté, quoi qu'en disent tous les torchons qu'on a pu écrire sur elle depuis plus de huit cents ans. »
-« Qui était-elle ? » Demanda Jäger, chuchotant presque de peur de rompre la béatitude de son compagnon.
-« Tu ne l'as pas deviné ? Elles se ressemblent tellement pourtant. Elle se nommait Chiraz Lavia, guérisseuse renommée de Terre Sainte que l'on faisait venir de Samarie jusqu'à Damas, Jérusalem ou même en Alexandrie si personne d'autre ne pouvait sauver le malade. Elle était le dernier recours de certains. Elle fut le mien. »
Et comme un éclair de lucidité perçant le voile de coton l'entourant, Sigfrid comprit soudainement d'où lui venait l'impression étrange de connaître le mourant. Il le connaissait effectivement, même s'il en ignorait le nom. Il s'agissait du même homme, celui dans le lit et celui qui discutait actuellement avec lui. Mais où étaient-ils donc ? Un souvenir ?
Avant qu'il n'ait trouvé la réponse, son interlocuteur lui prit le coude pour le mener vers la porte de la cellule. La main sur la poignée, comme s'il éprouvait un pincement au cœur devant cette vieille scène, il se retourna pour poser les yeux sur le templier, agenouillé en prière aux pieds du lit de son camarade de campagne.
-« Laissons le, de toute manière, il prendra la meilleure décision car elle viendra de son cœur. » Murmura-t-il en plongeant ses yeux d'azur dans ceux du jeune allemand. « Ouvre la porte Sigfrid, ouvre-la si tu veux connaître la suite ! »
Cette fois, un éclat d'espièglerie illumina son regard précédemment triste alors qu'il observait son jeune aventurier tourner la clenche avec autant de précaution que si elle fut en cristal de Venise.
Le ventail s'ouvrit sur un bien étrange couloir. Au lieu de pierres nues, d'un long corridor étroit et sombre, Sigfrid resta bouche bée devant l'immense étendue désertique qui s'imposait à ses yeux clairs. Il faisait nuit, mais sur les dunes de sable doré de Palestine, une immense pleine lune éclairait tout comme en plein jour. Derrière eux la porte avait disparu, ils se trouvaient tout simplement perdus en plein désert. Une soudaine angoisse vint tordre l'estomac du jeune homme. Cependant, déjà à l'horizon pointait une petite caravane de chevaux et d'ânes.
Le guide de Sigfrid avança au devant de la petite troupe, ses pieds s'enfonçant à peine dans le sable, comme s'il était habitué à cet élément. L'allemand remarqua alors que la caravane se mouvait lentement, les chevaux allaient au pas, deux ânes fermaient la marche, couverts d'un barda digne d'une armée complète. Trois des quatre montures avançaient de front. Quand ils passèrent enfin devant lui, Jäger vit deux cavaliers en soutenir un troisième, celui du milieu. Visiblement, le templier mourant avait pu fuir sa commanderie. Derrière eux, veillant sur les ânes, Chiraz observait le ciel avec un sourire confiant.
-« Voilà, tu as la réponse… notre homme a été sauvé ! »
-« Mais comment ? » Demanda Sigfrid, étonné.
-« Il n'était plus tout à fait humain, ni tout à fait vivant… Et la commanderie n'était pas un lieu pour une créature comme il était devenu… comme je suis devenu. Les stryges n'ont rien à faire dans un lieu saint ! » Ironisa-t-il sur lui même.
-« Elle fous a saufé donc… »
-« Oui, mais comme toute chose que faisait Chiraz, ce n'était pas désintéressé. Tu remarqueras qu'elle était accompagnée d'une autre personne, pas de deux… contrairement à ce soir. L'autre homme était comme lui, Yoreb était un Juste, à eux deux ils ont perçu ce qu'un simple sorcier n'aurait pas senti. J'étais de sang moldu pourtant en moi sommeillait ce que les moldus craignaient le plus, à cette époque. Les Stryges entrant dans la catégorie des créatures magiques, il semble que ma transformation ait éveillé mon don. Cependant, je peux t'assurer que la longue route vers mon acceptation n'a fait que commencer cette nuit là. Un d'entre eux a été assez froid à mon arrivée… Eyal Lavia n'a jamais apprécié voir un homme, autre que lui ou son cher Séguèv, tourner autour de sa sœur. Que moi, un étranger, de souche impure, j'ose toucher sa sœur et que celle-ci me considère comme un égal, voilà ce qui a éveillé sa colère. Or Lavia était connu pour être colérique, emporté, soupe au lait… Mais sa haine contre moi a été vite oubliée quand est arrivé un autre étranger. »
-« Lafia était colérrique ? Je l'imaginais comme un homme pon, honnête, drroit et juste. »
-« Défais toi très vite cette icône de pureté de la tête ! Lavia était un belliqueux, que Séguèv tempérait le plus souvent car il n'écoutait que lui, ou presque. Si quelqu'un était juste, honnête et droit, c'était Séguèv… Jusqu'à l'arrivée d'un certain Egyptien, je ne l'avais jamais vu faire de mal à une mouche, jamais protester, jamais élever la voix au conseil. Il s'est passé deux ans avant que le nouveau trouble-paix arrive. Et je peux te dire que celui là, aussi grandiose qu'il fut, autant je l'appréciais, l'idéalisais, depuis je le regarde avec plus de pondération. »
-« Qui était-ce ? »
-« Je pense que Calista t'a parlé de lui… Elle n'a pas dû omettre de te citer ce nom. » Murmura l'homme.
Immédiatement, Sigfrid ouvrit deux yeux aussi larges que ceux d'un elfe. Ce nom lui disait quelque chose, éveillant dans son cœur une douce chaleur comme précédemment. Il ne faisait aucun doute qu'il connaissait cette personne. Etait-ce … sa femme ?
-« Calista ?… » Sigfrid prononça ce nom comme une incantation, cherchant la clé dans ces quelques lettres qui lui semblaient magiques.
-« Ta mémoire semble avoir subi quelques altérations… Calista Mohen, ton professeur, la plus tordue de toutes les archéomages qui existent sur cette Terre ! » Se moqua-t-il.
-« Et… fous êtes ? » Interrogea-t-il, tout à coup suspicieux.
-« Bonne question… Quel nom veux-tu ? Celui du stryge ? Le titre du templier de tout à l'heure ? Ou encore celui que j'utilise ces derniers temps ?! »
-« Fotrre nom… » Répondit simplement Sigfrid.
-« Tuomas Ilves. »
-« Tuomas Ilfes, Calista Mohen, Sigfrrid… »
-« Jäger, ton nom est Jäger… Grande famille allemande je crois. Tu as aussi quelques amis au Caire… tu te souviens ? »
-« Prrogrressifement… Mais… que fais-je ici ? »
-« Excellente question Jäger ! Je t'ai invité en fait… pour te montrer certaines petites choses passées. Qui connaît le passé peut comprendre le présent et deviner l'avenir ! Allez, suivons-les, nous sommes presque arrivés à Samarie ! » Finit-il en montrant la caravane qui les avait dépassés.
-« Samarrie ? Comme … Chirrraz de Samarrie ? » S'étonna Sigfrid.
A peine eut-il prononcé ces mots qu'il se stoppa lui-même dans son élan, cherchant à comprendre d'où lui venait cette étrange impression de déjà-vêcu. Il avait dans son crâne la voix ironique d'une femme, un accent anglais charmant quand elle parlait français et se moquait de lui, ce devait être un de ces lambeaux de sa mémoire qui revenait. Mais ne remarquant rien, Tuomas continua.
-« Oui. La ville où siégeait le conseil des Justes. La ville où naquirent Chiraz et Eyal… A quelques dizaines de kilomètres au nord de Jérusalem. »
-« Mais cette ville était prrotégée n'est-ce pas ? Les moldus ne poufaient la foirr. »
-« C'est exact, j'aurais pu passer des centaines de fois devant sans jamais percevoir les portes de la cité des Justes. La Samarie médiévale et la Samarie magique coexistaient sans vraiment se voir. Les sorciers ignoraient les moldus et les moldus avaient depuis des siècles oublié l'existence des mages. Tiens, observe bien… Prononce cette phrase à voix haute et la ville apparaîtra. » Dit-il en lui tendant un vieux bout de parchemin froissé.
Etonné, Sigfrid regarda la stryge comme s'il était tombé sur la tête, puis finalement se décida et lut sur le papier fripé : « La source de la Vie s'écoule du Désert ».
-« La Sourrce de la Fie s'écoule du Déserrt… » Marmonna–t-il.
Instantanément une majestueuse cité aux murs de pierre ocre se dressa derrière celle des moldus qui se dessinait modestement à l'horizon depuis quelques minutes. L'obscurité la dissimulait encore quelque peu, comme la voilette d'une vieille sorcière.
-« Wahou ! » Laissa-t-il échapper.
-« Oui, ils voyaient les choses en grand. Malheureusement l'intérieur n'était pas toujours aussi reluisant. Les Justes furent nombreux, mais à cette époque déjà, la ville se déserta progressivement. Quand je suis arrivé, il n'y avait en tout et pour tout que dix Justes et leurs familles vivants entre ces murs. »
-« Dix ? Je crrois me soufenirr que dans nos recherrches en Aigypten, nous n'en afons trroufé que sept. » S'exclama-t-il, retrouvant un peu de son passé.
-« Sept ? J'aurais dit neuf… étonnant. Mais depuis tant de siècles, des données peuvent avoir été perdues. Malheureusement. »
-« Oui… » Répondit le jeune allemand, le regard presque déçu de ne pas avoir pu retrouver tous ses souvenirs et tous les Justes. « Mais fous fûtes un des Justes n'est-ce pas ? » Renchérit-il, fier d'avoir peut-être trouvé l'utilité de Tuomas et de cet étrange voyage.
-« Oui… Et moi je n'ai pas encore perdu la mémoire ! » Se moqua Tuomas. « Entrons, nous y sommes ! »
Effectivement, maintenant face à eux se dressait le grand mur d'enceinte de la ville magique. Sigfrid trouvait en ce lieu que les notions d'espace et de temps était étrangement réparties, ils étaient apparus dans le désert, au milieu de nulle part et moins de 20 minutes plus tard, ils pénétraient dans une ville aussi bien fortifiée que Jérusalem elle-même. Il avait beau chercher, ça ne ressemblait pas à un souvenir, pas vraiment, plus à un rêve… Alors était-il bien en vie ? Quand allait-il se réveiller ?
Dans le salon d'un certain appartement de Mar Girgis, Lorenzo Scapolare s'activait autour du corps de son ami allemand, toujours inconscient. Allongé sur un lit de fortune fait de coussins, Sigfrid Jäger gisait, pâle comme la mort, sous les regards impuissants de Chimrone et d'Enzo.
Le sicilien avait utilisé, en vain, tous les contre-sorts qu'il connaissait pour éveiller son plus ancien compagnon. Rien n'y avait fait et, la mort dans l'âme, il attendait maintenant le retour de son professeur, impatient. L'oreille et l'œil à l'affût de tout, il espérait même qu'Aimery arriverait directement ici en les voyant absents de leur appartement, lui et Sigfrid. Mais depuis une heure qu'il était là, rien ni personne n'avait bougé.
Quand soudain ses sens se mirent en éveil au son d'un double craquement familier, il bondit sur ses jambes et, Chimrone déjà devant lui, se précipita vers la porte d'entrée. Pourtant, le palier se révéla vide. Mais un miaulement d'appel du fléreur l'orienta vers le fond de l'appartement.
Avant qu'il ouvre la porte du fond du couloir, celle-ci tourna sur ses gonds pour laisser place à la silhouette de Mortemer, encore plus grise que d'habitude, couverte de poussière. Derrière lui, leur professeur d'archéomagie médiévale, cheveux décoiffés et couverte de sable, descendait un escalier réduit. Lorenzo comprit instantanément qu'il existait un étage supplémentaire à l'appartement, un étage dissimulé aux regards par l'absence d'accès depuis l'escalier principal de l'immeuble.
Silencieusement, Aimery retira sa cape grise et d'un simple sort de nettoyage rendit sa robe de sorcier plus présentable. Tout au contraire, Calista Mohen ne s'offusqua pas de la poussière et du sable qu'elle laissait dans son sillage, laissant à son Djinn de maison le soin de nettoyer derrière elle. Elle dirigea ses pas vers le salon, mais se ravisa au milieu du chemin pour se retourner vers l'étudiant italien et darder sur lui ses iris ambrés.
-« Qu'est-il arrivé à Jäger ? » Demanda-t-elle de but en blanc, le ton froid et cassant dissimulant mal une part d'inquiétude.
Immédiatement, Scapolare ouvrit des yeux larges comme des chaudrons, se demandant comment elle avait pu le deviner. A ses côtés, Mortemer dévisagea purement et simplement la jeune anglaise, haussant un sourcil interrogateur. Cependant, avant qu'Enzo n'ait répondu, elle était déjà au chevet du jeune allemand intrépide, prenant son pouls comme un guérisseur expérimenté.
-« Vous devriez laisser Aimery… Il s'y connaît pas mal en médicomagie. » Chuchota le sicilien, comme s'il craignait de réveiller son ami évanoui.
-« Je ne pense pas qu'on ait besoin de médicomage ici… » Répondit posément Mohen. « Il me semble surtout qu'il a reçu un coup un peu fort sur la tête. Mais un crâne aussi dur et borné que le sien y survivra, ne vous en faites pas Scapolare ! » Lui expliqua-t-elle, sans quitter des yeux le visage rigide de Sigfrid, qui maintenant, paraissait si grave, si sage, anormal pour qui connaissait l'intrépide étudiant.
Surpris par le ton de son professeur, il se tourna vers Aimery qui le rassura d'un sourire un peu crispé et d'un grand coup dans le dos, comme Jäger avait l'habitude de leur faire.
-« Raconte nous plutôt ce qui c'est passé Enzo… Qu'est-ce que Sigfrid a bien pu encore inventer ? » Demanda le jeune français, cherchant à imiter un ton enjoué.
Alors, dans le silence pesant, Lorenzo, Aimery, Calista et Chimrone s'assirent en cercle, non loin du corps étendu de Sigfrid, pour écouter le récit du sicilien.
Passé la porte de la cité, Sigfrid et Tuomas furent témoins d'une altercation entre le frère et la sœur les plus caractériels de toute la petite ville. A peine Chiraz eut-elle franchi la poterne, précédée de ses deux hommes de mains, Yoreb et Assaya, ainsi que du blessé, son frère était déjà en train de fulminer contre l'esprit aventureux et irresponsable de sa cadette.
-« Il me semblait t'avoir déjà dit de ne pas sortir d'ici sans mon autorisation ! » Hurlait Eyal.
Sigfrid le dévisagea, soudainement curieux de rencontrer le célèbre Lavia dont lui et ses amis cherchaient le trésor. Mais cet Eyal Lavia n'était pas vraiment l'image que s'en faisait l'étudiant. De taille moyenne, avec sa silhouette trapue on devinait aisément qu'il aimait pratiquer la lutte et l'art de la chasse. Ses deux mains, qui secouaient les frêles épaules de sa sœur, étaient aussi larges que les chaudrons de Yoreb. Pour autant, Chiraz ne semblait en rien impressionnée par la démonstration de force de son aîné. Elle dardait sur lui ses prunelles d'or en fusion, une fureur sans nom y dansait allégrement pendant qu'elle pinçait les lèvres pour se retenir de prononcer un seul mot. Sous la vigueur de la semonce fraternelle, son voile se défit, révélant ses traits fins, l'ovale bien dessiné de son visage et des cheveux de soie. Mais ne perdant rien de sa fierté, elle releva la tête et laissa libre cours à sa colère, sa longue chevelure couleur de nuit se dénoua pour s'éparpiller dans le vent qui se leva autour d'elle.
Sigfrid l'admira, bouche bée. Il ne trouva aucune ressemblance entre la splendide jeune fille, au caractère d'acier trempé, et la femme que ses souvenirs, encore chamboulés, lui montraient parfois en superposition. Mohen était plus grande, bien que de taille moyenne, plus fine aussi, moins féminine certainement, (note du BL, j'ai nommé Nelson… '-- : ouais, un thon, kwwwa ' désolé :p c'est plus fort que moi…) avec un visage plus long, des formes moins rondes. Mais elles possédaient la même âme inébranlable, la même flamme farouche semblait briller en chacune d'elles. Tuomas n'avait pas tout à fait raison, ni tout à fait tort, elles se ressemblaient.
Eyal n'avait pas les yeux dorés de sa sœur, ils étaient aussi noirs et brillants que des éclats d'obsidienne, démontrant son intelligence et sa vivacité, mais la colère les ternissait trop facilement d'une ire indomptable… Derrière Lavia, descendant calmement les marches d'un escalier fait de pisé, comme le reste des murs domestiques, se profilait la géante silhouette d'un homme aux longs cheveux blonds coiffés de multiples tresses. Une courte barbe soignée encadrait un sourire aimable qu'il offrit à la jeune fille. Immédiatement, sous sa présence, la tension sembla s'atténuer, le frère comme la sœur s'apaisant au contact du grand orfèvre de la ville.
Alors que Sigfrid était en train de chercher qui pouvait bien être ce géant nordique, la voix de Tuomas s'éleva pour l'informer.
-« Séguèv… Alias Eric le sage. Cet homme était l'inséparable ami et compagnon d'Eyal. Aussi un grand confident de Chiraz. Le plus brave d'entre tous ! »
-« Séguèf… »
-« Oui, en hébreu cela signifie la puissance. Cet homme devait être choisi des Dieux. Avoir une telle force en lui et toujours resté droit et honnête. Je ne l'ai jamais vu sortir une seule fois du chemin de la perfection. Cet homme était un mirage, je crois… » Plaisanta l'intarissable stryge.
-« Eric !! » Hurla d'un coup la voix claire de Chiraz.
Et sous les regards médusés et jaloux de Sigfrid et d'Eyal, une tornade de voiles et draps bleus sauta au cou du géant blond, comme une enfant au cou de son père. Pourtant l'homme ne devait pas avoir atteint la trentaine, mais la force tranquille qui émanait de lui ne pouvait que dompter les lions les plus têtus qu'étaient ces deux Lavia.
Sur cette scène attendrissante, Tuomas tira encore une fois Sigfrid par le bras, le faisant quitter les lieux lentement et à reculons, pendant que la jeune fille revenait à son blessé et poussait Yoreb et Assaya à s'activer autour de lui. Avec un silence résigné, elle ignora royalement les railleries de son frère sur sa manie de ramasser les oiseaux tombés du nid.
Après avoir gravi des mètres et des mètres d'escaliers en colimaçon, les deux hommes pénétrèrent dans une petite pièce fraîche éclairée d'un unique flambeau. Au plus haut des murs de Samarie siégeait le conseil des Justes. Dans l'anti-chambre du conseil, Sigfrid admirait l'immense porte, lourdement ouvragée, couverte d'or, d'argent, d'électrum(2), de bronze, de nacre, de bois d'ébène et de nickel(3). Telle une immense damasquinure, elle étincelait sous la faible lumière de la torche. L'étudiant allemand en resta sans voix.
-« J'ai eu la même réaction la première fois que je suis entré ici. Et j'ai alors appris de la bouche même de Yoreb le silencieux qu'elle n'était l'œuvre de personne d'autre que Séguèv. Cet homme avait vraiment des doigts de fée ! » Exposa doctement l'ex-templier.
Dans leurs dos, un crescendo de voix se fit entendre. Celle forte et énervée d'Eyal couvrait toutes les autres par la virulence de ses propos et son timbre grave. Quand enfin les nouveaux venus eurent fini d'ascensionner les marches menant à la salle du conseil, un homme brun aux cheveux courts et gras, que Sigfrid reconnut comme étant Yoreb, se plaça devant et attendit patiemment, comme un maître d'école, que tous se taisent pour ouvrir solennellement les portes. Au milieu du groupe, composé des Lavia, frère et sœur, de Séguèv le grand blond, du Tuomas de cette époque, et de quelques autres inconnus au jeune allemand, Eyal continuait toujours d'invectiver sa sœur et sa fâcheuse habitude d'être toujours accompagnée de ce corbeau graisseux et d'un vampire de seconde zone. Si Yoreb, le bien justement surnommé silencieux, ne frémit pas à l'insulte, préférant fusiller l'inconscient du regard pour oser bavarder à la porte du conseil, le jeune Tuomas serra les mâchoires pour retenir tout esclandre. Depuis les années qu'ils subissaient les piques perpétuelles du samaritain, l'un comme l'autre avaient appris à fermer les oreilles, la jalousie d'Eyal face à quiconque touchait sa sœur était devenue légendaire.
Alors que Yoreb allait l'enjoindre de se taire, Séguèv plaqua tout simplement une des grandes mains sur le visage de son meilleur ami. La réaction ne se fit pas attendre et le bavard se calma instantanément, dévisageant son compagnon pour comprendre. Mais au regard imperturbable de ce dernier, fixé sur la grande porte, il comprit soudainement où il se trouvait. L'huissier du conseil esquissa un vague sourire de remerciement au géant, qui tenait plus de la grimace selon l'allemand, avant de se tourner vers les portes et de les ouvrir avec déférence.
Devant lui, Sigfrid vit apparaître une grande salle, en partie à ciel ouvert, prenant toute la surface de la grande tour au sommet de laquelle elle se trouvait. La salle avait dû être construite pour accueillir de nombreux membres, plus d'une trentaine, mais seuls une dizaine de faudesteuils, aux lourds pieds en bronze et à l'assise en laine bleue, formaient un demi cercle autour de trois autres sièges recouvert de pourpre. Ces derniers étaient déjà occupés par trois aînés de la communauté.
-« Voici le Conseil des Justes. Au centre des trois sages, tu as l'aîné, celui dont l'avis tient lieu de loi ici. C'est Maâts. Son nom n'a rien à voir avec celui de la déesse égyptienne(4), bien que je suis certain qu'il aurait aimé y être comparé. Peser les cœurs des siens lui aurait plu à ce vieux renard. On le nommait aussi Chouâl, ou le renard du désert. » Lui expliqua Tuomas.
Tout en l'écoutant, Jäger observa le doyen, grand, un peu voûté par son âge avancé, il avait de longs cheveux blancs et une barbe en pointe poivre et sel. Son regard, aussi noir et vif que celui d'Eyal, exprimait toute la sagesse d'un vieillard tel que lui, mais il y avait quelque chose chez cet homme qui rappelait à Sigfrid quelqu'un. Quelqu'un qu'il ne devait pas beaucoup apprécier s'il s'en fiait à l'amertume qui lui montait du fond de son cœur.
-« A sa droite, tu as Galit, plus pondéré que Maâts, il était plus sensé dans ses décisions. » Continua le Strige. « Et le trio se termine avec Daphné, elle était la grande tante d'Eyal et Chiraz. Une femme exemplaire, peut-être un peu trop étouffante parfois. »
-« Shalom ! » S'exclama le doyen, se levant à l'ouverture de la porte et l'arrivée des plus jeunes. « Entrez, entrez ! »
Tout autour des trois aînés, les autres Justes s'installèrent le plus silencieusement possible, après avoir répondu à l'accueil de leur supérieur. Eyal n'oublia pas de jeter un regard noir aux deux voisins de sa sœur, Séguèv leva les yeux au ciel, impuissant devant la bêtise humaine, et d'un claquement des mains du doyen, l'assemblée se tourna toute ouie vers les anciens.
Fidèles comme deux bons chiens de garde, Tuomas et Yoreb encadraient Chiraz sans broncher. La jeune fille que Sigfrid avait découverte dans la cour était devenue une belle jeune femme depuis l'arrivée de l'ancien Templier à Samarie. Quelques années avaient dû s'écouler, son visage était moins poupin, plus féminin encore. Mais ses iris avaient toujours le même éclat, celui de l'or poli et ouvragé entre les doigts agiles d'un orfèvre. D'ailleurs, en parlant d'orfèvre, celui assis en face ne la quittait pas des yeux dès qu'Eyal était pris ailleurs. Mais indifférente, Chiraz gardait un sourire énigmatique aux lèvres, préférant occuper sa vue sur les inscriptions couvrant les murs de la pièce circulaire.
Devant ce jeu de regards des plus intéressants, Sigfrid comprit toute la complexité de cette petite communauté. Pourtant, derrière lui, Tuomas lui chuchota qu'il manquait encore le feu pour allumer la poudre. Devant l'incompréhension de l'allemand, il expliqua posément comment les moldus provoquaient une explosion, sans utiliser la magie. Actuellement, ils avaient uniquement le climat parfait pour une explosion, il fallait trouver l'étincelle. Mais cette dernière n'était pas bien loin, tapie dans l'ombre de la salle du conseil.
Effectivement, quelques secondes plus tard, Maâts expliquait la raison de ce rassemblement exceptionnel. Eyal Lavia se carra dans son faudesteuil et marmonna contre ce vieux barbon qui ne savait pas quoi inventer pour les déranger dans leurs occupations. Mais agissant comme si son ouie sensible n'avait rien entendu, l'aîné de la communauté continua.
-« Mes très chers amis, Netsah vient de rentrer d'Egypte. Vous connaissez comme moi son attachement à sa terre natale, et notre compagnon pense avoir retrouvé l'héritier d'un de ceux qui fut autrefois des nôtres. Je vous demande donc de faire bon accueil à notre nouveau compagnon qui, à compter de ce jour, sera traité avec amitié. Entre mon garçon, et présente toi. » Dit-il en se tournant vers une tenture, derrière laquelle attendait l'inconnu.
Jäger vit alors entrer en scène un homme brun, aux cheveux légèrement bouclés, à la peau de bronze, aux yeux de faucon et au long corps aussi gracile que celui d'un félin. Il émanait de lui un charme, une assurance et un tantinet de vanité qui le rendait à la fois attrayant et énervant. Ou bien était-ce dû à ce regard de propriétaire qu'il riva immédiatement sur Chiraz ?
-« Ce jeune sorcier ne manquait pas d'intelligence ni de capacités. » Expliqua Tuomas à son compagnon. « Mais ce jour-là, Eyal ignora définitivement les deux amis de sa sœur pour focaliser toute sa haine sur l'importun. Samarie venait, sans le savoir, de signer ses derniers jours en l'admettant en son sein. Il n'avait rien de mauvais, il n'avait certainement pas l'étoffe d'un mage noir, mais la haine d'un homme, la jalousie d'une mégère et le mépris de la femme aimée peuvent parfois rendre fou l'homme le plus sain d'esprit. »
Avançant devant les aînés avec une prestance toute naturelle, le jeune égyptien se présenta.
-« Bonjour amis de Samarie. J'ai pour nom Nour d'Arsinoé(5). Je suis né et j'ai grandi en Egypte. Je suis orphelin et aujourd'hui vous devenez ma seule famille. » Exprima-t-il, dans un samaritain roulant sous un accent plus grec qu'égyptien.
A peine eut-il parlé, Daphné, l'aînée des femmes de Samarie, se leva et vint poser un grand manteau de laine bleue sur les épaules larges du jeune homme.
-« Soit le bienvenu chez nous, que ces murs deviennent ta maison comme ils sont la nôtre. A partir de ce jour, je te nomme Nouriah ! Dans notre langue locale, cela signifie le Feu de Dieu. Et je suis certain que le faucon d'Egypte appréciera le soleil de Palestine ! » Lui déclara-t-elle, un sourire maternel fendant son vieux visage serein.
Derrière Daphné, Galit fit de même, présentant une chevalière d'or à l'héritier de la Lumière. Quand Nour eut passé l'anneau, le vieillard, encore bien vigoureux pour ses cheveux gris et sa longue barbe blanche, serra le jeune homme dans une accolade virile. Puis reprenant son souffle, les mains sur ses épaules, il lui rappela ses devoirs.
-« Par ce sceau, deviens l'un des nôtres à part entière. N'oublie jamais la cause que nous défendons, respecte nos règles et nous te respecterons. Je pense que Netsah t'a bien formé, alors fais lui honneur et va t'asseoir à sa droite. » S'exclama le Juste de l'Eau.
Nouriah alla rejoindre son mentor, se retrouvant à deux sièges de la belle jeune femme qu'il avait aperçue dès son entrée dans la salle. Maâts se leva, solennel et d'un double claquement de ses vieilles mains fatiguées fit apparaître un étendard de plus aux murs de la pièce. Sur un fond d'or pur, un faucon posé sur une patte, l'autre levée, exposait son majestueux profil droit.
Intrigué, Sigfrid observa les autres étendards tout autour. Il y avait une lionne battant l'air de la sa queue sur fond ocre, un splendide griffon claquant du bec et grattant le sol imaginaire d'un drapeau bleu, ou encore un fennec aux oreilles frémissantes, entouré de noir. Sur un énième écu un long serpent argent ondoyait sur un lit bleu-vert comme une eau frémissante, sur son voisin une louve, entourée de pourpre, surveillait les membres assis dans la salle de son regard protecteur, pendant qu'un magnifique corbeau déchiquetait un morceau de viande sur fond violet. Une chevêche sommeillait dans la laine vert sombre de son étendard, alors qu'à côté un dragon ronflait, bienheureux dans sa caverne argenté. Sigfrid reconnut encore un Lynx au pelage pâle faisant les cent pas dans son carré bleu glacier, ainsi qu'une licorne paisible jouxtant un phénix aux plumes d'or et de pourpre.
Quand les membres du conseil se levèrent les uns après les autres pour souhaiter la bienvenue au jeune Juste de la Lumière, les prunelles pers de Sigfrid croisèrent celles dorées de Chiraz. Dans un dialogue silencieux, ce dernier crut entendre une voix grave féminine appeler son nom. Et comme sous l'influence d'un puissant sortilège, il sentit le sommeil le prendre debout, tout ce qui l'entourait devint flou pour finalement disparaître. Seuls restaient deux orbes ambrées flottants au milieu de nulle part, illuminants les ténèbres comme deux flambeaux. Sans savoir pourquoi, Sigfrid se mit à les suivre, se disant qu'ils le guideraient bien quelque part.
Plongée dans l'obscurité, Calista Mohen contemplait pensivement une vieille photo sépia. Ses yeux nyctalopes n'avaient nullement besoin de la lumière d'une baguette ou d'une chandelle pour voir les trois personnes immortalisées quelques trente ans plus tôt sur les bords du Nil.
Souriant de toutes ses dents blanches, Alphard Black entourait les épaules de sa cousine d'un bras, tandis que de l'autre côté de la jeune anglaise se dressait un mystérieux personnage. Calista, ignorant pendant longtemps son identité, l'avait baptisée petite l'homme sans-tête, car le visage de ce dernier avait été brûlé, laissant un trou aux bords brunis dans le coin gauche du cliché.
Mais depuis quelques heures, elle pouvait donner un nom à l'homme sans-tête. Sa mine était la même que sur un portrait vu à l'université, rigide comme une statue, froid comme un glacier suédois. Cependant, une de ses mains reposait sur le pommeau de sa canne alors que l'autre serrait presque affectueusement l'épaule droite de Rébecca, laissant imaginer qu'il était peut-être capable d'émotions.
Au milieu, souriante et épanouie, la mère de Calista Mohen présentait toute fière un gros tas de parchemins, découvertes récentes du trio sans doute. Sur les mains fines, qui enserraient la chasse contenant leur trésor, la fille de Rébecca reconnut la chevalière d'argent qu'elle portait elle-même depuis quelques heures. Mais rien n'annonçait la mort prématurée de la jeune aventurière à peine un an plus tard. Alphard avait placé son poing gauche dans son dos, comme elle lui en connaissait l'habitude sur les photos de famille de son enfance. Son parrain lui avait raconté qu'il avait eu la main gauche brûlée par un sortilège en Egypte lors de ses première fouilles, ce qui l'avait toujours poussé à préférer les recherches en bibliothèque à celles in situ. De même, il lui avait parlé de son ami qui avait perdu presque totalement la capacité visuelle de son œil droit suite à un sort de protection mal conjuré, un comble pour le grand professeur qu'il était, spécialiste des sortilèges de défense en architecture antique.
Elle avait oublié la raison qui l'avait faite se précipiter vers sa petite pièce secrète, abandonnant ses étudiants au salon, pour aller contempler cette vieille photo presque figée. Il n'y avait que la brise taquine des bords du Nil qui rendait le cliché animé, comme si à part le vent, le reste du monde avait été plongé dans un profond sommeil. Calista rangea soigneusement l'image du trio, sans avoir clairement se qui la rendait mal à l'aise dans cette scène, et se décida pour une toute autre activité….
Elle plongea une de ses mains dans un tiroir caché du vieux secrétaire et en sortit une longue bougie. S'approchant de la table qui encombrait l'espace central du réduit, elle tira un grand chandelier à 7 branches vers elle et fixa l'objet qu'elle tenait sur le support central, le seul vacant. Alors, baguette au poing, plaçant la paume de son autre main en coupe derrière le sommet de la chandelle, elle s'apprêta à l'allumer.
-« Que la lumière, qui a toujours su guider mes pas au travers des siècles passés, illumine à nouveau mon avenir ! Toi, feu de vie, sombre lumière des jours, éveille définitivement ceux qui dorment encore. » Murmura-t-elle à la bougie alors qu'entre ses doigts naissait une étrange flamme noire à la lumière bleutée.
Un sourire en biais collé au visage, Calista admira les ombres claires que projetait l'obscure lumière sur les murs de la petite salle, puis s'appliqua à enflammer les autres cierges de cire blanche.
Avec un pincement au cœur, la silhouette d'un jeune homme critiquant la magie noire s'imposa à sa mémoire, elle pensa à ce que Jäger aurait bien pu se faire comme idée à la vue d'une telle cérémonie. Le pauvre garçon en aurait fait une attaque certainement. Mais chassant l'image entêtante de ses yeux trop bleus, la jeune femme focalisa son esprit vers une autre cible.
Ouvrant un espace secret dans la table, elle en extirpa une boite sombre et en tira une mèche de cheveux noirs et épais, trois plumes de tailles différentes et une longue griffe de félin. Après avoir déposé les objets en croix sur le bois devant le menora de bronze, elle commença lentement à se déshabiller, laissant ses vêtements un a un au sol, de sa robe jusqu'aux gants, comme un tas de chiffons, sans y faire plus attention, ne gardant en tout et pour tout que son anneau et la chevalière sur elle. La lumière et les ombres mouvantes de la pièce drapèrent sa peau blanche d'étranges dessins, où les cicatrices de son lourd passé se camouflèrent de honte pendant que Calista entamait une lancinante mélopée.
Puis, du compartiment caché, elle sortit un second paquet, souvenir de la première étape de son voyage en Egypte, cadeau de ses nouveaux amis… Et reprenant des gestes millénaires elle prépara le henné, comme des siècles avant elle à Samarie ou en Alexandrie certaines sorcières le préparait pour leur cérémonie.
Prenant son temps, oubliant jusqu'à l'existence du reste du monde la jeune anglaise appliqua du bout d'un doigt la mixture sur la table, entourant le chandelier de signes samaritains(6) méconnus de nombreux mages. Elle continua ses dessins sur son propre corps, ornant ses mains, ses avant-bras, ses pieds et son ventre d'arabesques complexes couleur d'ocre. De la pâte qu'il restait, elle la déposa en boule dans une coupelle, au pied du menora et plaça dessus la mèche de cheveux.
D'un petit couteau d'argent, elle s'entailla la paume d'une main et fit tomber quelques gouttes de son propre sang sur la pâte de henné. Sélectionnant un cheveu noir devenu écarlate, elle l'offrit en sacrifice à la flamme alors qu'elle lui murmurait un nom, liant à jamais la victime au chasseur. L'odeur âcre de la kératine brûlée se mit à flotter dans la petite pièce fermée.
-« Ouvre moi à toi, à partir de ce soir tu n'auras plus de secret pour moi. Tu ne sauras plus rien me cacher, tu ne sauras plus retenir ce que tu ne peux dire. Parle, raconte au vent, chuchote le dans la tempête, hurle le sous l'orage, à part moi personne ne le saura. Qu'à peine les mots sortis de ta bouche, je fais le vœu que ta mémoire s'en trouvera irrémédiablement modifiée. » Déclama-t-elle à l'obscure lumière, fixant les cieux invisibles à travers le plafond.
Puis ramassant un à un les autres objets étalés sur la table qui lui servait d'autel, elle redressa son regard pour le plonger dans la flamme couleur de suie.
-« Par l'alliance du corbeau, ami de la nuit… » Prononçant ses paroles, elle approcha une longue plume noire de la chandelle, la tourna trois fois autour de la flamme pour finalement la planter dans la boule de pâte. « Eveille toi ami Yoreb, excuse ton humble amie qui te tire si tôt de ton sommeil. Entend moi et aide moi ! » Elle fit une pause, releva la tête et continua sa prière.
-« Par l'alliance du lynx, ami du temps… » Elle ramassa dans sa paume la griffe de félin et lui fit subir le même cérémonial que précédemment, la posant à droite de la plume de corbeau. « Ecoute mon appelle Tuomas et réponds-y… Même si je sais que la tête de mule que tu es dois préférer écouter de la musique moldue que m'aider ! » Marmonna Calista, un mauvais sourire aux lèvres. « Par l'alliance du phénix, ami du feu. » Elle planta la seconde plume aux couleurs chatoyantes à un quart de cercle de la première. « Ecoute moi ami éternel, où que tu sois, renais de tes cendres à ma voix, entend mon chant et retrouve nous. Plus de huit cents ans nous ont éloignés les uns des autres, mais il est temps que les exilés se rejoignent sur les rives du Mœris. »
Pour conclure ses mots, elle déposa la troisième plume, longue, brune et courbe, de manière à former un X avec les trois autres objets.
-« Que le vent, mon père, entende ma requête, que la nuit m'accompagne, que le feu éternel illumine mon chemin, que le temps nous soit enfin donné… Tremble ennemi, qui que tu sois, ose prétendre à la propriété de ce qui nous a été confié et tu seras châtié… Car Chiraz est éveillée ! »
(1)Faudesteuil : tabouret antique en fer, bois, bronze et tissu en forme de X, souvent pliant, d'utilisation commune jusqu'au Moyen-Âge au moins, revenu à la mode sous le premier empire.
(2)Electrum : il s'agit d'un alliage d'or et d'argent, métal créé par les Egyptiens, entre autre pour coiffer la pointe de leurs obélisques, on le trouvait même à l'état naturel en Asie Mineure…
(3)Nickel : métal gris brillant, très utilisé en damasquinure
(4)Maat: il s'agit de la déesse à la plume, jugeant avec Anubis et Thot les âmes des morts pour les anciens égyptiens. Elle symbolise la pureté de l'âme. Celui qui a un cœur plus lourd que la plume de Maat est immédiatement dévorer pas un monstre hybride à gueule de crocodile, antérieur de lion et postérieur d'hippopotame.
(5)Arsinoé: princesse et reine d'Egypte, elle donna son nom à quelques villes du bassin méditerranéen, dont au moins deux en Egypte. Reste à savoir si Nour est de Medinet el-Fayoum, aussi nommé autrefois Arsinoé, ou bien cette ville le long du canal royal, creusé par Ptolémée Philadelphe, nommée aussi Arsinoé, aujourd'hui disparue mais non loin de Suez, non loin de Pi-Ramsès aussi…
(6)La région de Samarie possédait sa propre écriture, issue de l'Assyrien 2. Elle est une parente éloignée de l'hébreu et de l'arabe et possédant bien moins de lettres. Contrairement à l'araméen, elle n'a rien en commun avec le phénicien, et comme le phénicien, l'araméen, l'assyrien 1 et 2… il s'agit d'un alphabet qui n'est plus utilisé aujourd'hui.
A suivre...
Review? Qu'est-ce une review?
Terme très usité sur le net, d'origine anglosaxonne, désigne une activité fort malheureusement en voie de disparition!! Extrêmement rare, très recherché, surtout par les auteurs de fan-fictions, au point que certains tueraient père et mère pour en avoir... juste un peu!!
Vous voyez ce que je veux dire? (regard de chiot battu)
Kaly +++
