Chapitre Dix-neuf

Les sorciers qui vendirent le Monde


« The man who sold the World », chanson de David Bowie, 1970.

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-« I thought you died alone, a long long time ago …» Chantonnait un homme dans l'air frais du matin naissant. « Oh no, not me, I never lost control. You're face to face, With the man who sold the world … » Reprit-il plus fort, sa voix portant loin dans l'étendue désertique autour de lui.

Depuis les hauteurs du Gebel Qatrâni où il s'était perché, le jeune homme laissa ses yeux pers parcourir l'immense étendue de sable et de roche qui s'éveillait sous la caresse des mains divines de Ré. Sifflotant cet air de musique en mimant un jeu de guitare, il observa la lumière chasser l'ombre, telle une vision prémonitoire de ce qu'il espérait pouvoir accomplir dans sa vie. Puis percevant comme des soupirs, il baissa la voix pour entendre ce son mystérieux qui lui répondait, et le chant des roches du Gebel s'éleva.

Semblable à une mélopée de gémissements montant d'une prison perdue, oubliée par les hommes au fil des siècles, au milieu de la montagne libyque, le chant bi-quotidien se fit entendre, s'intensifiant avec le changement de température.

Les sorciers d'Egypte appelaient ce phénomène « les cris du démon de Qasr El-Sagha », mais les géologues moldus avaient expliqué ce fait exceptionnel par la dilatation de la montagne sous la chaleur du soleil. Nikita en souriait à chaque fois que ses amis moldus le lui expliquaient. Mais c'était comme essayer de faire passer un chameau dans le chas d'une aiguille, le jeune sorcier n'acceptait pas leur histoire, scientifiquement prouvée, tout comme eux n'auraient pu se faire à l'idée qu'un simple bout de bois puisse être magique.

Rigborg junior ne leur avait jamais parlé de ses origines. Ses amis étaient ceux qu'il avait pu se faire au hasard de ses explorations dans cet autre monde. Ni sa mère, ni son grand-père n'auraient approuvé qu'il ait de telles relations. Alors Nikita s'était tu, vivant sa double vie. Depuis lors, il était passé maître dans l'art de la dissimulation et celui du mensonge, à défaut d'être doué avec une baguette !

A bien réfléchir, il aurait même pu devenir un guérisseur chez les moldus. Après tout il n'y avait pas grand chose de sorcier dans les potions.

-« Hors mis les effets primaires ou secondaires de certaines… » Pensa-t-il tout haut avec un sourire malsain. Oui, mais d'autres pouvaient sauver la vie ! C'était certainement pour tout cela qu'il aimait cette activité.

Cependant, il avait encore des attaches, de lourdes attaches au monde sorcier. Ce n'était pas le rêve de partir qui lui manquait, c'était le courage… Oui, Nikita devait le reconnaître, il n'avait jamais été très courageux. Tête brûlée, curieux, maladivement curieux, fonceur et tête de mule, c'étaient les mots qui le définissaient le mieux. Comme tout esprit faible, il n'était fait que pour se plier devant autrui. Ce qu'il avait du faire d'ailleurs, repensa-t-il amèrement.

Ce n'était pas pour lui plaire! Mais on ne lui avait pas vraiment laissé le choix. Depuis petit, il avait cette sensation d'être imparfait, incomplet… Au plus loin qu'il avait beau chercher, il ne se souvenait que de cette étrange sensation, lourde, désagréable. A traîner un boulet invisible derrière lui, il ne s'était jamais fait des amis durablement, juste des connaissances, des accointances temporaires…

Levant la tête vers le ciel qui se teintait des mille et une couleurs de l'aurore, il fixa douloureusement la Lune, pâle être qui s'effaçait dans la clarté matinale. Fidèle et silencieuse, elle le regardait depuis les cieux, il la considérait comme sa seule amie, sa confidente à qui il racontait tout. Elle aussi devait connaître ce sentiment étrange, se dit-il. Elle était donc le seul être du Monde Magique à pouvoir le comprendre parfaitement.

La Lune ne pouvait que comprendre sa honte terrible de s'être ridiculisé devant une petite sorcière anglaise. Avec l'amertume de la défaite, montait la haine, irréversible, dévastatrice, de l'ennemi. Calista Mohen était devenue son ennemie héréditaire comme le soleil était celui de la Lune. Elle ne pouvait que le comprendre…

C'est le bruit de petits cailloux dévalant la paroi du piton rocheux qui le sortit soudainement de ses pensées moroses. Tournant la tête, il crut percevoir une ombre dans son dos. Nikita cligna des yeux plusieurs fois, mais l'ombre avait disparu. Il avait dû être tout simplement ébloui par la lumière de l'aurore.

- « Alors on rumine sa défaite d'hier ? » Souffla une voix faible semblant venir elle-même du Gebel.

Encore surpris, Nikita se leva et chercha d'où pouvait venir le son. Ne trouvant rien, il resserra son blouson , en cuir rouge autour de lui comme une protection contre le légendaire esprit du Gebel. Il avait soudainement foi en ce que son grand-père lui avait tant de fois raconté. L'histoire d'un sorcier qui avait pensé tricher avec la Mort, le mythe d'un homme qui s'était pensé plus intelligent que les autres et avait été rattrapé par le Temps. Les moldus connaissaient aussi la légende du Gebel mais n'y croyaient pas. Les caravanes avaient juste pris soin, depuis tant de siècles, de passer au loin de ce lieu maudit.

Le temple abandonné au pied de la montagne était, disaient les plus crédules, la preuve que ce lieu était mauvais depuis la nuit des temps. Pourtant, le temple de Qasr El-Sagha attirait de plus en plus les explorateurs, les aventuriers et les touristes moldus !

Non, il ne devait rien y avoir sous cette montagne rigola Nikita pour se donner du courage. Alors il osa, de sa voix rendue chevrotante par les battements fous de son cœur, prendre la parole.

- « Qui est là ?. » Demanda-t-il tout d'abord.

Mais seul le silence du désert répondit.

Il se sentait certainement tel que Mohen avait dû être la veille, quand il l'avait attirée à Dimeh. Il s'en mordait encore les doigts… Quel idiot il avait pu être !

-« Un corbeau peut avoir des remords ? » S'enquit la même voix désincarnée qui flottait dans le vent.

Tournant encore et encore sur lui-même, Rigborg ne vit personne. Visiblement, en plus d'être un idiot, un lâche et un imbécile, il venait d'avoir la preuve qu'il était fou !!

-« Corbeau… Mais… mais… Osiris d'merde, qui êtes-vous ? » S'énerva-t-il.

-« Le calme est la voie de la raison de l'âme, la colère celle des humeurs du corps… » Chuchota délicatement le vent. « Je suis ton unique ami en ce bas monde, je suis l'oreille qui t'écoute, l'épaule qui te réconforte et la voix qui te conseille. »

Les infections délicates et suaves eurent l'effet instantané d'un seau d'eau froide sur le caractère bouillant du jeune homme, il en ferma les yeux comme apaisé.

-« Mohen est une idiote, mais elle sait utiliser le peu que la Nature lui a donné. Toi, tu as bien plus ! Tu peux faire de grandes choses. Tu es né pour être un conquérant… Suis mes conseils et bientôt tu auras la revanche que tu désires du tréfonds de ton coeur …»

-« Mais…Corbeau… Odin … Je dois… J'ai une mission… » Murmura Nikita, comme une vaine résistance à la voix qui semblait vouloir prendre le contrôle de ses pensées.

-« Qu'importe Odin… laisse Munin s'occuper de la mission. Odin a pensé à tout mon petit corbeau, puisque vous êtes deux ! » S'amusa la voix.

-« Mais… mais… qu's'passera-t-il si … s'il n'est pas à la hauteur ? »

-« Tu es l'As, c'est pour ça que tu dois utiliser à bon escient tes capacités, mon petit Hugin ! Laisse le jouer les jokers… »

-« C'est plus un bouffon qu'un Joker… » Laissa échapper le jeune homme alors qu'il se sentait partir.

Son corps s'assit de lui-même sur la roche dure de la montagne lybique et ses yeux se levèrent vers la silhouette presque totalement disparue de la lune.

- « Un amateur de jeu ? » Demanda la voix, comme amusée. « Dans ce cas, pense que sur un échiquier le fou peut avoir de la valeur… Dis-toi que Munin peut être le pion qui jouera toute ta vengeance ! »

-« Vengeance… » Souffla Nikita, les yeux hypnotisés par la pâle image ronde qui disparaissait progressivement sous l'assaut du soleil levant.

Il papillonna soudainement des yeux, comme s'il s'éveillait. Secouant la tête pour chasser l'impression de sommeil, Nikita observa autour de lui. Non, rien… Il n'y avait rien, il était toujours seul, convaincu qu'il venait de rêver. Rêver d'une revanche de poids contre Mohen, c'était beau. Mais c'était tout bonnement impossible !

Le craillement d'une corneille dans le ciel le réveilla totalement. Quelques instants plus tard, le corvidé venait se percher de sa patte unique sur sa main tendue. Sans attendre, il le libéra prestement de son message et ses yeux pers parcoururent la missive.

« Hugin » Le premier mot écrit à l'encre rouge sur le parchemin éveilla un sourd écho en Nikita.

« Sang – peuple du vent – urgent » étaient les trois autres seuls mots rédigés sur le parchemin. Mais pour le jeune Rigborg, il n'en fallut pas plus. Son esprit éduqué reconstruisit instantanément les phrases absentes.

D' un briquet moldu sorti de sa poche, il brûla le message. Le papier se recroquevilla puis s'envola au vent, ses cendres emportées par le souffle du khamsin.

-« Innana ma puce… » Dit-il en s'adressant à la corneille noire et blanche venue se percher sur son épaule. « Z'avons du pain sur la planche ! »

Délaissant derrière lui le bout de rocher gémissant, Nikita descendit en sautant de faille en faille le long de la montagne.


Sortant de la bibliothèque comme un épouvantard d'une penderie, Aimery Mortemer se précipita en courant dans les couloirs de l'Université, laissant ses pieds le diriger, ses pensées encore totalement occupées par le récent sujet de conversation qu'il venait d'avoir avec son professeur.

Devant lui, les élèves s'envolaient comme une nuée de botrucs apeurés, pestant contre l'inconsidéré qui leur fonçait dessus. Certains remarquèrent tout de même que Monsieur de Mortemer, l'élève le plus doué et le mouton noir de leur directeur, ne pouvait avoir toutes ses facultés mentales pour se comporter ainsi. Lui toujours si prévenant, si poli, si maniéré, leur marchait sur les pieds, les renversait comme un centaure furieux, sans un mot d'excuse. Par la barbe de Merlin et d'Osiris, que pouvait-il bien se passer sous le soleil d'Egypte ?

Le temps que l'étudiant français le moins apprécié de monsieur Ibn Snaï ait fait dix mètres, tous les étudiants de la bibliothèque étaient en train de parler de catastrophe magique sans précédent. Le temps que ses pieds le mènent jusqu'au troisième étage, tout le Campus savait que la fin du Monde était proche.

Ce fut devant la porte du bureau de Miss Mohen, qu'il avait enfoncée la veille et réparée à renfort de sorts depuis, qu'il reprit ses esprits. D'un coup, son excitation primaire retomba. Il lui avait semblé évident qu'il devait tout d'abord en parler avec le professeur Mohen, mais bien sûr elle n'était pas là.

Il pesta mentalement contre les professeurs jamais présents quand on avait besoin d'eux !

Alors peut-être que Sigfrid et Enzo… Seulement ils étaient au Caire. Lui, qui depuis tout petit avait toujours préféré être seul, aurait soudainement apprécié la présence d'une personne amie, d'une oreille pour l'écouter et d'un conseil avisé pour l'aiguiller.

Comme un enfant à qui on aurait annoncé que Noël avait été annulé, il sortit calmement une longue clé dorée de sa poche, ouvrit et entra en refermant tout soigneusement derrière lui, le regard presque amorphe, les lèvres pincées de dépit.

Ignorant la porte de la réserve, il se dirigea immédiatement vers la petite table où il avait l'habitude de travailler. Seulement, aujourd'hui, il avait l'esprit à autre chose que le classement. Ouvrant un tiroir caché sous le meuble, il en dégagea quelques feuilles couvertes d'une écriture fine et gracieuse : ses notes sur les recherches du trésor de Lavia. Il referma le tiroir vidé, rangea les parchemins, préalablement réduits, dans une poche de sa robe, puis quitta les lieux aussi rapidement qu'il y avait pénétré.

Retrouvant le dédale des couloirs de l'université, il prit cette fois son temps pour revenir sur ses pas. Cependant, au détour d'un corridor, il reconnut le pas traînant du Calife des lieux, Ibn Snaï. Serrant les dents, redressant le dos inconsciemment, il s'apprêtait à croiser le Directeur de Dionysias quand la voix rocailleuse de Youssef résonna dans le corridor.

-« Monsieur Ibn Snaï… »

-« Quoi encore Youssef ? » Grinça le sorcier à son intendant. « Vous ne deviez pas rester au Caire jusqu'à l'arrivée de mon invité ? » Lui demanda-t-il d'une voix moqueuse, soulignant qu'il n'avait rien à faire dans les couloirs de l'université.

-« Oui, bien sûr monsieur… Mais votre invité est arrivé en avance. » Expliqua Youssef, le dos voûté jusqu'au sol, cherchant à se faire le plus petit possible.

-« Comment ? Et vous ne connaissez pas les hiboux ? Vous ne pouviez pas m'envoyer un message pour me prévenir ?! » S'enflamma immédiatement le bouillant égyptien. « Bon, où est-il cet hurluberlu ? »

-« Monsieur… » Protesta Youssef, choqué par les paroles de son maître.

Se détournant de la haute silhouette d'Ibn Snaï, l'intendant s'inclina alors vers un troisième personnage, qui se tenait là, dans l'ombre de Youssef sans bouger.

De sa cachette, Mortemer ne put que discerner sa présence. Ce fut le mouvement de recule d'Ibn qui lui permit de mieux détailler le nouveau venu. Petite silhouette brune, enroulée dans une sorte de vieux drap de laine sombre, il devait être aussi haut et aussi épais qu'un des elfes de maison qu'affectionnaient tant ses cousins les Malefoy.

« Bonjour monsieur Ibn Snaï… » Evoqua une voix aigue et grinçante, à la sonorité désincarnée, qui résonna dans le crâne d'Aimery sans pour autant que ses oreilles en perçoivent le son. « Je suis le gardien, le Grand Tout m'a donné pour nom Sothis… »

-« Oh… c'est donc vous Sothis… » S'exclama le directeur, sortant de sa surprise et essayant de reprendre contenance. « Bon, je crois que vous pouvez aller attendre ailleurs Youssef… » Finit-il avec un geste de la main pour congédier son domestique.

Le petit être sortit deux longues mains décharnées à la peau anthracite de son grand manteau sombre et les joignit l'une sur l'autre, en guise de salut. Ibn Snaï s'en accommoda très bien en répétant le même geste, comme une vieille habitude.

-« Vous pourriez venir me parler dans mon bureau, au lieu de me faire sursauter à chaque fois dans les corridors de mon université… » Grommela le grand sorcier.

« Les murs de votre bureau ont des oreilles qui n'existent pas dans les couloirs…les murs de vos couloirs ont des oreilles qui ne sont pas les même que celles de votre bureau… » Souligna mystérieusement la petite créature.

Aimery se fit aussi petit que possible dans le coin où il avait trouvé place, ayant la vague impression que cette chose n'était pas un elfe et savait parfaitement qu'il les écoutait. Il se demandait même si la dernière phrase n'était pas une invitation à rester dissimulé là où il se trouvait.

« Mais je viens vous parler d'autre chose… de celui que je sers dernièrement … » Reprit la voix désincarnée.

-« Je suis surpris qu'il ait accepté un djinn à son service. » Lança Ibn Snaï, moqueur, en regardant de haut la forme sombre couverte de guenilles.

« Oh non, monsieur Avery n'accepterait jamais un djinn comme secrétaire. » Le corrigea Sothis.

C'était donc cela, ce mystérieux Sothis n'était pas un elfe de maison mais un djinn, comme Nouriah qui s'était attaché à Mohen. Le jeune français se maudit de ne pas en savoir énormément sur les djinns. Il les savait fiers, au moins autant que des gobelins, et très habiles en sortilèges de métamorphose. Au delà, il devait reconnaître qu'il ne s'était jamais penché sur le sujet… Les djinns n'aimaient pas se mêler aux humains, c'était une évidence, ainsi les rencontrer comme Nouriah ou Sothis au service d'un sorcier était chose rarissime.

« Il pense, comme tant d'autres, que les sorciers nous sont tous largement supérieurs… Le pauvre sot ignore encore ce dont est capable un fils du vent… » Ironisa le djinn.

-« Effectivement… Je ne doute pas que ce fils de veracrasse se soit laissé prendre par vos tours d'illusionnistes. » Soupira l'égyptien en faisant la grimace à la moquerie de Sothis sur la pseudo supériorité des sorciers. « Alors, qu'avez-vous appris de nouveau ? » Lui demanda-t-il en essayant d'ignorer la créature en détaillant ses ongles parfaitement manucurés.

Aimery ne savait si le djinn avait conscience de la morgue outrageusement affichée du directeur à son égard. Cependant, Sothis continua sans rien laisser paraître.

« Cette nuit, un message est arrivé pour messieurs Avery et Zabini. Un message de Londres… » Rapporta le djinn sur un ton mystérieux.

-« Oui, et alors ! Dites-moi de quoi parlait ce message, au lieu de minauder comme une pucelle ! » S'emporta le sorcier.

« Calmez-vous. J'y viens, j'y viens… » Répondit la voix chuintante d'indolence de Sothis. « Le message annonçait l'arrivée, ce soir, à Alexandrie, de l'assistante du commanditaire. Une certaine… mademoiselle Wilkes… »

-« Wilkes ? Ce nom me dit quelque chose… Il faudrait que je demande à Dumbledore… N'est-ce pas là la sœur d'un de ces bons à rien qui se faisaient appeler Mangemort… Si c'est le cas, je pense que nous n'avons pas à nous inquiéter. Mais avez-vous enfin trouvé l'identité de ce commanditaire ? » S'impatienta le directeur.

« Le commanditaire… Ce type d'informations ne vous concerne pas Ibn Snaï. Je peux seulement vous dire que cette personne, quelle qu'elle soit, se trouve être très bien informée… Elle sait ce qu'elle cherche, et avec précision… »

-« Et cela ne vous effraie donc pas un minimum ? On ne peut laisser tomber entre leurs pattes ce qui a été placé sous notre garde, par le sceptre de Ptah ! » S'emporta-t-il en agitant les bras.

« Permettez-moi de vous rappeler ceci… » Chuchota calmement le djinn. « Rien… strictement rien n'a été confié à votre garde. Ce que Sophia a confié aux fils du vent sera convenablement gardé. Ne vous inquiétez pas pour ce qui ne vous concerne pas. Occupez-vous de vos élèves, moi je m'occuperai de monsieur Avery. Depuis le début vous aimez vous mêler de Notre mission, pourtant nous ne nous enquérons pas de savoir si l'enseignement de cette université est conforme aux lois égyptiennes… » Insinua sèchement le djinn.

-« Je me demande bien parfois si Sophia a tous ses esprits… Avoir placé une chose aussi importante entre vos doigts gris ! » Grogna l'irrévérencieux personnage. « Sophia devait aussi surveiller Ilves… Je l'ai croisée hier matin dans mon bureau. Vous n'avez pas l'impression qu'il y a comme quelque chose qui cloche ? Il y a une différence entre Azkaban et l'Egypte tout de même ! »

« Ce que Sophia fait ou ne fait pas, n'a rien à voir avec Dionysias. Ce que Sophia pense est au-delà de vos médiocres capacités de petit sorcier. Personne ne peut contredire les décisions de ses aînés, même chez vous sorciers… »

-« Mais… » S'indigna l'égyptien. « Nous parlons de choses sérieuses ! Ilves… Je suis certain qu'il n'était pas en Egypte pour rien. Ce chacal a toujours eu le flaire pour dénicher les cadavres… »

« J'informerai Sophia pour ce qui concerne Ilves, mais ne vous enflammez pas outre mesure. Nous gardons un œil sur le trésor de Lavia. Mohen a l'autre… »

-« Que vient faire le professeur Mohen dans cette histoire ? »

« Sophia a bien plus confiance en Mohen qu'en vous, professeur Ibn Snaï… » Souligna perfidement la petite voix en s'éloignant du directeur de l'université. « Mais je pense que je vous ai tout dit… je ne vais pas vous voler plus longtemps de votre précieux temps. »

Le djinn remonta le couloir comme si le vent le poussait dans le dos. Puis naturellement, il ralentit au croisement où se dissimulait Aimery. Entrouvrant son grand manteau qui traînait au sol, ce fut un regard vert luminescent qui rencontra en premier celui gris-bleu du sorcier français.

« Bonjour messire Lavia… C'est un honneur pour un humble fils du vent de croiser les pas de votre illustre personne. » Chuchota Sothis, en faisant une dernière fois résonner sa voix dans le crâne de Mortemer.


Dans le silence du grand bureau sombre d'Avery et Zabini, à Gringotts, Calista Mohen rêvassait au dessus de sa traduction, tournant et retournant une plume entre ses doigts. Au milieu du décor austère de boiseries, de livres reliés de cuir et de vieilles lampes aux abats-jours empoussiérés, les vitres d'une grande bibliothèque donnaient l'illusion de larges miroirs inondant de lumière la pièce. Ce fut un mouvement sur l'un d'eux qui attira le regard doré de l'anglaise.

Elle se savait seule pourtant, il était impossible qu'une personne ait pu pénétrer ici sans qu'elle ne s'en rendit compte… Puis s'approchant petit à petit de la bibliothèque, elle vit une femme lui sourire. Elle était très jeune, certainement encore une adolescente plutôt qu'une femme, avec des cheveux bruns qui cascadaient dans son dos en boucles aux reflets roux, des yeux sombres aussi doux que du velours et le teint mat des femmes méditerranéennes.

Non, ce n'était pas son reflet.

-« Shalom Calista… » Chuchota la jeune fille avec l'accent roulant des gens du sud.

En même temps, il lui semblait la connaître, alors la question qui passa ses lèvres lui sembla idiote à peine prononcée.

-« Qu'est-ce… ? » Demanda l'interpellée si bas qu'elle ne sut si le reflet l'avait entendu.

-« Voyons ! Je suis toi, comme tu es moi… Nous sommes une seule et même personne. » Murmura-t-elle en retour, comme d'une évidence même.

-« Chiraz… »

-« Et oui, je suis cette autre qui sommeille en toi et s'éveille quand tu en as le plus besoin ! »

-« Le plus besoin ? Tu appelles ça un besoin ? »

-« Cela faisait longtemps… La première fois tu n'étais guère mieux disposée qu'aujourd'hui… Je m'en souviens comme si c'était hier ! » Chuchota la voix roulante de Chiraz.

-« Ce n'était pas hier… » Remarqua sèchement Calista.

-« Non, c'était une image… Mais souviens-toi… »

Et à ces mots le reflet se troubla pour changer. Une petite chambre sombre, un grand lit en bois flanqué d'une commode, un miroir ovale et une jeune fille aux longs cheveux sombres mal peignés, aux yeux bouffis par les larmes et aux poings crispés de rage, la scène de dessinait progressivement, ramenant l'anglaise quelques huit ans en arrière.

-« Ça suffit ! » Hurla Mohen.

L'image se troubla et disparut, laissant réapparaître le visage boudeur de Chiraz.

-« Tu es une mauvaise joueuse… »

Le bruit d'une clé dans la serrure de la porte coupa la parole au reflet. Etonnée, Calista sursauta.

Alors que la porte pivotait, elle gardait les yeux rivés sur le reflet redevenu souriant dans la bibliothèque. C'était une catastrophe si quelqu'un d'autre la voyait.

-« Ne t'inquiète pas Calista… Nous jouons au même jeu, des pions doivent être sacrifiés pour protéger la Reine ! » Et sur cette remarque énigmatique le reflet étranger disparut.

Les gonds de la porte grincèrent encore et l'huis laissa passer la grande silhouette d'un homme vêtu d'une robe aussi blanche que la toison de l'agneau sacrificiel.

-« Oh ! Calista, tu étais déjà là ? » S'étonna la voix chaleureuse de Zabini.

Elle inclina la tête pour acquiescer, tout en rassemblant les parchemins éparpillés sur son bureau. Sa proie était encore trop loin…

-« Bonjour Azulay. » Le salua poliment l'anglaise. « Je relisais ma traduction en attendant ton arrivée. » Lui expliqua-t-elle.

-« Tu as fini ? » S'étonna le sorcier.

-« Oui… » Répondit simplement Mohen à sa surprise, fuyant son regard. « Ne m'avais-tu pas dit que c'était urgent ? »

-« Oui, c'est un fait, et mon patron sera heureux de l'apprendre ! Mais je pensais que tu aurais besoin de plus de temps… »

-« C'est inutile. Par contre, je me dois de te prévenir… Quelque chose de terrible va certainement arriver ! Ce texte ne parle pas du lieu où se cache le trésor, il exprime simplement et clairement ce que l'ouvrir pourrait provoquer ! C'est une catastrophe ! Ton patron doit en prendre conscience ! Vous ne pouvez vous attaquer à ça… » Lui expliqua Calista, la voix tremblante et le regard presque fou, cherchant sur son bureau quelque chose pour s'y focaliser. « C'est impossible… personne ne… non… on ne peut pas… pas ça ! »

-« Calme-toi Calista. Calme-toi et explique-moi tranquillement ! »

-« T'expliquer tranquillement ? Non, lis… lis ! » Le pressa-t-elle en lui plaçant un parchemin entre ses mains sombres.

-« Très bien, je vais lire et toi tu te calmes… » Murmura gentiment Azulay.

Se saisissant de la feuille à lire, Azulay la tira à lui et la Calista la laissa glisser entre ses doigts. Elle avait l'impression de percevoir le temps en fragments de secondes, comme si chaque minuscule parcelle temporelle avait son importance, tant et si bien qu'elle ne sentit presque pas le bord du papier mordre sa peau et lui arracher une goutte de sang.

N'ayant rien noté, Zabini invoqua un fauteuil aux pieds Queen Ann et s'assit confortablement pour lire.

Au premier regard, Azulay sourit, le parchemin avait été rédigé à l'encre violette d'une main constante, qui trahissait le caractère assuré de la traductrice. Même dans ses notes Calista était sûre d'elle-même.

« En un lieu reculé, loin de toute civilisation, fut confié le saint des saints. Pour en assurer la protection, les Sages scellèrent le sol pour y interdire toute vie humaine. Les Sages savaient depuis la nuit des temps que l'être humain était la plus crédule des créatures de la Création.

Pour ce faire ils laissèrent la charge des lieux aux mains de cinq gardiens.

Le sphinx, sage créature à l'intelligence aiguisée, fut le premier.

Le serpent, qui dort dans le sable et s'éveille dans l'eau, devint le deuxième.

La Lune, qui se repose le jour et surveille les hommes la nuit, forma le troisième gardien.

Le chacal, hôte du désert et ennemi des hommes, devint le quatrième.

Quand au cinquième, on dit des Sages qu'ils parcoururent la Terre en tout sens pour le trouver. Dormant sous terre, volant dans le ciel, ils assignèrent l'ultime tache au dragon.

Mais pour ceux que la crainte des gardiens ne pourrait totalement effrayer, dix châtiments exemplaires furent invoqués.

Le premier serait par le sang.

Le deuxième serait par les grenouilles.

Le troisième serait par les moustiques.

Le quatrième serait par les mouches.

Le cinquième serait par la maladie.

Le sixième serait par les écrouelles.

Le septième serait par la grêle.

Le huitième serait par les sauterelles.

Le neuvième serait par les ténèbres.

Et le dixième annoncerait la moisson de la Mort.

Que tremble celui qui osera profaner ce que les Sages emprisonnèrent. »

Quand il eut fini sa lecture, Azulay desserra le col de sa robe, cherchant l'air pour respirer calmement et ne pas prendre peur. Finalement, il savait qu'il s'attaquait à gros. Et puis ce papier était-il bien sérieux ?

Il ne comprenait pas la peur de Calista. Et ces châtiments dont parlait le parchemin lui rappelaient quelque chose d'autre, mais il n'aurait su le nommer…

Redressant la tête pour croiser les yeux de la sorcière assise face à lui, il reposa la traduction sans rien laisser paraître de ses questions intérieures.

-« D'une certaine manière, ce texte est intéressant, il renvoie à un lieu totalement éloigné de la vie humaine. Il nous aiguille plus que toute autre chose depuis le début, mine de rien. Mais en même temps, le ton employé laisse penser à une légende. Peut-on se fier à une légende ? » Remarqua enfin le sorcier noir de sa voix grave.

-« Mais les châtiments… » Murmura Calista, étonnée de la réaction de son ancien camarade d'étude.

-« Ce ne sont que des mots pour effrayer… » Lui répondit Azulay avec un sourire rassurant. « Je n'y crois pas une seconde. De plus, j'ai l'impression d'avoir déjà entendu parler de ces châtiments quelque part… Dans le genre… vieux maléfice éventé ! » Continua-t-il en riant.

-« L'archéomagie n'est pas faite pour déterrer les maléfices, mais pour étudier la vie des sorciers qui nous ont précédés. Ne compte pas sur mon aide face à quelque chose de cette ampleur. J'étais fascinée par une recherche du trésor des Lavia, je le suis moins par la mise en jeu de ma propre vie et de celles de ceux qui nous y accompagneront. »

-« Comme tu vas là ! Je pense que ce texte n'est en rien sérieux. D'ailleurs il ne donne aucun lieu précis… Le commanditaire va râler en l'apprenant. »

-« Aucun lieu ? Ouvre les yeux ! Il parle du désert ! Quel lieu mieux que le désert peut abriter serpent et chacal ? »

-« Tu vois la Lune descendre du ciel pour nous interdire l'accès au trésor ? Pas moi ! » Ricana Zabini.

-« Le sphinx peut être réel… » Souligna Mohen.

-« Sérieusement, pour moi ce papier est juste bon à effrayer des enfants ! Et un dragon en Egypte… j'aimerais voir ça !»

La tête dans ses mains, Calista se recroquevilla sur son bureau, visiblement tremblante et apeurée, jouant jusqu'au bout son rôle de traductrice effarouchée.

-« Mes mots ne sont peut-être pas les bons… Je n'ai peut-être pas correctement traduit la magie des mots originaux, la mise en garde presque divine qui en émanait… » Se lamenta-t-elle.

En quelques secondes, Azulay fit le tour du bureau et de ses bras enveloppa la frêle silhouette de la jeune femme. Son regard habituellement si lumineux ressemblait à un ciel d'orage de fin d'été, l'ombre l'emportant sur l'or.

-« Non, Calista… » Le sorcier lui caressa les cheveux. « Rien dans tout cela n'est de ta faute, ce parchemin est peut-être un faux qui plus est ! C'est ce que nous a affirmé le premier traducteur, un homme recommandé par ce renard de directeur de l'Université de Dionysias. Ne te tourmente pas pour un parchemin ! » Tenta-t-il vainement de la rassurer encore une fois.

Relevant ses yeux larmoyants, Calista lança sa dernière flèche pour atteindre sa proie, les lèvres tremblantes elle jeta ses mots comme un sortilège.

-« Mais… mais… Azulay ! S'il t'arrivait quelque chose… Non, non, tu ne dois pas y aller, ce trésor c'est le mal, c'est le mal personnifié ! » S'enflamma-t-elle en s'agitant sur sa chaise.

Resserrant un peu plus ses bras autour de celle qui avait si bien su le prendre au piège, le jeune anglais se voulut charmeur quand dans un grand sourire il lui répondit.

-« Je suis heureux de savoir que tu t'inquiètes pour moi mon amour. » Murmura-t-il avec toute la douceur qui lui était possible, rendant ses paroles trop mielleuses aux oreilles de Mohen. « Mais j'ai une mission à terminer. Je comprendrais que tu ne veuilles pas en faire partie, alors je parlerai à mon patron dès que… »

-« Non ! » Cria Calista, ses yeux brillants de larmes plantés droit dans ceux de son vis à vis. « Non, si tu y vas, j'y vais… Je veillerai à ce qu'aucun maléfice ne te blesse ! » Conclut-elle avec un pauvre sourire qui finit de totalement assujettir Azulay.

-« C'est moi qui veillerait à ce qu'aucun maléfice ne t'effleure, mon cœur. » Susurra-t-il dans un sourire éclatant.

-« Shäh Mäta ! » S'exclama en persan le reflet souriant, depuis la vitre de la bibliothèque, ponctuant sa phrase d'un clin d'œil victorieux.

Mais à ce moment là, la vue de Calista était encombrée par le visage d'un sorcier qui croyait avoir déjà trouvé son trésor de Lavia…


Ce fut tout d'abord une odeur de fleur qui éveilla ses sens en venant chatouiller ses narines. Un parfum divin qui lui rappelait les rivages du Nil au printemps, la chaleur du soleil levant chassant l'humidité et la fraîcheur de la nuit tout en exaltant l'arôme subtil du jasmin.

Vint ensuite la sensation douce et délicate d'un contact chaleureux sur sa peau. Comme Ré réanimant le Monde chaque matin, la tiède couleur d'or du soleil sembla envelopper son corps.

Enfin, ce fut une voix qui rompit le silence nocturne pour éveiller la vie.

« Vous devriez ouvrir les yeux maître Jäger. » Miaula-t-elle

Mais allongé bien confortablement, Sigfrid ignora la recommandation tout en fronçant les sourcils. Il ne savait pas depuis combien de temps il était là, s'il avait dormi une vie ou une minute, cependant il aurait souhaité rester loin de la réalité. Le monde du sommeil et des rêves lui avait présenté tant de choses agréables et instructives…

« Maître Jäger ! » Reprit la voix, résonnant désagréablement dans son crâne, comme s'il avait été vide.

-« Oui, oui… c'est bon, je me lèfe ! » Maugréa le jeune homme en ouvrant grands ses yeux bleus.

Immédiatement la lumière vive des matinées égyptiennes vint l'éblouir, au point de refermer instantanément ses paupières.

-« Pouah !! Quel soleil ! » Gémit-il. « Quel est l'idiot qui n'a pas ferrmé les folets de ma chambrre hierr soirr ? » Grogna sa voix éraillée par le sommeil.

Pourtant, la réponse à sa stupide question le frappa l'instant suivant. Il se trouvait être le seul et unique responsable…

Entrouvrant les paupières, il observa la pièce entre ses cils. Bizarrement l'espace était bien plus large, comme si on avait fait tomber le mur séparant sa chambre et celle d'Enzo. Quel était l'idiot qui avait osé toucher à son mur tapissé de posters de ses joueurs de Quidditch préférés ?

Puis il lui sembla que son lit aussi avait disparu, il venait de dormir sur un tas de coussins… Mais quand la seconde suivante il reconnut un menora posé sur une table basse, le jour perça enfin dans ses méninges embrumées et la lumière se fit !

Non, personne de venait de toucher à ses posters, il pouvait se rassurer. Et il n'aurait personne à torturer ! Il venait tout simplement de passer la nuit chez son très cher professeur Mohen.

Bon, il aurait préféré la passer dans son lit plutôt que sur quelques coussins parfumés au jasmin, mais il y avait un début à tout ! On commençait sur le divan, on finissait…

-« Debout Sigfrid ! » Lui brailla la voix d'Enzo, rompant le charme rêveur de ses pensées.

-« Hummff… » Répondit succinctement l'allemand en se redressant tant bien que mal sur les coussins.

« Je vous avais prévenu, maître Jäger… » Miaula encore une fois la petite voix de ses pensées.

-« Mais qu'est-ce que ? » Souffla Sigfrid, une main posée sur son front pour soutenir son crâne qui lui semblait si douloureux dès le réveil.

En tournant la tête, il vit assis à ses côtés la frêle silhouette du serviteur de Mohen, Nouriah.

« Non, pas son serviteur… » Le corrigea mentalement la voix.

-« C'est toi qui… ? » S'étonna le sorcier, oubliant totalement la présence de son ami italien.

« Oui, maître Jäger, les humains ne peuvent percevoir la voix des djinns, sauf les sorciers auxquels nous voulons parler… Nous communiquons donc mentalement avec eux. »

-« Merrci pour le rréfeil… en tout cas. » Répondit Jäger, déboussolé, à la fois pour le djinn et pour Enzo. « Je peux safoirr ce que je fais ici ? Je ne me soufiens de rrien… » Ajouta-t-il en se frottant la tête.

-« Tu as été attaqué hier soir par un type, dans une ruelle toute proche. Je n'ai pas eu le temps de voir de qui il s'agissait ni de faire quoique ce soit pour le poursuivre. Alors comme tu étais inconscient, je t'ai amené ici. Visiblement miss Mohen semblait inquiète pour toi… »

-« Calista ? Inquiète pourr moi ? » Murmura rêveusement l'allemand.

-« Il y avait de quoi ! » S'exclama Scapolare. « Rien ne pouvait te réveiller… »

-« Aaahh… ouais… j'ai fait un drrôle de rrêfe… » Ajouta-t-il pensivement.

-« Quel genre de rêve ? »

-« Je… je… ne me soufiens plus ! » Répondit Sigfrid, comme anéanti par cette soudaine constatation.

-« Ce n'est rien, cela te reviendra ! » Le réconforta Enzo d'une tape amicale dans le dos. « Va te laver, détends toi et après on ira rejoindre Aimery à Dionysias. »

-« Désolé… » Murmura le teuton.

-« Désolé de quoi ? » S'inquièta Enzo, posant sa main sur l'épaule opposée de Jäger.

-« De t'afoirr rretenu ici… Loin d'Aimerry… »

-« Ecoute, j'aime peut-être Aimery, mais premièrement cet idiot de français n'est pas capable d'ouvrir les yeux pour le remarquer ! Deuxièmement… Tu es et resteras toujours mon meilleur ami ! » S'exclama le sicilien en resserrant l'étreinte de son bras autour des épaules affaissées de Sigfrid.

-« Mais si tu feux qu'il oufrre les yeux… » Commença Sigfrid sur un ton moqueur.

-« Ouais, je sais… Mais je n'ai pas besoin des leçons sentimentales d'un gars qui se prend des râteaux plus vite que son ombre ! »

-« J'ai essayé ! C'est une tête de mûle… J'y peux rrien moi ! Jasmine n'était pas aussi difficile à confaincrre… »

-« Mohen n'est pas Jasmine et Jasmine n'est pas anglaise… » Résuma simplement Scapolare.

-« Effectifement… »

-« File te laver… Je t'attends ! »

-« Pas la peine. Maintenant je suis assez grrand pourr me déprrouiller tout seul. Toi tu fas fairre ce que tu dois fairre… » Lui répondit Jäger sur un ton catégorique.

-« A vos ordres Heir Jäger ! » Se moqua Enzo tout en s'éloignant pour rassembler ses affaires.

Quand la porte d'entrée claqua derrière les pas de l'italien, Sigfrid s'autorisa un soupir.

Il avait quelque peu honte de lui. Honte d'avoir menti pour l'une des premières fois à Lorenzo, son meilleur ami depuis plus de dix ans. Honte aussi de le duper…

Pour chasser cette sensation désagréable, il se dirigea vers la salle de bain de Mohen, après en avoir demandé la direction à Nouriah.

Sous le jet brûlant d'une vieille douche à la mode arabe, il laissa ses sombres pensées ruisseler hors de son corps. Les images de son étrange rêve de la nuit passée revinrent à la surface, chaque information restant clairement gravée dans sa mémoire, comme un maléfice irréversible. Les noms s'alignaient les uns derrières les autres, les visages demeuraient inaltérés.

L'œil… » Tonna soudainement une voix masculine dans ses souvenirs, le son parut pourtant se réverbérer sur les murs humides de la salle de bain. « Œil… »

-« Rrraaahhh !! » Grinça l'allemand en se prenant la tête dans les mains. « Lâchez-moi !! Je n'ai pas foulu foirr ça ! Arrrêtez !! Laissez mon paufrre crrâne en paix !! »

Mohen, arrête de jouer les martyrs ! » S'exclama cette fois un timbre féminin.

-« Mais c'est pas possiple !! » Gémit encore Sigfrid.

Ne vous méprenez pas miss Mohen. Il ne s'agit en rien d'archéomagie. Plutôt de faire appel à vos compétences particulières ! » Expliqua une nouvelle voix surgie de sa mémoire.

-« Compétences parrticulièrres hein… » Se moqua soudainement Jäger, se redressant victorieusement.

Il arrêta le jet de la douche dans un grincement de robinetterie malmenée et tira à lui la première serviette venue pour s'en ceindre les hanches. Il ressentait soudainement le besoin de prendre l'air !

Quelques quinze minutes plus tard, habillé de frais dans une grande robe blanche sortie par Nouriah d'il ne savait où, il dévalait fougueusement les escaliers de l'immeuble de Mohen. Ignorant le regard courroucé de la vieille matrone qui faisait office de concierge, Sigfrid s'enfonça dans les ruelles de Mar Girgis.

Trois rues plus loin, il croisa l'échoppe d'un tailleur, jouxtant une épicerie, comme on faisait tant dans le vieux Caire. Son célèbre sourire aux coins des lèvres, il s'aventura à passer le pas de porte encombré de monceaux de tissus posés pelle-mêles.

A l'intérieur, sombre comparé à l'extérieur inondé de soleil, il traversa une première petite pièce chargée de voiles, de soies, de velours, de taffetas, de brocards, d'étoffes de coton diverses et variées aux couleurs toutes plus voyantes les unes que les autres. Suivant le son d'une douce voix féminine qui chantonnait une vieille chanson arabe, il passa dans une seconde pièce, mieux organisée. Une imposante vieille machine à coudre moldue, au plateau de bois ciré, aux pieds de fonte élégamment dessinés, trônait au centre. Un éclairage ingénieux inondait la pièce d'une chaude lumière, révélant pourtant difficilement la source de la voix sans un tas de tissus chatoyants.

-« Toujourrs aussi actife ! » Murmura doucement Sigfrid en se penchant sur la machine, surprenant la couturière.

-« Hein ?! » Sursauta la jeune femme en se retournant vivement. « Sigfrid !! Bon à rien ! » S'exclama-t-elle en prenant un pan du tissu sur lequel elle travaillait pour en frapper le germain.

-« Bonjourr mon amourr… toujours aussi tendrre… Heurreux de foirr que tu ne changes pas d'un poil ! » Continua-t-il, sa voix étouffée par la soie.

-« Que me vaut la délicate attention de ta visite ? Tu es tombé devant ma porte peut-être ? » S'enflamma-t-elle en se levant de son siège, les poings sur les hanches.

-« Jasmine… mein Ingel… » Murmura Sigfrid en lui coulant un regard de chien battu.

-« Pfff… Comme toujours… » Grommela l'égyptienne en se calmant. « Alors, annonce la couleur ! Comment t-es-tu souvenu de la localisation de ma boutique ? Tu manques encore d'argent !? »

-« Nein, je passais en toute amitié te dirre ponjourr… »

-« Amitié hein… » Murmura Jasmine en reprenant place sur son tabouret. « C'est le problème avec toi, quand on voudrait être seulement ton ami, tu dragues ; quand on voudrait passer à autre chose que l'amitié, tu disparais, aussi fuyant qu'une anguille ! »

-« Je… » Commença l'allemand.

-« Non, pas la peine de t'excuser, de toute façon tu ne connais pas les mots d'excuses ! Mais au passage, j'ai du courrier qui arrive toujours ici pour toi. »

Sans rien ajouter, les mains dans les poches, il s'avança dans la troisième pièce, au fond, qui ressemblait encore plus que les deux précédentes à un réduit. Sur une étagère il trouva une boite avec son nom en arabe, l'ouvrit et trouva un paquet d'enveloppes cachetées.

-« Merci… Mais… Je ne suis pas fenu pourr ça ! Je foulais te demander si tu n'aurrais pas eu le temps de me fairre une rrope de soirrée classe et discrrète ! »

-« Classe et discrète ? Dans le genre pas teutonique du tout ? »

-« Rrajoute quelques brroderries arrgentées si tu feux, genrre Fiking, mais sobrre… et blanc ! »

-« D'où tu sors cette robe au fait ? Je ne t'ai jamais vu porter du blanc avant… Enfin ce n'est pas dans ton style. Et puis tu risques de t'arranger à la première gourde venue ! »

-« Ah ah ah… » S'amusa-t-il. « Tu me connais pien. Mais à une soirrée, il y a peu de chance que je fasse parrler de moi autrrement qu'en prrillant parr ma prrésence ! »

-« Qui voudrait t'inviter à une soirée ? … à moins d'avoir besoin d'un trouble-fête ! » Releva Jasmine en se penchant sur sa couture.

-« Hey ! J'ai déjà Aimerry pourr les piques, pas pesoin d'une ex grincheuse ! » S'insurgea Jäger.

-« Dans ce cas, fais un peu plus attention, ouvre les yeux ! »

-« Mais je les oufrre… je ne rrate jamais une peauté qui passe ! »

-« Ouvre les… pour autre chose que les filles ! » Répondit-elle, cinglante.

-« Ouais, ouais… » Soupira-t-il en parcourant des yeux les différentes enveloppes entre ses mains. « Tiens, mon frrèrre qui m'écrrit… » Marmonna-t-il en décachetant une des missives, l'air absent.

-« Au fait, pourquoi une robe classe ? Il y a une fille que tu veux impressionner ? » Le questionna-t-elle en coupant un fil sur son ouvrage.

-« Pourrquoi forrcément une fille ? » Demanda évasivement Sigfrid.

-« Quoi ? » S'étonna Jasmine. « Tu n'as pas viré ta cuti tout de même ? Ou alors on t'aura fait boire une potion d'embrouille ? »

-« Hein ? » S'étonna Sigfrid en relevant la tête d'un gros paquet de parchemins décachetés.

-« Ta soirée ! C'est pour quoi ? »

-« Un poulot… » Murmura Sigfrid en se replongeant dans sa lecture.

-« Bien, visiblement les bêtises de ton frère et les scores des équipes allemandes de quidditch te passionnent plus que mes paroles… Dans ce cas tu ferais mieux de partir, je risquerais de te confondre avec la tapisserie des murs ! » Le railla-t-elle une dernière fois.

Sigfrid glissa ses papiers dans une large poche de sa robe et suivit le chemin inverse de son arrivée.

-« Jasmine… fais attention, tu t'aigrri ! » Releva-t-il, avec un petit sourire discret en se tournant une dernière fois vers elle avant de disparaître dans la rue.

La jeune égyptienne cligna plusieurs fois des yeux, se demandant si elle venait de rêver ce Jäger sérieux, ou s'il s'agissait bien du même homme qui avait vécu deux ans avec elle. Ne venait-il pas de parler de boulot ? En quatre ans passés en Egypte, Sigfrid n'avait jamais travaillé, à sa connaissance. Il lui avait dit vivre sur l'héritage que sa grand-mère maternelle lui avait laissé. Mais régulièrement, il avait retrouvé le chemin de son échoppe pour lui emprunter quelques centaines de livres égyptiennes. Jusqu'à ces derniers six mois…

Il fallait croire qu'un jour ou l'autre, tout homme devenait adulte, se dit-elle en pliant soigneusement la robe qu'elle venait de terminer.


A suivre !!