Kévin reparti à son bureau, non sans avoir été soulagé sa vessie, et s'assit, se prenant la tête dans les mains.

Kévin : Et merde !

Il était vrai que depuis le début de la semaine, il était plus que fatigué, irascible, et son travail qui lui prenait un temps monstre commençait à lui taper sur les nerfs. Mais de là à ignorer son mari ? Non… Si ? L'avait-il ignoré au point que Yann se sente totalement délaissé ? A la vue de sa réaction, il était tenté de répondre positivement à sa question. Il ne vit pas Alex le regarder et entrer lentement sur la pointe des pieds.

Il redressa la tête lorsque son ami se racla la gorge et vit Alex regarder le bureau dans ses moindres recoins.

Alex : Il est parti ?

Kévin : Oui

Il se reprit la tête dans les mains.

Alex : Euh… Ça va ? Ça a été assez dur quand même…

Kévin releva la tête et au regard d'Alex, il comprit que celui-ci avait tout entendu.

Alex : Hé ! Je l'ai pas fait exprès, mais vu le volume, je crois que si tout le commissariat n'a pas entendu, vous aurez de la chance.

Kévin : Super !

Il se leva pour sortir du bureau.

Alex : Tu vas où ?

Kévin : J'ai soif

Alex : Hé ! Tu vas pas te bourrer la gueule quand même, hein ? Surtout à 9h du mat', ça vaut pas le coup

Kévin rigola doucement.

Kévin : T'es con toi ! Je vais seulement à la cafète.

Alex : Tu reviens après, hein ?

Kévin : Hé, je m'appelle pas Joséphine, je vais pas disparaître en claquant des doigts ! Détends-toi !

Il sortit en secouant la tête. Lorsque Yann avait rompu avec lui deux ans auparavant, Alex avait été témoin de son désarroi. Et même s'il était maintenant marié et heureux, certes pas pour l'heure mais en général, Alex se souciait constamment de lui depuis cet épisode. Et même s'il était content de cette amitié, aujourd'hui plus que tout autre il voulait qu'on le laisse tranquille. Et puis bordel ! Qu'est-ce qu'il avait soif !

Yann arriva à son bureau non sans avoir déversé sa colère sur deux de ses hommes au passage, et claqua la porte avant de faire voler une pile de dossiers qui se trouvait sur son bureau. Il balança sa veste contre le mur avant de s'asseoir et d'essayer, une fois de plus, de reprendre son calme.

Il ne comprenait pas l'attitude de Kévin. Certes, le boulot était une chose, mais de là à s'effondrer tous les soirs ! Il n'avait pu l'approcher que pour quelques baisers volés, rien de plus. Il avait l'impression que Kévin se refusait à lui, et rien que cela, il ne le supportait pas ! Il passait plus de temps aux chiottes qu'avec lui. Ne lui faisait-il plus d'effet ? Voyait-il quelqu'un d'autre ?

A cette pensée, il cogna du point son bureau avant de prendre la première feuille à sa disposition et de la torde à la déchiqueter.

Non, il l'aurait su ! Kévin ne pourrait pas lui cacher quelque chose comme ça ! … Le pouvait-il ?

Un coup à la porte le fit sortir de ses pensées, et avant qu'il puisse dire quelque chose, il vit la tête d'Antoine, son second, passer par l'entrebâillement de la porte.

Antoine : Ça va ?

Mauvaise question à en juger par la tête de Yann, rouge et bouillonnant.

Yann : Qu'est-ce que tu veux ?

Antoine s'enhardit à franchir la porte et alla s'asseoir devant le bureau de son supérieur, et ami de surcroit. Mais voyant les yeux de Yann, il se dit que peut-être il aurait dû s'abstenir encore un peu.

Antoine : Les gars… Moi avec je veux dire… On… Enfin, on a eu vent de ce qui s'est passé, et après le bouquant que t'as foutu une fois ici…

Yann : Ce ne sont pas vos oignons il me semble !

Antoine : Ecoute Yann, t'es mon supérieur mais d'abord mon ami, ok ? Les gars t'apprécient beaucoup, ils apprécient Kévin aussi. Alors forcément quand ça va mal, on s'inquiète. C'est normal !

Yann soupira un grand coup avant de fixer de nouveau Antoine, mais sa voix était posée et plus calme.

Yann : Et vous savez quoi au juste ?

Antoine : Tout. Mot pour mot !

Yann : Vous avez entendu jusqu'ici ?

Antoine : Pas vraiment. Une partie seulement ! Mais tu connais Marie, à l'accueil, une vrai concierge !

Yann soupira et mit la tête en arrière avant de fermer les yeux.

Yann : Dois-je vraiment demander qui n'est pas au courant ?

Devant l'abstention d'Antoine, il redressa la tête.

Yann : Génial ! La prochaine je ferais un communiqué de presse. Tant qu'on y est, autant que tout Paris soit au courant !

Antoine : Pas que Paris…

La tête de Yann changea d'un teint neutre à celui d'un rouge flamboyant

Yann : Ca veut dire quoi ça ?

Antoine baissa les yeux.

Antoine : Ben… y'avait… y'avait un journaliste qui était là pour interviewer la Commissaire Mercier sur la recrue-des-sens des sans-papiers après la nouvelle arrestation qui a eu lieu, et il était avec son caméraman.

Yann : QUOI ? Il a filmé en plus ?

Antoine : Ben disons que… Il était aux premières loges… Et une dispute conjugale entre deux… enfin je veux dire…

Yann : Homo ? Pédé ? Tu peux le dire !

Antoine : Je veux dire que même si les mentalités ont évolué et qu'on se fiche pas mal de qui baise avec qui ici, pour un journaliste c'est un sujet en or.

Devant la non réaction de Yann, Antoine se permit enfin de lever les yeux pour regarder son Capitaine en face.

Antoine : Yann ?

Aucune réponse.

Antoine : Heu… Yann ?

C'est alors que le Capitaine se leva d'un bond et se tint raide, ses poings se fermant et s'ouvrant à une vitesse vertigineuse.

Antoine : Yann ?

Yann : Je vais le tuer ! Non, non, non. L'émasculer, l'éviscéré et lui faire bouffer ses tripes, lui découper ses oreilles de fouineur en petits morceaux afin qu'il puisse jouer au Rumicube avec ! Il va comprendre celui-là ! Fallait pas me chercher, pas aujourd'hui !

Et sans plus un mot, il sortit de son bureau sous les yeux effarés de son second. Il fallait qu'il passe ses nerfs. Ce journaliste tombait à pic !

Une heure qu'ils étaient avec Alex sur les sans-papiers récupérés un peu plus tôt dans la matinée, cherchant une solution pour les aider, mais sans y parvenir.

Alex : Ils vont se faire expulser à coup sûr !

Kévin : Je sais mais qu'est-ce qu'on y peut ! Ça me fait chier autant que toi mais j'ai pas de solution.

Franchard arriva devant leur bureau et les interpella.

Franchard : Hé les deux Mère Theresa de la Police là ! Y'a eu un autre cambriolage mais cette fois avec violence. Alors vous vous rendez sur les lieux, vous souriez sans faire peur à trop de monde et vous interrogez le voisinage ; ensuite vous passez à l'hosto voir la victime. Et vous laissez vos sans-papiers tranquilles, le centre a été prévenu.

Kévin : Mais chef…

Franchard : Je veux rien entendre. Aller ! Exécution

Il leur balança le dossier et repartit.

Kévin : Génial !

Il finit sa bouteille d'eau qu'il envoya valdinguer dans la poubelle, puis suivi d'Alex, prit son blouson et le dossier afin de se rendre à l'adresse indiquée.

Une fois devant l'immeuble, ils se rendirent à l'appartement indiqué par la femme de ménage, et après un bref coup d'œil, ce qui avait dû ressembler à logement confortable s'était transformé en un reste de passage cyclonique. Ils virent les tâches de sang sur le sol, là où la victime avait été frappée après avoir surpris les voleurs.

Pendant qu'Alex essayait de trouver un indice dans ce carnage, Kévin s'avança vers la salle de bain, enleva sa veste et sa surchemise, puis ouvrit le robinet et bu à grande goulée l'eau fraîche qui s'écoulait. Il soulagea sa vessie au passage puis retourna au salon, Alex le regardant avec questionnement.

Kévin : Quoi ?

Alex : T'as trouvé un truc ?

Kévin : Rien ! Ça doit être probablement la seule pièce de l'appart qui n'ait pas été ravagée.

Alex : Bizarre.

Devant l'air dubitatif de Kévin, il secoua la tête.

Alex : Ce que je veux dire c'est que, d'habitude, les premières pièces que les cambrioleurs fouillent sont la chambre et la salle de bain. C'est toujours là que les bijoux sont planqués !

Puis, comme si un éclair de génie venait de le frapper, Alex se dirigea vers la chambre et ouvrit la porte.

Alex : C'est franchement zarb' !

Il se retourna vers Kévin.

Alex : La chambre est nickelle !

Kévin : Ouais… Mais ils ont dû paniquer en entendant la propriétaire rentrée. Ils s'en sont pris à elle et se sont cassés de peur d'être surpris, tu crois pas ?

Alex : Mouais.

Après une heure, Alex descendit enfin dans la rue, et vit Kévin arriver du bar d'en face.

Alex : Rien… Pas un péquin qui ait vu quoique ce soit ! Comme d'hab. quoi ! Pffffff… Bandes de niouks ! Et toi de ton côté ?

Kévin : Hein ?

Alex : T'es avec moi là, ou…

Kévin : Ouais, ouais.

Alex : Ils ont vu quelque chose au café ?

Kévin : Quel café ?

Alex : Tu planes là ou quoi ? Celui dont tu viens de sortir, banane !

Kévin : Hein ? Ha ! Euh … Non… Enfin…

Alex : T'as même pas posé la question ? T'as été faire quoi ? Te bourrer la gueule ?

Kévin : Quoi ? Bien sûr que non !

Alex : Ouais ben redescends sur Terre !

Devant le regard persistant d'Alex, il fronça les sourcils.

Kévin : Quoi ?

Alex : T'as maigri !

Kévin : Quoi ? Mais non.

Alex : Ouais c'est ça !

Devant le regard persistant d'Alex, il sentit la colère monter.

Kévin : Quoi encore ?

Alex : Je sais pas. T'es en Tee-Shirt alors qu'il fait pas 10 degrés, tu transpires… T'as tiré ton coup ou quoi ?

Kévin : T'es vraiment con, tu le sais ça ?

Alex se fit surprendre par la véhémence de son ami.

Alex : Ouais ben le con il a peut-être une idée, alors soit tu ramènes ton cul, soit je rentre tout seul. Mais Franchard va pas être content. Et compte pas sur moi pour te couvrir. Je sais que tu t'es pris la tête avec ton keum ce matin, mais c'est pas une raison pour être désagréable.

Joignant les gestes à la parole, Alex traversa la rue pour rejoindre la voiture. Kévin, toujours sur le trottoir, essayait d'imprimer les paroles qu'Alex lui avait dites. Pourquoi son cerveau avait-il du mal à percuter depuis ce matin.

Kévin : Et merde ! Alex, ALEX ! Attends, je m'excuse ok ?

En disant cela, Kévin commença à traverser la rue, mais senti sa tête tourner et stoppa net. Il n'entendit pas le cri perçant d'une femme qui venait de se faire éjecter de sa voiture, il n'entendit pas les crissements de pneus de la voiture démarrant en trombe, il n'entendit pas Alex crier son prénom, il ne vit pas la voiture arriver sur lui à toute allure. Sa dernière pensée fut qu'il avait encore et toujours soif.