CHAPITRE 8

Mais qui avait ouvert les volets ? Ce fut la première pensée de Yann en ouvrant les yeux avant de les refermer aussi sec. Sa tête lui faisait un mal de chien, ses oreilles bourdonnaient, et puis cette lumière…

C'est alors que les dernières heures lui revinrent en flashes successifs. Kévin allongé, ne répondant pas à sa présence, sa frayeur de l'avoir cru mort, le SAMU, l'hôpital, l'attente, le médecin, et puis plus rien…

Il se releva d'un bon et faillit tomber du brancard sur lequel il était installé. Mais qu'est-ce qu'il fichait là? Son mouvement se répercuta à sa tête, et il posa une main sur son front pour essayer de calmer la douleur. Il sentit alors quelque chose sous ses doigts. Un pansement.

Un médecin, LE médecin qu'il se souvenait avoir vaguement rencontré, entra dans la pièce et ne put retenir un petit sourire devant son air dubitatif.

Dr Anjak: Comment ça va, Monsieur Berthier ?

Yann : Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce que je fou là ? Où est Kévin ?

Les questions se succédaient à une vitesse vertigineuse. C'est alors qu'il arrêta de parler, se remémorant les derniers mots du médecin. Il sentit sa gorge se nouer à nouveau, mais avant que ses émotions ne prennent le dessus, la voix du docteur le fit revenir à la réalité.

Dr Anjak : Ne vous inquiétez pas, votre ami va bien…

Yann : Mais j'ai cru…

Dr Anjak : Je sais oui, à la vue de votre réaction. Et je m'en excuse. Je ne voulais pas vous donner cette impression. Je suis le Docteur Anjak, et vous, mon bon Monsieur, avez fait un malaise. Rien de bien grave, mais le stress et les émotions ne font pas bon ménage. Vous vous êtes cogné la tête en tombant. Votre réaction a été si soudaine que je n'ai pas eu le temps de vous rattraper, ce qui vous a valu cinq points de suture et un joli pansement.

Tout s'expliquait. Enfin tout… ou presque.

Yann : Et Kévin ?

Dr Anjak : Si vous vous sentez apte à vous lever, je vais vous emmener le voir. Il a repris connaissance il y a peu de temps.

Le soulagement que ressentit Yann à ces paroles le submergea et il dut s'y reprendre à deux fois pour se lever. Il suivit le médecin au travers d'un dédale de couloirs sans fin. Jusqu'à une porte devant laquelle ils s'arrêtèrent. Mais devant le doute qu'il ressentit à cet instant, le Docteur Anjak se retourna vers lui en lui adressant un sourire rassurant, avant d'ouvrir la porte. Il entraperçu Kévin, allongé, pâle et son sang ne fit qu'un tour.

Dr Anjak : Ne vous inquiétez pas, il va bien !

Yann : Vous trouvez qu'il va bien, vous ?

Le médecin, visiblement serein, entra dans la chambre. Yann hésita quelques secondes puis s'avança à son tour pour aller s'installer à côté du lit de son mari. Il lui serra alors une main, avant de poser son regard sur le visage écorché de son compagnon. Les yeux fermés et cernés, mais les lèvres rosées. Il se retourna vivement vers le médecin.

Yann : Mais qu'est-ce que… Enfin j'ai cru qu'il était… Ses lèvres…

Dr Anjak : C'est tout à fait normal. Votre mari a été diagnostiqué DID. Diabétique Insulino-Dépendant. Il se trouve que le corps humain est une machine merveilleuse mais qui a de temps en temps des défaillances. Et le pancréas de votre ami en a fait les frais.

Continuant à écouter les explications du médecin, Yann ferma les yeux afin de se calmer. Sa tension, qui avait dû monter de façon vertigineuse lorsqu'il avait vu Kévin inerte, venait de redescendre subitement ; et les informations qu'il recevait l'abasourdissaient. Il avait eu si peur… Il se sentit vide tout à coup, comme si un poids lui avait été enlevé subitement. Il sentit sa tête tourner.

Dr Anjak : Monsieur Berthier, ça va ?

Yann releva la tête et le regarda.

Yann : Oui. C'est juste. J'ai cru… Enfin je pensais que ça aurait été plus grave, vu son état…

Dr Anjak : L'Hyperglycémie non traitée entraine une polyurie et une polydipsie importantes, une perte de poids, une hypothermie… Le corps se refroidit vite, et d'après les analyses que nous avons effectuées, votre mari est resté inconscient plus de deux heures, d'où la couleur de ses lèvres lorsque vous l'avez trouvé.

C'est alors que Yann sentit la main de Kévin remuer dans la sienne et tourna son regard vers son mari pour voir deux grands yeux bleus se fixer sur lui. Un sourire aux lèvres, il se pencha vers lui pour lui déposer un baiser avant de coller son front à celui de son compagnon.

Yann : Espèce de petit con !

Le regard de Kévin changea dans l'interrogation.

Kévin : Quoi ? Pourquoi tu …

Yann : Tu m'as fait une peur bleue. Ne me refais jamais ça ! JAMAIS, tu m'entends ?

Il sentit l'autre main de Kévin passer sur ses épaules et l'amener à lui avant de le serrer dans une étreinte tendre.

Kévin : Désolé.

Puis il déposa un baiser sur le front de Yann avant de le relâcher et de tourna son regard vers le médecin.

Kévin : Je sors quand ?

Le docteur se mit à rire à gorge déployée.

Dr Anjak : Pas tout de suite, mon petit. Pas tout de suite.

Kévin : Mais quand alors ?

Yann : Tu veux bien arrêter de faire le gamin, oui ?

Kévin lui décrocha un regard noir qui ne put que le faire sourire.

Dr Anjak : Il va falloir apprendre à traiter votre diabète, à prendre soin de vous, à écouter votre corps. C'est toute une éducation, et toute une procédure à mettre en œuvre. En fonction de l'état de vos analyses et des résultats glycémiques, on s'adaptera. Je repasserais plus tard pour vous expliquer plus en détail votre état. C'est moi qui vous suivrais. En attendant, reposez-vous.

Le diabétologue parti, Yann s'assit sur le lit et enserra Kévin de toutes ses forces. Ils restèrent un moment sans parler, réfléchissant chacun de leur côté avant que Kévin ne prenne la parole.

Kévin : C'est quoi ça ?

Tout en posant la question, il effleura du bout des doigts le pansement de Yann.

Yann : Oh ! Rien. J'ai cru bon d'affronter le sol, mais je crois qu'il a remporté la partie sur ce coup !

Et sans plus d'autres mots, Yann déposa un baiser sur les lèvres de son homme avant de s'allonger du mieux qu'il put ; et de laisser Kévin se coller contre son torse. Il le sentit s'affaisser un peu plus contre lui, et à sa respiration, il sut que son mari s'était endormi.

Yann : Dors mon petit ange… Je veille sur toi

Et emporté par ses paroles, Yann succomba aussi au sommeil, évacuant ses doutes, ses questions, ses tensions.

Cinq jours que Kévin était à l'hôpital. Que Yann venait le voir régulièrement pendant ses poses déjeuner et à la sortie de son travail, passant la nuit avec lui. Et même si sa présence rassurait Kévin, le comportement de Yann l'inquiétait un peu. Chaque fois le même rituel : Il arrivait, déposait sa veste puis l'embrassait, avant de s'allonger à ses côtés. Mais peu de mots étaient échangés. Depuis son malaise, son mari n'avait pas fait la moindre réflexion, n'avait eu aucune réaction, et cela commençait sérieusement à le faire paniquer. Car ce n'était pas dans les habitudes de Yann. Il n'avait pas d'autres visites, ayant fait jurer à son mari de ne prévenir personne pour le moment, préférant le faire lui-même à sa sortie. Ce qui, naturellement, n'avait pas plu à Yann, mais c'était son histoire ; à lui de la raconter.

Le médecin passait aussi plusieurs fois par jour. Il lui avait expliqué beaucoup de choses concernant les hyperglycémies et les hypoglycémies, les signes annonciateurs de tout malaise, les protocoles d'injection, le risque accrut d'infections, ce qui expliquait les soins réguliers qu'il recevait pour ses écorchures reçues lors de l'explosion.

Il lui avait aussi parlé son « coma », qui s'était être avéré moins dangereux que ce qu'il redoutait au départ, que l'acidocétose dont il avait été victime n'avait touché aucun de ses organes, que son état s'était dégradé à cause d'une simple bronchite qu'il avait eu quelques semaines auparavant, ce qui avait accéléré les symptômes.

A la vue de ses résultats mais aussi de son application à gérer sa nouvelle « vie » comme il s'évertuait à l'appeler, le diabétologue lui avait annoncé que si rien n'évoluait dans le mauvais sens, il pourrait sûrement sortir d'ici une huitaine de jour, sous serment de se rendre, durant les 6 premiers mois, à une consultation hebdomadaire, et de faire des analyses régulièrement. Il était excité à l'idée de pouvoir enfin rentrer chez lui et de retrouver son mari, de retrouver leur vie !

Cependant, une question le tiraillait depuis le départ, mais il n'avait jamais osé la poser. Car il avait peur de la réponse. Même si son esprit le torturait, il ne se sentait pas prêt à affronter la vérité.

Il était encore perdu dans ses pensées lorsque la porte s'ouvrit et son regard se posa sur le Dr Anjak qui venait aux nouvelles.

Dr Anjak : Comment ça va, aujourd'hui, Kévin ?

Kévin : Bien, bien, merci Docteur.

Dr Anjak : Je vois, d'après le dossier, que vous avez fait une hypoglycémie cette nuit ?

Kévin : Oui, je ne me suis pas senti bien, j'ai directement prévenu l'infirmière.

Dr Anjak : Très bien ça ! Il faut être à l'écoute de son corps, comme je vous l'ai déjà dit. C'est important. Vous saviez que vous étiez en hypo ?

Kévin : C'était la première fois, mais je suppose oui. Les symptômes n'étaient pas les mêmes… Je me suis senti … faible

Devant son arrêt, le médecin s'avança vers lui avant de lui poser une main sur l'épaule.

Dr Anjak : Ce n'est pas un signe de faiblesse, Kévin. Votre corps ressent des choses, il réagit. En aucun cas vous ne devez vous sentir coupable de quoique ce soit. Les ressentiments sont là pour vous aider à gérer votre maladie au mieux, et c'est grâce à eux que vous pourrez vous prémunir contre des choses plus… graves. Vous comprenez ?

Kévin hocha la tête avant de tourner la tête, le regard fuyant.

Dr Anjak : Je vais vous laisser quelques minutes et je repasse, le temps que vous mettiez vos idées au clair.

Le diabétologue s'éloigna mais avant qu'il ne puisse poser la main sur la poignée de la porte, la voix de Kévin le fit se tourner.

Kévin : Docteur ?

Dr Anjak : Oui ?

Kévin : Je… J'avais…

Devant le trouble de son patient, le Dr Anjak revint sur ses pas pour se placer à côté du lit.

Dr Anjak : Vous pouvez me parler sans craintes, Kévin, vous le savez.

Kévin : C'est juste… Mon travail… Je veux dire…. Est-ce que je vais pouvoir continuer à bosser normalement ?

Dr Anjak : Vous êtes dans la Police, c'est ça ?

Kévin : Oui.

Dr Anjak : Quelles sont vos fonctions exactement ?

Kévin : Je suis Lieutenant

Il vit alors le visage du médecin se fermer, et son cœur commença à tambouriner.

Dr Anjak : Vous êtes sur le terrain je suppose !

Kévin ne put que hocher la tête, sa voix emprisonnée par sa gorge nouée.

Dr Anjak : Ecoutez, derrière un bureau il n'y aurait pas de souci. Mais sur le terrain… Les émotions, le stress, l'adrénaline… Toutes ses choses fluctuent sur votre diabète et peuvent avoir des résultats plus qu'inattendus, voir désastreux.

Kévin : Vous essayez de me dire quoi exactement ?

Dr Anjak : Je suis désolé Kévin, mais il va falloir vous faire une raison. Vous ne pourrez pas retourner sur le terrain, sans être un danger pour vous-même et pour les autres.

Il lui tapota doucement l'épaule en signe de soutien, puis sorti de la chambre en laissant un Kévin dépité. D'une phrase, d'une seule, son monde, sa vie, venaient de s'écrouler.