CHAPITRE 10 : Se mettre à nu
Kévin se réveilla sur une impression de mal-être. Il délassa les muscles de son cou, qui n'avaient visiblement appréciés la position dans laquelle il s'était endormi. Son regard se posa sur Yann, qui n'avait pas bougé de leur étreinte. Il était toujours contre lui, sa tête dans son cou. Kévin lui caressa les cheveux, avant de lui déposer un baiser sur le front. Tous les deux s'étaient endormis après que Yann se soit calmé, mais son visage était encore imprégné des traces visibles de ses larmes versées. Ils ne s'étaient rien dit, Yann l'avait seulement regardé avant de le serrer un peu plus fort avant que Morphée ne l'enlève à lui.
Son mal de crâne le fit revenir à la réalité. Il se sentit trembler, les bourdonnements dans ses oreilles et cette impression de déconnexion… Il devait être en hypo. Ils n'avaient pas mangé, la fougue dont son mari avait fait preuve lui avait totalement fait perdre ses repères. Il tenta de se dégager de l'étreinte de Yann sans le réveiller, mais ses membres étaient comme indépendants de sa volonté ; tremblants et non coordonnés. Et cette sensation dans sa poitrine…
Il avait l'impression de perdre pied, il fallait qu'il mange rapidement, mais malgré tous ses efforts pour tenter de se lever, son corps refusa d'obtempérer et il se laissa retomber lourdement contre le canapé. Il se détesta de vouloir réveiller son mari, mais il n'avait pas le choix. Il voulut le secouer, du moins essayât-il, mais son geste désordonné ne l'amena qu'à lever la main vers l'épaule de Yann avant qu'elle ne retombe lourdement. Il n'avait plus aucune force. Il tenta alors de l'appeler, mais sa langue refusait, elle aussi, d'accéder à sa demande, et la seule chose qu'il réussit à prononcer fut une espèce de gémissement qui se voulait être le nom de son amant. Il vit Yann s'agiter quelque peu, mais s'arrêter presque aussitôt. Il essaya de nouveau de prononcer le prénom de son mari, mais comme la fois précédente, ce ne fut qu'un vague son qui sorti. Sa gorge se noua, et ses larmes montèrent en flèche. Ce sentiment d'impuissance qui le dévorait à cet instant, ce n'était pas lui… Sa frustration augmenta encore, et quelques larmes s'échappèrent. Une envie de vomir le prit subitement, et il ferma les yeux tant son mal-être était grand. Il sentit alors la tête de Yann se détacher de son cou, et une main se poser sur sa joue. Un bruit distant parvint à ses oreilles. Il ouvrit les yeux pour voir le visage inquiet de son mari à quelques centimètres du sien, ses lèvres prononçant un seul et même mot qu'il devinait être son prénom.
Yann avait senti son mari trembler et s'était redressé pour voir Kévin pâle, les yeux clos, et les mauvais souvenirs d'un soir si peu lointain étaient remontés. Devant l'inaction de son compagnon, il l'appela mais c'était comme si Kévin ne l'entendait pas. Il posa alors sa main sur sa joue, et vit avec bonheur les deux yeux bleus s'attacher aux siens.
Yann : Kévin ? Ça ne va pas ? Qu'est-ce qui se passe ?
Pour toute réponse, il ne reçut qu'un son déformé qui le fit réagir au quart de tour. Il se précipita dans la cuisine, attrapa le lecteur de glycémie, le glucagen, et avant même d'être arrivé devant son mari, il avait préparé la piqûre d'urgence, aspirant par la seringue le liquide contenu dans le petit flacon, essayant de se remémorer les conseils du médecin, avant de l'injecter rapidement dans le bras de Kévin. Il posa la seringue sur la table avant de lui masser le bras quelques secondes, puis attrapa le lecteur afin de lui faire sa glycémie. Le glucagen agissant instantanément, étant du sucre condensé à l'état pur, et le résultat glycémique à 0.46 indiqua à Yann qu'il n'était pas passé loin d'un nouvel aller-retour à l'hôpital.
Il déposa un baiser sur les lèvres encore froides de son mari avant de se relever pour se diriger vers la cuisine, d'où il revint les bras chargés de Coca, de gâteaux et autres sucres en tout genre. Il déposa les victuailles sur la table basse, puis se tourna pour attraper sa veste et la déposer sur le corps nu de Kévin. Il se regarda, et se mit à sourire en pensant à la tenue qu'il arborait. Dans le plus simple appareil, il se félicita qu'aucun voisin n'ait laissé les fenêtres ouvertes ; ou il aurait déjà accueilli des flics le condamnant pour exhibitionnisme.
Il s'assit aux côtés de Kévin, avant de laisser trainer ses lèvres sur son cou, puis releva la tête pour plonger son regard dans le sien.
Yann : Ça va mieux?
Kévin : Oui.
Yann : Mange !
Il lui tendit des biscottes mais Kévin secoua la tête.
Yann : Quoi ?
Kévin : Envie de vomir…
Yann : Je sais, mais rappelle-toi ce que le docteur Anjak a dit. C'est normal, mais il faut te forcer, ça ira mieux après. Il lui servit un verre de soda, que Kévin but à petites gorgées, avant de le forcer à avaler une barre de céréales. Kévin reposa la tête lourdement en soupirant, mais face au regard de Yann, il fronça les sourcils.
Kévin : Qu'est-ce qui se passe ?
Yann : C'est juste… Pardon
Devant l'incompréhension de son mari, il secoua la tête.
Yann : Je t'ai fait rater le diner, c'est de ma faute si…
Kévin : Yann ! Stop… Tu ne vas pas te rendre coupable de chaque malaise que j'ai. De toute façon, c'est de ma faute, j'ai pas géré. Le médecin à bien précisé de ne sauter aucun repas, et si je n'avais pas été aussi… pressant ….
Yann : Je t'ai sauté dessus quand même !
Kévin afficha un petit sourire
Kévin : C'était pas pour me déplaire !
Kévin regarda alors Yann, puis laissa ses yeux descendre sur le corps nu de son mari, le détaillant dans le moindre détail.
Kévin : Et puis un diner comme ça, moi j'en redemande tous les soirs !
Yann se leva d'un bon
Yann : Première soirée hors de l'hôpital, et ça se passe déjà mal !
Il s'éloigna et prit sa tête dans les mains. Il se sentait affreusement coupable, et voir son mari si faible quelques instants auparavant lui avait fait mal.
Kévin : Viens.
Il se tourna alors pour voir la main de Kévin tendue vers lui. Il s'approcha lentement avant de la saisir puis s'allongea contre son mari, qui le recouvrit de ses bras.
Kévin : C'est pas la dernière fois, Yann. Des crises comme ça, je risque d'en avoir régulièrement. Sans doute pas aussi fortes, mais elles resteront. Elles font parties de moi, cette maladie fait partie de moi. Alors ça ne sera pas rose tous les jours, il va falloir s'y faire, et je ne dis pas que cela sera facile. Mais on va y arriver, tu m'entends ? ON va y arriver, Yann, mais il va falloir que tu m'aides, parce que j'ai besoin de toi.
Yann resta dans le mutisme quelques minutes. Il ne savait pas comment réagir ni quoi dire. Tout ça était si soudain… Il s'était plongé dans le travail pour éviter de trop y penser, même si la présence de Kévin à ses côtés lui était nécessaire. C'est pourquoi il était venu le voir tous les jours, passant chaque nuit auprès de lui, afin de combattre son angoisse et de se convaincre qu'il était bien là. Hésitant entre exprimer sa douleur et sa peine, il ne s'était contenté de lui dire que des banalités avant de s'allonger à ses côtés, sans autres mots. Ils n'avaient pas encore parlé de la condition de Kévin, simplement parce qu'il la fuyait. Il ne pouvait pas l'admettre.
Les deux derniers jours avaient été difficiles, et il n'avait pas été à l'hôpital, il ne s'était pas senti prêt à affronter ses doutes, mais la soirée qui venait de s'écouler avait ravivé en lui des tourments qu'il s'était efforcé de fuir. Et après la fougue de leur étreinte, il n'avait pas pu s'empêcher de relâcher la tension qui ne l'avait plus quitté depuis leur dispute, et il s'était mis à pleurer comme jamais encore il ne l'avait fait.
Kévin : Regarde-moi, Yann, parle-moi.
Il vit Yann prendre une profonde inspiration, et fixer son regard dans le sien.
Yann : Je n'aurai jamais pensé éprouver autant de sentiments pour quelqu'un, des sentiments si forts que je t'aime à en crever Kévin, tu m'entends ? Et jamais je ne pourrais vivre s'il t'arrivait quelque chose. J'aurais aimé que tu me parles, que tu me dises que tu n'étais pas bien, que j'aie l'impression de compter un minimum pour toi. Tu m'as blessé, tu m'as trahi. Je t'ai haï ce soir-là, lorsque le médecin m'a appris que les symptômes devaient être présents depuis plusieurs jours, et j'ai compris que ton attitude y était liée. Tu m'as fait me découvrir Kévin, tu m'as appris à m'accepter, à accepter ce que je voyais comme une différence, un handicap insurmontable. Je ne m'attendais pas à ça, je ne m'attendais pas à toi. Tout allait bien, avant. Je gérais ma carrière, je gérais ma vie. J'ai eu des mecs, beaucoup de mecs. Des coups d'un soir pour la plupart, jamais de sentiments, jamais d'accroches, c'était plus facile. Je me laissais bercer par mes rencontres d'une nuit, me disant qu'il n'y avait jamais de lendemain, que les sentiments c'était pour les autres, et ça m'allait très bien comme ça. Et puis t'as tout changé ! T'as débarqué dans ma vie comme de l'encre sur le papier et tu m'as absorbé, Kévin. Tu m'as appris à me regarder, à me tenir la tête haute, et j'ai eu mal, j'ai eu peur. Peur de ce que ça représentait pour moi.
Je n'ai jamais eu l'habitude de ça, tu comprends ? Eprouver des sentiments pour quelqu'un, c'est terrifiant. J'étais terrifié, tu m'as terrifié. Je t'ai laissé à cause de ça. Mais c'était trop tard, je t'avais dans la peau, dans le cœur, dans la tête. Tu t'es incrusté dans chaque parcelle de mon corps et j'ai su. J'ai su que jamais plus rien ne serait pareil, car tu m'avais transformé, Kévin. Je t'ai apprécié dès le premier regard, mais je t'ai aimé dès que cette porte s'est ouverte. J'en tremble la nuit lorsque tu n'es pas là, chaque minute loin de toi je n'ai que ton visage en tête, tu m'as rendu fou, fou de toi, accroc, malade, j'ai l'impression d'être drogué par ton corps, par ta voix. Et ça fait si mal Kévin ! J'aimerais que tu comprennes que laisser mes sentiments s'exprimer pour quelqu'un ce n'est pas mon genre. Alors oui je te le dis très peu, oui je suis parfois distant, oui j'ai un caractère de merde, oui j'ai essayé de te repousser, mais t'étais toujours là. Tu me brûles la peau et le cœur, je me consume. Cette sensation d'imploser de l'intérieur, de sentir mes veines se dilater en ta présence, jamais je n'avais ressenti ça. Et c'est dur, c'est incertain, et j'ai peur. Peur que tu me laisses, peur de découvrir que tout ce qu'on a vécu n'était qu'une illusion, peur de te voir partir, peur que tu te rendes compte que je ne suis pas celui qu'il te faut, peur du futur. Mais putain Kévin, je râle, je crie, je te jette, et t'es toujours là. Je t'aime à en mourir, et je suis inconditionnel dans ce cas, Kévin ; je me confie, je me livre, j'ai besoin de toi. Alors la prochaine fois parle-moi, regarde-moi, et je t'en prie Kévin, Aime-moi ! Car mon cœur je te l'ai livré dans un paquet, et tu l'as déballé sans ménagement. Un paquet ouvert ne se referme pas. Je suis libre pour la première fois car je suis avec toi. Alors ne me refais jamais ce que tu m'as fait, car ma peur, elle est incontrôlable quand il s'agit de toi. Pour la première fois, je me sens prêt à affronter le regard des autres, à vivre la tête haute, à aimer sans barrière. Ne me rejette plus, ne me mens plus. Car je suis fier de partager ma vie avec toi, Kévin, je veux pouvoir te prendre par la main, je veux pouvoir t'embrasser, je veux pouvoir t'aimer tout simplement. Ais confiance en moi, ne te cache pas, pas à moi, livres toi et soit heureux comme je le suis dans tes bras. Je t'ai offert mon cœur, mon être et toute mon âme Kévin, et toi seul peux en prendre soin désormais. Je veux être là pour toi, pour t'aider, pour tout affronter : les bons comme les mauvais moments. Je saigne de te savoir loin de moi dans un moment pareil alors que je veux pouvoir le partager. Tu m'as mis à nu, je suis nu chaque seconde de chaque jour depuis que tu es entré dans ma vie, et je me sens si vulnérable, Kévin. Alors plus de ça entre nous, parce que je te vois, je te sens… Tout simplement parce que je t'aime.
Yann souffla un grand coup. Ca y'est, tout était dit. Il avait enfin eu le courage de mettre les mots sur ses pensées, sur ses peurs et ses doutes. Il avait commencé à parler, puis tout s'était enchaîné sans réfléchir. Il sentit un poids partir de son corps, et pour la première fois depuis longtemps, il était enfin serein.
