CHAPITRE 13 :

Une chaleur torride. Une fumée suffocante. Des mouvements. Des bruits sourds. Un crépitement incessant. Toutes ces informations tournaient et s'entremêlaient dans sa tête à une vitesse qui lui faisait battre les tempes douloureusement. Il entrouvrit les yeux mais la lumière vive vint se confronter à ses pupilles sensibles et il referma les yeux immédiatement, avant d'effectuer une nouvelle tentative.

Il dégagea quelque peu sa tête du sol, pour apercevoir entre ses paupières mis closes, des débris jonchant le sol à perte de vue. Il toussa, fermant les yeux pour lutter contre cette migraine qui se déchaînait dans sa tête et ce feu qu'il ressentait au niveau de ses reins, mais sans la manière plaisante à laquelle il était habitué. Que s'était-il passé ? Pourquoi avait-il mal comme ça ?

Il se sentait lourd, comme écrasé contre ce sol duquel il ne pouvait se relever, et après avoir pris appuis sur ses avant-bras pour essayer de se redresser, il capitula avant de retomber dans sa position initiale, ses forces l'ayant abandonné. Corps, bombe, explosion. Tout lui revint d'un coup, si fort que ça lui fit mal.

La tête toujours dans la poussière, tournée vers la droite, il aperçut alors simultanément deux choses qui firent battre sa poitrine à s'en décrocher le cœur. Il vit Antoine, allongé à quelques mètres de lui, inconscient, la tête en sang, recouvert par divers débris non identifiables. Puis une voiture, cette voiture qu'il connaissait si bien et dont les vitres avaient explosé sous l'onde de choc de l'explosion. SA voiture. KEVIN.

Il devait être là, quelque part. Mais pourquoi ? Comment ? Où ? Dans quel état ? Les questions se bousculèrent de nouveau, et il tenta une nouvelle fois de se relever, guidé par la seule envie de savoir son mari sain et sauf, mais ses forces l'abandonnèrent de nouveau et il se retrouva, une fois de plus, dans l'incapacité de se mouvoir. Son regard se posa sur le corps d'Antoine, avant que sa lutte contre l'inconscience ne le rattrape de plein fouet pour le diriger vers un endroit noir et paisible, sans souffrances et sans questions.

L'équipe entière avait été rattrapée par le souffle de l'explosion, n'ayant pas pu s'éloigner à bonne distance. Tous les hommes avaient été propulsés de quelques mètres avant de s'écraser lourdement au sol. Ils reprenaient désespérément leurs esprits, certains essayant de s'extirper tant bien que mal de sous les décombres qui étaient venus s'abattre sur eux. L'explosion avait été violente.

Marc ; Kévin et Alex relevèrent la tête d'un seul et même mouvement, toussotant, avant de se redresser quelque peu sur leurs bras.

Marc : Tout le monde va bien ?

Quelques réponses se firent entendre, mais ne parvinrent pas aux oreilles de Kévin, qui balayait les hommes du regard. Il sentit son cœur s'accélérer et ses poumons se contracter sous le manque d'air qu'il ressentit lorsque, de tous les visages presque méconnaissables sous la noirceur qui les recouvrait, il ne reconnut pas celui qui lui importait tant. Une envie subite de vomir fit son apparition. Sa peur ? Son diabète ? Peu importait, tout ce qu'il savait c'est qu'IL n'était pas là. Il se retourna, mis allongé, mis assis, pour faire face à la maison en flammes, cherchant désespérément des yeux ceux de son mari.

Mais son sang se glaça en apercevant, parmi les débris amoncelés, deux formes, immobiles, dont seuls les cheveux bougeaient portés par le vent. Il se sentit suffoquer, avant qu'un cri presque inhumain ne frappe ses oreilles et vienne se mêler au bruit assourdissant des flammes. Il réalisa que ce cri était le sien, que ce cri était le prénom de son mari.

Il se leva d'un bon et se mit à courir plus vite que le vent, plus vite que sa peur, plus vite que la vie elle-même.

Il n'entendit pas Alex et Marc crier son nom, il n'avait qu'une seule idée en tête. Du nom de Yann.

Il s'écroula auprès de lui et dégagea avec frénésie les morceaux de pans qui étaient venus s'écraser sur le dos de son mari, avant de poser une main sur sa joue. Sa voix enrouée lui parvint comme un murmure

Kévin : Yann…. Yann réponds moi s'il te plaît… Mon amour ?

Il se sentit perdre pieds, sa main toujours sur sa joue, son autre main posée sur le dos de son amant, il oublia un instant tous les principes de base qu'on lui avait inculqué. Il n'avait d'yeux que pour les yeux clos de Yann qui refusaient obstinément de s'ouvrir. Il sentit une déferlante de sanglots l'envahir et son corps se mit à trembler de peur et de désarroi.

Une main se posa sur son épaule. Alex. Alex qui lui parlait mais dont les mots n'avaient aucun sens, s'entremêlant dans le tourbillon de son désespoir. Deux mains qui lui saisir le visage et obligèrent ses yeux à quitter ceux de son mari. Marc. Marc qui s'était accroupi de l'autre côté de Yann et qui, lui aussi, lui parlait.

Marc : Kévin ! Kévin ! Ça va, il est en vie, il est EN VIE ! L'ambulance arrive. Kévin !

Il regarda Alex, qui ne savait pas quoi faire.

Marc : Il est en état de choc. Reste avec lui, essaye de lui parler. Je vais voir Antoine. Ce faisant, Marc déposa sa veste sur le dos de Yann avant de se relever pour se diriger en toute hâte vers le corps de son autre ami, qui était déjà entouré de certains de ses collègues.

Alex reposa son regard sur le corps raidi et figé de Kévin, comme paralysé. Il lui secoua l'épaule, mais sans réponse, il s'agenouilla à côté de lui, avant de reprendre le pouls de Yann pour s'assurer qu'il était toujours avec eux.

Il releva les yeux vers son ami, dont le regard était fixé sur le visage de son homme.

Alex : Kévin ?

Devant la non réaction de son collègue, il haussa le ton. Mais rien n'y faisait, et il commençait à paniquer.

Alex : KEVIN ! Arrête ! Tu me fais flipper grave, là. Réponds-moi bordel !

Les paroles de Marc s'imprimèrent enfin dans l'esprit de Kévin et un murmure s'immisça dans les oreilles d'Alex comme une délivrance.

Kévin : En vie ?

Alex ne put s'empêcher de lâcher un soupire bruyant.

Alex : Ha bah enfin ! J'ai cru t'avoir perdu pendant un moment, là ! Et oui il est vivant, l'ambulance devrait pas tarder.

Les sirènes retentirent au même instant.

Alex : Tu vois ! T'inquiète pas, va. Ton keum, c'est un dur. Il va s'en remettre ! Même Schwarzy ne fait pas le poids en face de lui !

Tout ce qui se passa ensuite fut entouré par le brouillard épais qui consumait ses sens. Kévin avait bien vu les secours s'occuper de Yann, le transporter jusqu'à l'ambulance, mais comment il était arrivé dans cette salle d'attente, avec qui, par quel moyen, il ne s'en souvenait pas.

Une ombre noircit sa vision et il vit Alex, debout, lui tendre un verre d'eau et deux cachets.

Alex : Le médecin m'a donné ça pour toi, vu ton état ! Ca va t'aider à te calmer et à te détendre. Je voudrais pas que tu me fasses une syncope. Et puis j'ai surtout trop mal au dos pour te porter.

Comme un automate, il avala ce que lui tendait Alex. Tout le monde avait été ausculté pour écarter tout danger quelconque, et bien que des nouvelles rassurantes avaient été prononcées sur l'état d'Antoine, aucunes n'avaient encore filtré sur Yann.

Des silhouettes flottaient devant ses yeux, Laura, Marc, Amy, Christophe, Etienne, Louis, Alex, parmi tant d'autres, celles des collègues de Yann. Même Mercier était là, certes plus pour recueillir leurs dépositions qu'autre chose, mais elle avait l'air tout de même inquiète. A croire que tout le commissariat avait déserté pour venir ici.

Le tremblement de ses mains, qui ne l'avait pas quitté depuis qu'il s'était avachi auprès du corps de son mari, se fit d'un coup plus important, et remonta dans son corps à une vitesse fulgurante. Son envie de vomir, persistante mais jusque-là maîtrisée, refit surface violemment. Il se leva d'un bon et s'engouffra dans les toilettes avant que son estomac ne se vide dans des soubresauts violents et douloureux. Après plusieurs minutes passées au-dessus de la cuvette, il sentit enfin ses crampes se calmer. Tirant la chasse d'eau, il se dirigea en vacillant vers le lavabo pour se rafraîchir. Puis il but à grandes goulées l'eau fraîche qui étancha sa soif et calma le feu de sa gorge. Il se regarda dans le miroir. Le teint livide, les yeux rouges, il transpirait.

Il sortit de sa poche le petit appareil, et remerciant qui voulait qu'il soit encore intact, contrôla sa glycémie. 4.25 ! Sachant qu'un taux normal ne devait pas excéder 1.20 gramme … Son stress et ses émotions avaient agi sur son corps et sur son diabète de manière indescriptible. Il se fit une injection de rapide afin de faire chuter son taux au plus vite, et les paroles du médecin commencèrent alors à prendre tous leurs sens. « Mais sur le terrain… Les émotions, le stress, l'adrénaline… Toutes ses choses fluctuent sur votre diabète et peuvent avoir des résultats plus qu'inattendus, voir désastreux. » Il venait enfin de réaliser à quel point il serait dur de conjuguer sa maladie et son métier, métier qui était souvent plus que stressant, surtout dans ce genre de situation.

Il sentit sa gorge se serrer à nouveau, mais secoua vivement la tête. Non, il n'allait pas se laisser submerger par ses pensées noires, il avait tenu le choc sur le terrain, son moment à vide n'avait été dû qu'à la peur de perdre son mari. Il n'avait pas fait de malaise. Il pouvait donc gérer. Et il allait gérer, sortir d'ici la tête haute et se reprendre. Car son mari avait besoin de lui. Et c'était tout ce qui comptait.

Deux coups frappés à la porte lui firent redresser la tête et il alla ouvrir pour trouver Alex, le visage inquiet.

Alex : Ça va ?

Kévin : Ouais, très bien.

Alex : Quand je suis revenu de la cafète t'étais plus là, et un mec de la BAC m'a dit qu'il t'avait vu déguerpir comme si t'avais le diable au cul, alors…

Kévin : Ça va.

Alex : Si tu le dis ! Le médecin est là.

Ils se dirigèrent rapidement vers la salle d'attente dans laquelle un attroupement s'était formé, suspendu aux lèvres du praticien qui s'était occupé de Yann.

Médecin : Le Capitaine Berthier va bien. Il est actuellement sous calmants pour pouvoir se reposer, mais il pourra sortir d'ici quelques jours. Il a quelques ecchymoses et été brûlé au second degré sur le dos et sur les jambes, mais avec les soins appropriés, il devrait très bien s'en remettre.

Un seul et unique soupir de soulagement commun s'éleva comme un cri de victoire, et Kévin senti la main de Laura se glisser dans la sienne, la serrant comme pour le réconforter, avant que les mains de Lyes et d'Alex viennent se poser sur chacune de ses épaules. Yann était vivant, son mari allait à peu près bien, et le poids qui s'était affaissé sur son cœur se défit soudainement. Il se sentit défaillir une minute, et se serait certainement écroulé sans le soutien de ses amis, mais il reprit contenance et enfin, un sourire se dessina sur ses lèvres.

Après plus d'une heure, il fut enfin autorisé à pénétrer dans la chambre de son mari. La plupart de ses collègues étaient retournés travailler, Marc était resté au chevet d'Antoine, qui avait une commotion et une fracture du bassin et du bras gauche.

Alex et Laura avaient voulu rester avec Kévin, mais à force de patiente de de persuasion, il avait réussi à les convaincre de retourner au commissariat, leur jurant sur sa propre vie de les appeler au moindre souci.

Il se dirigea doucement vers le lit ou Yann, encore pâle, dormait, puis s'assit à ses côtés en lui prenant la main qu'il se mit à caresser avec douceur et à parcourir de mille baisers, avant de la poser contre sa joue. Il avait eu si peur que sentir la chaleur de son mari contre sa peau lui paraissait encore être un rêve. Une voix le fit sursauter.

Yann : Pourquoi cette tête d'enterrement ? Je suis pas encore mort, à ce que je sache !

Kévin tourna vivement la tête avant que ses yeux étreignent ceux de son mari. SES si beaux yeux qu'il avait eu peur de ne plus jamais revoir. Ce regard si intense dans lequel il se noyait avec délectation à chaque seconde.

Kévin : T'es trop con !

Le ton à la fois réjouit et triste de Kévin tira un petit sourire à Yann, se remémorant ses propres paroles quand son mari s'était réveillé dans un lit semblable, quelques semaines plutôt. « Espèce de petit con ! »

Yann : Mon cœur, si on se traite de cette façon à chaque fois que l'un d'entre nous se réveille, on ne va pas s'en sortir. On est censé s'aimer, quand même !

Sans plus réfléchir, Kévin se jeta à son cou et s'allongea à ses côtés, la tête enfouie dans la nuque qu'il adorait tant. Sa voix étouffée par les sanglots s'éleva dans la pièce comme une plainte.

Kévin : Oh que oui, je t'aime, Yann ! T'es con, mais t'es mon con à moi. Et jamais je ne te changerais. T'es râleur, t'es chiant, t'es parfois insupportable, mais c'est comme ça que je t'aime.

Et pour la première fois depuis le début de ce cauchemar, Kévin se délaça dans les bras et sous les caresses de l'homme qu'il aimait, et s'endormit dans l'étreinte qu'il chérissait plus que sa propre vie.