CHAPITRE 14 :

15 jours qu'il tournait en rond sur ce dossier qui lui prenait tout son temps. La bombe avait permis de relier Makarov aux cambriolages et à cette histoire de drogue, même si les liens n'étaient pas encore très clairs. Les services de la BAC et de la PJ s'étaient joints l'un à l'autre pour enquêter ensemble sur cette affaire qui les unissait. Polcheysteïr Makarov, bandit de l'Est, connu un peu partout en Europe pour avoir participé à divers trafics et avoir posé quelques-unes des bombes artisanales les mieux conçues de son époque. Le seul problème était qu'en 15 ans de « service », il n'avait jamais pu être identifié visuellement. Sa seule empreinte retrouvée avait réussi à le faire accuser dans différentes affaires, mais dès sa première reconnaissance, il s'était échappé et avait désormais recours à la chirurgie esthétique tous les 3 ans pour changer de visage. Personne ne savait où le trouver, comment le retrouver ni à quoi il ressemblait.

Kévin était à bout, physiquement et émotionnellement. Avec le stress accumulé, son corps avait du mal à suivre la cadence. De plus, Yann reprenait le lendemain et il savait que ça ne serait pas une partie de plaisir. Bien sûr qu'il était heureux pour son mari, mais cela faisait un mois qu'il était enfermé chez eux, à se remettre des séquelles de l'explosion dans laquelle il avait failli le perdre.

Et le moins qu'il puisse dire était que Yann n'était pas un patient très patient ! Il savait qu'il souffrait encore parfois de ses restes de brûlures, son corps ayant dans l'ensemble plutôt bien récupéré, mais ses sautes d'humeur à répétitions, leurs engueulades à tour de bras pour des broutilles, tous les soirs… Kévin n'en pouvait plus. Certes son mari n'était pas du genre à rester sans rien faire pendant un mois, mais pour prévenir les risques d'infections et d'aggravation des plaies, Yann avait été obligé de rester à l'appartement. Et inactif et Yann Berthier dans la même phrase ne faisait pas bon ménage.

Kévin payait les pots cassés. Leurs disputes le meurtrissaient et il n'arrivait pas à fermer l'œil plus de deux heures par nuit depuis cet accident. Tellement à bout, que son diabète lui avait joué un mauvais tour l'après-midi même, pendant l'interrogatoire d'une vieille dame qui venait de se faire voler son sac. Sa tête s'était mise à tourner, et si Alex n'avait pas été près de lui, il se serait effondré. Il s'était éclipsé avec beaucoup de mal, se trainant jusqu'aux toilettes avant de faire sa glycémie qui était tombée en chute libre. Il avait dû lutter pour ingérer quelque chose ; malgré la faiblesse de son corps, malgré ce qu'il lui réclamait, devant ses nausées il avait eu beaucoup de mal à avaler. Toujours du sucre sur lui, heureusement. Il n'avait pas eu d'autre choix que de le délayer dans un peu d'eau avant de boire cul-sec. Quelque chose de solide n'aurait pas pu franchir la barrière de son palais. Puis il s'était laissé descendre contre le mur, espérant reprendre un semblant de contenance et de force avant que quiconque n'arrive. Ses crises étaient de plus en plus présentes ces derniers temps, et son corps, déjà fatigué par tous les à-côtés qu'il devait gérer, commençait à le lâcher. Il n'était plus crevé, il était exténué, à bout.

Dans ces moments-là, après un malaise aussi violent, Yann serait venu l'entourer de ses bras, l'enlaçant tendrement, le réconfortant jusqu'à ce qu'il reprenne pied. Ce confort, cette sérénité dans laquelle il aurait aimé se retrouver, mais qui l'avait quitté 3 semaines plutôt, quand Yann avait commencé à être désagréable. Ne comprenant pas pourquoi il devait rester sans rien faire tandis que Kévin allait bosser, énervé par son air fatigué chaque fois qu'il rentrait, entraînant toute une suite d'évènements auxquels il ne voulait plus penser. Alors, dès qu'un malaise pointait le bout de son nez, il allait s'isoler, arrivant toujours à les prendre à temps, pour ne pas être trop long, trop fatigué, pour ne pas inquiéter son mari qui avait déjà assez de choses à penser.

Mais là, il avait regretté la chaleur des bras de Yann, ses mots de réconfort à son oreille, sa présence, tout simplement. Mais avec sa reprise le lendemain, il espérait que ça irai mieux, que cette mauvaise passe se terminerait.

C'est donc à son bureau que Kévin essayait de se remettre doucement, mais le mal de tête qui avait pris ses temps d'assaut quelques heures plutôt, depuis son incident, ne le quittait pas. Il avait avalé deux cachets, mais rien n'y faisait.

Alex : T'es sûr que ça va ? T'as pas l'air bien, là !

Kévin : Ça va, ça va !

Il posa la tête sur ses bras croisés et ferma les yeux.

Alex : Et comment ça se passe avec Yann ? On en n'a pas beaucoup parlé avec toute cette histoire, là !

Kévin : Ca va !

Alex : O…K… T'as un peu plus de deux mots dans ton vocabulaire ou t'as décidé de te mettre en mode monosyllabique ?

Kévin : Hum…..

Alex : Bon, c'est pas vraiment un mot, mais je vais le compter comme !

Il regarda sa montre, se leva et enfila son blouson avant de se diriger vers Kévin et de lui tapoter le bras. Il releva la tête.

Alex : Allez, viens je te paye un coup ! On n'avancera pas plus sur c't'enquête ce soir. Et vu ta tête, t'en as bien besoin !

N'ayant pas la force de refuser, Kévin se leva. Cela lui ferait sans doute du bien.

Kévin : Depuis quand tu connais des mots comme « monosyllabique » toi ?

Alex : Ben quoi ? J'ai aussi été à l'école je te signale. Eh ouais ! Je sais que ça peut te paraître bizarre, mais je suis un mec bizarre, alors…

Il entra le plus doucement possible dans l'appartement. Il ne voulait surtout pas réveiller Yann si celui-ci dormait, et vu l'heure tardive et sa reprise du lendemain, il y avait de grandes chances pour que cela soit le cas.

Il se délesta de son blouson avant d'aller s'avachir dans le canapé. Il avait parlé avec Alex pendant plus de 4 heures, un record à inscrire dans les annales. Il le savait son ami, mais avait toujours douté de sa capacité d'écoute. Il s'était royalement trompé. Devant l'intérêt qu'Alex lui avait manifesté, il avait alors tout déballé. Absolument tout. De l'enquête qu'il ne comprenait pas à ses soucis dans son couple depuis que Yann était sorti de l'hôpital.

Sa tristesse, sa colère et sa douleur vis-à-vis de leurs disputes régulières, le manque de son mari quand il n'allait pas bien, même s'il se sentait égoïste, il en avait besoin. Il avait essayé de s'occuper de Yann du mieux qu'il pouvait, il avait pris une semaine de congé pour rester avec lui, mais devant le travail qui s'empilait, Mercier lui avait refusé sa deuxième semaine, bien que navrée, mais elle ne pouvait pas se passer d'un de ses éléments.

Sa présence aux côtés de son époux durant la première semaine de son rétablissement avait eu l'air d'être bénéfique, lui, jouant aux infirmiers, Yann en profitant, jamais assez à son goût d'ailleurs. Puis il avait repris le travail et tout avait basculé. Lors de leurs premiers éclats de voix, il avait essayé de se maîtriser. Mais il avait fini par répliquer quelques fois, avant de se morfondre dans le mutisme le plus total, encaissant, encore et encore. Il ne voulait pas que la situation s'empire.

Et lorsqu'Alex l'avait interrogé sur sa perte de poids, sur son attitude étrange de ces dernières semaines, de son séjour à l'hôpital concernant soit disant les blessures liées à l'explosion de la voiture, devant son air inquiet et sincère, Kévin avait craqué. Il s'était laissé aller à verser quelques larmes, se débarrassant de son fardeau, de ses peurs, de ses doutes, et lui avait avoué sa maladie.

Alex était resté scotché quelques minutes, la bouche grande ouverte, avant de lui passer une main amicale dans le dos. Il l'avait réconforté, ne sachant pas trop comment réagir face à cette annonce, mais Kévin avait été étonné qu'il l'ait aussi bien prit. Il s'était attendu à beaucoup de choses, des cris, des insultes pour lui avoir menti, un poing dans la figure même. Tout, sauf ce sourire et ce regard de soutien que lui avait adressé son ami. Il avait enfin pu respirer comme jamais depuis le début de cette histoire, et un poids s'était soulevé de ses épaules.

Il lui avait aussi confirmé, après ses doutes sur la présence de Kévin sur le terrain, qu'il ne devrait plus y être, mais qu'il n'arrivait pas à se faire à l'idée, que perdre ce boulot qu'il aimait ne lui était pas supportable. Et là encore, Alex avait fait preuve de compréhension, lui avait repayé un verre, et avait avalé le sien d'une traite, comme pour se donner du courage, avant de lui promettre de ne rien répéter à personne. Que lorsqu'il se déciderait, si un jour il se décidait, à parler, il serait là, en soutien ; de venir le voir si quelque chose n'allait pas. Et de lui faire un bref résumé sur les gestes à adopter en cas de problèmes.

Cette discussion l'avait abasourdi, mais il se sentait mieux, beaucoup mieux. Il profita de ce bien-être pour se relaxer un moment, rejetant sa tête contre l'appui du canapé, avant de fermer les yeux. Et se surprit à sourire pour la première fois en trois semaines. Il était bien.

Sa quiétude fut interrompue par des pas rapides dans l'escalier et la voix sèche de son mari.

Yann : T'étais où, bordel ?

Kévin se redressa et ses yeux se figèrent sur ceux, froids, durs, de Yann. Il respira un grand coup. Au ton de la voix de son époux, il savait que l'orage pointait son nez. Ne voulant pas d'une nouvelle dispute sans intérêt, il essaya de faire le vide en lui et de répondre d'une voix douce et posée.

Kévin : J'étais parti boire un verre.

Yann : Magnifique ! Monsieur part boire un verre pendant que son mari est cloué dans ce putain d'appart. T'as pris du bon temps j'espère ! Il était beau au moins ?

Kévin se leva et s'approcha doucement de Yann pour lui faire face, avant de soupirer bruyamment.

Yann : QUOI encore ?

Kévin : Yann ? Pourquoi tu fais ça ? Comment peux-tu penser que j'ai été avec quelqu'un d'autre ?

Yann : Tu vas boire un verre tout seul maintenant ?

Yann s'éloigna, tentant de calmer sa respiration, contrôlée par la colère qui l'habitait. Kévin se rapprocha de lui, avant de l'obliger à lui faire face.

Kévin : Je me suis mal exprimé, pardon. Non je n'étais pas seul, j'étais avec Alex. Il m'a payé un coup, on a parlé. Tu sais très bien que tu n'as rien à craindre avec lui.

Yann secoua la tête mais les deux mains de Kévin se posèrent sur ses joues et le forcèrent à le regarder.

Kévin : Je t'en prie Yann, regarde-moi. Je t'aime, je sais que c'est dur ce que tu traverses, mais tu reprends le boulot demain, c'est fini. T'auras plus besoin d'être cloîtré ici, alors prends ton mal en patience encore quelques heures et…

Yann : Et quoi ?

Il dégagea les bras de Kévin violemment avant de s'éloigner à nouveau, mais le regardant toujours.

Yann : T'es jamais là quand j'ai besoin de toi, je n'ai rien à faire de mes journées, et quand monsieur rentre, il est souvent minuit passé, trop crevé ou trop soucieux pour me demander ce que moi je veux ! Tu peux imaginer ce que c'est un mois ? A rien Faire ? A tourner en rond ? A souffrir pendant que mon mari n'est pas là ? Tu me fais chier Kévin. J'en ai marre.

Et pour la première fois, Kévin vit rouge. Tous ses bons sentiments, ce calme olympien dont il avait fait preuve soir après soir après soir devant toujours le même refrain, parti au galop et laissa place à sa colère et sa fatigue.

Kévin : T'en as marre ? Et tu crois que MOI j'en ai pas MARRE ? Je rentre tous les soirs depuis trois semaines pour me faire engueuler, me faire traiter comme un moins que rien. Ce soir c'est l'excuse du verre, avant-hier c'était la machine à laver qui n'était pas vidée alors que tu avais toute la journée pour le faire, y'a trois jours c'est parce que monsieur n'avait plus ses pizzas préférées en stocks ! Et demain ça sera quoi, Yann ? DEMAIN CA SERA QUOI ? Tu crois que c'est facile pour moi aussi de vivre tout ça ? De t'avoir vu souffrir comme tu as souffert ? J'ai pris une semaine pour m'occuper de toi, j'ai pas pu faire plus, j'y peux rien ! Je pensais sincèrement que ce que tu m'avais dit était sincère, mais tu sais quoi, je commence vraiment à avoir des doutes ! Merde Yann, je t'aime. Mais là, j'en peux plus ! Tu me gonfles !

Et avant de sortir des paroles qu'il pourrait regretter amèrement, il monta dans leur chambre avant de redescendre, une couette sous le bras, sous le regard interloqué de Yann.

Yann : Tu fais quoi, là ?

Kévin : Puisque je fais chier MONSIEUR, je dors sur le canapé. Comme ça MONSIEUR n'aura plus personne pour le faire chier, et personne à faire chier par la même occasion !

Sur ses paroles, il se dévêtit rapidement avant de se laisser glisser sous la couverture et de tourner le dos à Yann. Sa voix lui parvint beaucoup plus douce, presque hésitante.

Yann : Kévin, je…

Mais n'ayant plus de patience, ne voulant plus parler, il se saisit du premier coussin qui lui tomba sous la main avant de le poser vivement sur sa tête et son oreille. L'air rageur que Yann adoptait un peu plus tôt fit place à un visage contrit et coupable. Et devant le refus de son mari à écouter ses excuses, il s'en retourna dans leur chambre, SA chambre où il dormirait seul depuis le début de leur emménagement ensemble, l'air fautif et malheureux.