CHAPITRE 18 :
Devant le ton paniqué et effrayé de Yann et la pâleur soudaine de son visage, tout le monde comprit que quelque chose n'allait pas. Mercier lui lança un regard affolé, auquel Yann répondit en écrivant le nom de Makarov sur un bout de papier. La commissaire écarquilla les yeux et mis fin à sa surprise en prenant à part l'équipe présente, tandis que le Capitaine tentait de formuler des questions intelligentes malgré son effroi.
Yann : Kév… Kévin t'es… T'es où ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu vas bien… Qu'est-ce que…
Kévin : Il… Il veut sa came…
Sa voix, faible et rauque le fit trembler. Que lui avait fait ce salopard ? Son mari était-il blessé ? Il espérait de tout cœur que ce n'était pas le cas, ou il ne donnait pas cher de la tête du Russcove. Un silence pesant s'abattit et Yann senti son cœur remonter dans sa gorge.
Yann : Kévin ? … Réponds-moi bordel ! Tu vas bien ? … KEVIN !
Kévin : Il va nous tuer Yann.
Une phrase, et Yann sentit sa colère prendre le pas sur sa peur. Il se leva d'un bon, furieux, avant que la voix de Polcheysteïr ne résonne à nouveau dans le combiné.
Makarov : Mignon à croquer… Dans une heure à l'adresse que vous allez recevoir dans quelques minutes. Pas d'embrouilles, vous venez seul. Si je ne récupère pas mon bien, vous récupérez sa tête. Et les corps de vos collègues.
La tonalité mourut et Yann balança son portable si violemment qu'il brisa la vitre de son bureau avant de finir sa chute trois étages plus bas.
Yann : ENFOIRE ! JE VAIS LE BUTER ! JE VAIS LE TUER !
Tout le monde s'était retourné en entendant le bruit de la vitre fracassée et les hurlements de Yann. Antoine se précipita vers lui
Antoine : Yann, calme-toi !
Yann : Que je me calme, QUE JE ME CALME !
Il assena un violent coup de pied à l'armoire qui chancela avant de s'écraser dans un bruit assourdissant contre le bureau. La rage dans les yeux de Yann fit reculer Antoine malgré lui. Alex s'avança et le regarda de haut en bas.
Yann : Quoi ?
Alex : Tu crois franchement que c'est en saccageant ton bureau que tu vas faire avancer les choses ? Non mais regarde-là ! Pauvre armoire, elle avait rien demandé à personne !
Yann voulu rétorquer quelque chose mais Mercier intervint.
Mercier : Qu'est-ce qu'il a dit ?
Kévin sentait sa tête tourner, tout était distordu, vague, il avait l'impression d'un grand flou devant lui. Il s'était réveillé quelques minutes auparavant, du moins lui semblait-il, sorti de sa torpeur par une odeur forte et désagréable. Sa vision était alors pire qu'à ce moment-là, et il n'avait pas réussi à distinguer la fiole que Polcheysteïr lui avait mise sous le nez. Les mains liées dans le dos, sa gorge encore plus rauque, sa bouche empâtée, et un téléphone portable avait été braqué à une oreille tandis que l'autre recevait les paroles menaçantes de l'escroc. Entendre la voix de Yann, même si peu de temps, avait été un soulagement, mais entendre la panique et la détresse dans la voix de son mari, à cause de lui, lui avait fait mal. Et les dernières paroles prononcées par cet être odieux à son époux lui avaient bloqué le souffle. Il ne voulait pas, ne pouvait pas imaginer l'état dans lequel Yann se trouvait en ce moment même. Si les situations avaient été inversées, il n'osait penser à sa propre réaction. Yann représentait tout pour lui ; et il savait que ce sentiment était réciproque.
L'ombre de Makarov lui parvint un peu tard et il sursauta au contact d'une main sur sa joue.
Makarov : Ben alors, t'es tendu ?
Il tenta de dégager sa tête de ce contact qui lui donnait envie de vomir. Polcheysteïr rigola et lui asséna une petite claque avant de s'accroupir devant lui.
Kévin se racla la gorge et essaya d'avaler le peu de salive encore présente dans sa bouche afin d'humecter sa gorge tiraillée. Il avait vu les corps de Duval, Christophe et Laura à ses côtés, encore dans les vapes ; mais n'avait encore pu poser aucune question. Le coup de fil avait été le seul échange qu'il avait pu avoir avec Makarov, ou Yann, d'ailleurs. Le malfrat vit son regard vague se diriger une nouvelle fois vers ses collègues.
Makarov : T'inquiète pas, ils devraient revenir parmi nous d'ici peu.
Kévin le regarda, dubitatif.
Makarov : Gaz soporifique, merveilleuse invention, n'est-ce pas ?
Kévin le vit sortir de sous sa veste une bombonne grisâtre, qu'il secoua en rigolant, avant de retirer la petite fiole.
Makarov : Alcool de menthe, incroyable la vitesse à laquelle ça agit !
Kévin déglutit une nouvelle fois avec du mal et essaya de poser la question qui le taraudait depuis qu'il était revenu à lui, mais ce ne fût qu'un gémissement qui passa ses lèvres.
Makarov : Désolé ? J'ai pas compris ? Hé oui, je sais, ce gaz à quelques effets un peu… désagréables
Le pire était qu'il se fichait royalement de lui. Mais Kévin n'en fit pas cas.
Kévin : Pourquoi lui ?
Makarov : Pourquoi qui ? Oh ! Ton mari ? Je sais pas, peut-être sa position sur l'enquête, son entêtement reconnu, sa persévérance, ou sa faiblesse… TOI !
Kévin cru se sentir mal.
Makarov : Vois-tu, j'aurais pu faire pression sur n'importe qui, mais que ce soit ta commissaire ou même tes commandants, ils n'ont pas de famille « proche ». Tes collègues ? Mouais… Pas fun… Tandis que lui… vous… Si tu savais le pied que j'ai pris à vous photographier ! Ton mari pourra en faire un album souvenir quand je lui donnerai ta jolie petite tête dans moins d'une heure !
Et il se mit à rire comme un enfant, avant de se relever. Puis, devant le regard de Kévin, il s'arrêta.
Makarov : Quoi ? Il ne t'a rien dit ? Je savais que je pouvais lui faire confiance ! Je le laisserai t'expliquer, histoire que tu ne meurs pas sur des mensonges. Je l'ai toujours dit, le mariage favorise l'échange dans un couple.
Puis il se remit à rire. Kévin ne comprenait pas grand-chose, mais dans son esprit encore embrumé, l'attitude Yann, les photos dont venait de lui parler cet homme, le puzzle commençait à trouver sa forme.
Kévin : Vous l'avez menacé ? Hein ? Répondez-moi !
L'homme s'arrêta de nouveau de rigoler, avant de s'approcher doucement de Kévin, comme un chien aux aguets. Kévin tenta de se reculer un peu plus, mais son dos se colla aux bidons auxquels lui et ses collègues étaient attachés.
Makarov : Si peu…
Il se saisit violemment de la nuque de Kévin avant de lui susurrer à l'oreille
Makarov : Change de ton avec moi petit si tu ne veux pas qu'il arrive une bricole à ton mari, ou à tes amis…
Puis sans prévenir, il le relâcha et lui asséna un violent coup de pied dans les côtes, ce qui coupa la respiration de Kévin sous le choc et la douleur, avant qu'il ne tombe sur le côté, les yeux fermés, les lèvres pincées pour ne pas laisser échapper le cri qui menaçait. Il entendit l'escroc s'éloigner, mais la douleur s'intensifia un peu plus. Il inspira profondément par le nez avant de relâcher sa respiration. Sa tête se mit à tambouriner sans prévenir, et des frissons glacés lui parcourent le corps. Une envie de vomir fit brusquement son apparition, et ses idées s'embrouillèrent. Hypo, Hyper ? Il ne pouvait plus distinguer les signes, les deux seules pensées qui lui traversaient la tête étaient que le diabète était une sacrée merde et que son mari allait foncer droit dans la gueule du loup sans qu'il puisse rien faire. Il rouvrit les yeux, qui se posèrent sur des tâches sombres à quelques mètres de lui. Leurs armes ! La sienne, et celles de Christophe, Laura et Duval. Malgré ses côtes, malgré son mal-être, il se mit à tirer sur les liens enserrant ses poignets, espérant qu'un miracle les ferait céder, bien décidé à faire l'impossible pour éviter la confrontation entre cet homme et son mari. Car il avait ce pressentiment que même si la Came était remise à Makarov, une tragédie allait avoir lieu.
Yann se tenait dans l'entrepôt, un sac à la main, devant cet homme qui avait fait de sa vie un enfer ces 15 derniers jours, mais qui avait signé son arrêt de mort en s'en prenant à son époux.
Makarov : Tout seul à ce que je vois ? Je n'y croyais pas. Je n'y crois toujours pas.
Yann : Tu me penses assez stupide pour risquer la vie de 4 personnes, 4 flics ? Dont mon mari ?
Makarov : Au contraire, je vous crois assez intelligent pour ne pas risquer leurs vies, donc ne pas venir seul !
Yann : Où sont-ils ?
Makarov : La Came !
Yann : Je veux le voir !
Makarov sourit puis s'éloigna de Yann, lui faisant comprendre de le suivre. Il bifurqua légèrement sur la droite et stoppa net. Son corps se tendant à la vue de son mari, allongé sur le côté, les yeux clos, la respiration saccadée, les mains liées dans le dos, son front luisant de sueur. Un gémissement lui parvint et son regard se posa sur Laura, Christophe et Duval, tous les trois réveillés, attachés mais surtout désespérés. Il put lire toute la peur sur le visage de Christophe, la colère sur celui de Laura, dont les yeux allaient et venaient entre lui et Kévin, et l'incompréhension mêlée de doutes sur le visage d'Etienne. Son poing se referma sur l'anse du sac, son dos se raidit encore un peu plus, ses yeux se noircissant par la colère et l'envie irrépressible de tuer Makarov.
Il voulut s'avancer vers Kévin, mais le corps de l'escroc lui barra le passage.
Makarov : Hep, hep, hep, pas si vite Don Juan. La marchandise avant ! Vous avez tout recouvré j'espère ? Je serai contrits de ne récupérer que la moitié de mon bien…
Le regard de Yann lança des éclairs, mais il réussit à retenir les mots qui arrivaient par vagues à sa bouche. La drogue qui avait été mise en circulation, responsable de tant de morts en si peu de temps, n'avait pas été difficile à situer. Mais en une heure de temps, il était bien évident que même avec toute la bonne volonté du monde, tous les squats de Paris n'auraient pu être visités. Ils avaient donc dû ruser, mélangeant leurs prises des dernières semaines avec de la simple cocaïne. Quoiqu'il en soit, cela devait juste permettre de donner le change, en attendant l'arrestation de Makarov. Car il était hors de question que cet homme, qui s'en était pris à ses collègues, à son mari, puisse s'enfuir comme tant de fois auparavant.
Makarov : Capitaine ?
Le son de sa voix, grave et malsaine, prémisse d'un danger annonciateur accordé à un sourire mesquin. Et la rage de Yann se fit une nouvelle fois plus violente. Puis, comme son apparition soudaine, le sourire s'effaça sur le visage de Polcheysteïr, laissant la place à un rictus ravageur, préméditant les gestes du Capitaine ; le premier s'écartant à toute vitesse et se saisissant de Kévin, le relevant et le plaquant contre son torse, apposant une arme sur sa tempe, le second, lâchant le sac, saisissant son arme et mettant en joue l'être qui menaçait la chair de sa chair.
Yann vit les yeux de Kévin s'ouvrirent, le tremblement de son corps en parfait accord avec ses propres battements de cœur, sa main resserrant sa poigne sur son arme, son regard émeraude fixé dans celui azur qui ne cessait de l'attirer comme un aimant.
Yann : Lâche-le !
Un simple sourire narquois dessina les lèvres de Makarov.
Makarov : Je le lâche, vous me descendez, je me retrouve en taule. Vous me croyez aussi stupide ?
Sa poigne se resserra autour de cou de Kévin, qui ne lâchait pas Yann des yeux. Son corps, fatigué et désabusé par cette crise incessante d'hypoglycémie, ou était-ce d'hyper ?... qui le rendait incapable de réagir, de venir en aide à son mari, de réfléchir, de sentir le danger ou le canon de l'arme sur sa tempe. L'incapacitant dans ses mouvements, dans ses réactions, le laissant à la merci totale d'un pseudo destin si peu attrayant. Et les mots du médecin vinrent le frapper de plein fouet, comprenant d'un coup la nécessité de quitter le terrain d'habitude si cher à son cœur, mais à cet instant si incertain. « Sur le terrain… Les émotions, le stress, l'adrénaline… Toutes ses choses fluctuent sur votre diabète et peuvent avoir des résultats plus qu'inattendus, voir désastreux ». Ses gestes refoulés, son impossibilité à agir, à réagir, à aider son mari, qui en ce moment plus que tout autre avait besoin de lui. Ses pensées vagabondes, incapable de réfléchir avec rigueur, poussé simplement par la peur et l'angoisse, ses efforts entamés un peu plus tôt ayant été payant, il libéra enfin ses mains, la corde nouant ses poignets ayant cédé quelques minutes avant l'arrivée de son mari ; et il envoya, avec ce qu'il espérait être toute sa force restante, son coude valser dans les côtes de l'homme qui le retenait prisonnier. Ce dernier, aussi surpris qu'estomaqué, relâcha la pression, sa main se portant à son flanc, reculant de quelques pas ; tandis que Kévin se dégagea tant bien que mal de la ligne de visée de son mari, du moins l'espérait-il, braquant l'arme qu'il avait réussi à récupérer un peu plus tôt et qu'il avait enfoui dans son jean, sur Makarov, qui reprit instantanément ses esprits.
Yann : Kévin pousse toi !
Mais les pensées embrumées, il ne pouvait plus réagir. Certes il s'était dégagé, mais pas assez. Son arme pointée sur Polcheysteïr, l'arme de l'escroc braquée sur son mari, visant à son tour cet homme. Du moins essayant, Kévin se trouvant dans sa ligne de mire.
Un sourire jaunâtre se dessina sur les lèvres de l'homme.
Makarov : Echec et Mat !
Et devant le regard éberlué de Kévin, Laura, Christophe et Etienne, un coup de feu retenti, et le cœur de Kévin sauta dans sa poitrine en voyant le corps de son mari tressaillir, avant que l'émeraude pleine d'incompréhension croise l'azur anéanti, et que Yann, portant une main à son côté, ne s'écroule sur le sol.
Son envie de vomir enivrante, le choc de l'instant présent, sa tête tambourinant, et Kévin n'entendit pas les cris, les tirs, les voix. Les yeux toujours rivés sur le corps de son mari, il se senti happer par l'inconscient et, finalement, dans l'ultime pensée d'avoir trahi son mari, de n'avoir pas pu l'aider alors qu'il comptait sur lui, dans la culpabilité morbide lui frappant les tempes en lui ressassant que, si dès le départ, il avait écouté le médecin, qu'il avait laissé sa fierté de côté, qu'il avait simplement obéi, abandonné son travail pour un simple bureau, rien de tout cela ne serait arrivée. La douleur écrasante de son mensonge lui vrilla les tempes, et son corps s'écroula à terre, les yeux clos, se laissant emporter dans sa douleur écrasante.
