Chapitre 19 :

Son esprit dans le vague, et une douleur lancinante au côté droit lui fit ouvrir les yeux, avant de les refermer aussitôt, ébloui par une lumière trop dense, cause d'un battement assidu dans sa tête, et d'un mal de crâne qui faisait son apparition. La gorge sèche, la bouche pâteuse, il sentit une main familière sur son épaule.

Il tenta de nouveau d'ouvrir les yeux, doucement, avec efforts, désireux d'honorer la fatigue dont il était sujet. Mais sa curiosité et son entêtement eurent raison de lui, comme souvent.

Les paupières papillonnantes, les yeux embrumés par une torpeur sourde, il réussit enfin à fixer à peu près correctement le visage doucereux se présentant au-dessus de lui, un sourire l'accueillant avec joie.

Antoine : Enfin !

Yann ne put s'empêcher de sourire à cette remarque. Avant que son sourire ne se transforme en grimace lorsqu'il tenta de bouger.

Yann : Ouch !

La main d'Antoine se fit plus ferme sur son corps, le maintenant tranquille.

Antoine : Ne bouge pas. T'en as encore pour quelques temps. Va falloir arrêter de jouer aux héros. Si ça continue, je vais te prendre un abonnement ici !

De nouveau, Yann sourit, avant d'essayer de se rappeler. L'odeur, les murs, le lit… l'hôpital pour le sûr. Mais comment était-il arrivé ici ? Pourquoi ?

Un verre d'eau lui fut tendu, et il accepta ce breuvage frais et libérateur, avant de tourner ses prunelles interrogatrices vers Antoine.

Antoine : La Came. Makarov ? Ca ne te rappelle rien ?

Il fouilla dans sa mémoire, avant que des flash-backs se rappellent à lui. Et son premier sentiment fut la colère.

Yann : Putain l'enfoiré !

Antoine se mit à rire franchement, sa main au contact de son bras.

Antoine : Je te retrouve bien là. La première chose que tu trouves à dire est une insulte ! Au moins ce côté-là de toi n'a pas été affecté.

Yann : Il m'a tiré dessus ce con !

Antoine : Je confirme. Heureusement qu'il vise comme un pied, un peu plus centré et un peu plus haut et c'était le poumon.

Yann : Qu'est-ce…

Antoine : Le foie. Enfin une partie. T'en fais pas, tu vas douiller un petit bout de temps, mais rien de très grave. T'as eu de la chance, la balle est rentrée dans la partie qui repousse ! Au moins maintenant va falloir que tu fasses attention à ton consommation d'alcool.

Yann : Merveilleux ! Franchement magnifique. Et il est ou cet enfoiré, que je lui dise le fond de ma pensée.

Disant ces mots, il essaya de se redresser, mais avant de pouvoir se faire le moindre mal, Antoine apposa son autre main sur lui et le maintint fermement allongé.

Antoine : Hep, hep, hep. Tu ne vas nulle part. Le mieux que t'aies à faire dans ton état, c'est de te reposer. Ne t'inquiète pas pour cette pourriture, on l'a eu, il est bien au chaud dans un loft de 9m2 en agréable compagnie, le tout assorti d'une nourriture digne d'un 5 étoiles. Nourri, logé aux frais de la princesse, et pendant quelques années…

Yann soupira de contentement et ferma les yeux, apaisé, avant de les rouvrir aussi sec.

Yann : Kévin ?

3 jours que la fusillade avait eu lieu, et Kévin venait de rentrer chez lui, chez eux. Suite à sa perte de connaissance, il avait été gardé en observation durant deux jours, les médecins vérifiant son diabète et les éventuelles conséquences qu'auraient pu avoir son malaise.

Il était harassé, totalement incapable de faire quoique ce soit. Il n'avait pas croisé le Docteur Anjak, et cela l'avait rassuré. Il n'était absolument pas prêt à écouter un sermon sur la promesse, la parole et la nécessité de vivre en fonction de sa maladie.

Mais plus que sa fatigue, il était accablé par ce qu'il s'était produit. Incapable de réagir, il avait mis son mari en danger, ne pouvant le protéger. Lorsqu'il s'était réveillé à l'hôpital, il avait été pris d'une crise de panique fulgurante suite aux assauts de sa mémoire défaillante.

Les médecins l'avaient rassuré sur l'état de son mari, mais c'est véritablement Alex qui avait réussi à le convaincre que tout allait bien… du moins… dans les circonstances présentes. Son mari était en vie, c'était tout ce qui lui importait. Il s'était senti soulagé d'un poids qu'il n'aurait pas pu continuer à porter si la situation avait été différente. Cependant, il savait qu'une conversation allait s'imposer avec Yann, et il avait peur. Il connaissait bien le tempérament de son mari, et lui ayant menti sciemment, il était à peu près sûr que la réaction allait être énergique.

Il était passé le voir dès qu'il avait eu l'autorisation de se lever, se rassurant comme il pouvait, Yann toujours inconscient. Puis Yann s'était enfin réveillé ce jour, le jour de sa sortie, et il n'avait pu se résoudre à l'affronter tout de suite. Sa crise l'avait considérablement affaibli, il était épuisé et incapable de tenir des arguments cohérents face à la colère dont son époux allait faire preuve. Mais à bien y réfléchir, aucun argument, aussi logique soit-il, ne trouverait grâce aux yeux de Yann.

Quitte à affronter la tempête, autant qu'il soit dans une meilleure forme. Et dans une culpabilité moindre, qui, à cet instant, l'écrasait de tout son poids.

Une main sur son épaule et il releva la tête.

Alex : Ça va ?

Alex. Encore et toujours Alex, son pote, son ami, son confident ces derniers temps, le seul qui ne l'ait pas jugé. Oui, car il avait été obligé, finalement, après tous ces mois passés à mentir, de dire la vérité à la Commissaire, qui suite aux témoignages de Christophe, Laura et Duval, s'était posée des questions sur son état et sa réaction. Il avait tout déballé, comme un enfant prit en faute, redoutant la suite. Mais bizarrement, au lieu d'entendre les éclats de voix auxquels il avait essayé de se préparer, au lieu de faire virer, la Commissaire s'était assise, lui avait souri, lui disant être désolée de sa condition, lui demandant pourquoi il n'était pas venu lui en parler plus tôt, mais comprenant sa résistance à quitter la place qu'il s'était faite, ce métier, ce terrain auquel il s'était lié. Et sans jugement aucun, elle lui avait promis de tout faire pour le reclasser dans un service dans lequel il pourrait évoluer, auquel il pourrait s'intéresser, proche d'eux, de ses collègues et amis avec qui il avait travaillé depuis qu'il était arrivé sur Paris. Cette consolation de se savoir réaffecter à quelques pas d'eux, au même étage, dans les mêmes couloirs, pouvoir continuer à les voir durant la journée, lui avait redonné un sourire radieux. Et Alex, comme promis, avait été là. Il était resté lors de cette conversation, soutenant Kévin dans ses paroles et dans ses choix. Et bizarrement, c'était lui qui s'était fait houspillé par Mercier lorsqu'elle avait appris qu'il savait. Il s'était pris un savon monumental, la Commissaire lui ayant bien fait comprendre que sa discrétion aurait pu coûter très cher à son ami mais aussi au mari de celui-ci. Puis elle s'était calmée, avait souri, et était repartie comme si de rien était.

La plus dure à convaincre avait été Laura. Lui faire entendre raison n'avait pas été tâche facile. Au départ rageuse et colérique à l'annonce de « l'omission » prémédité, elle avait fini dans les bras de Kévin, en pleurs, essayant de comprendre pourquoi cela lui était tombé dessus, avant de se ressaisir et avec son naturel fonceur, de lui balancer : « C'est la merde mais pas la fin du monde ! On se fait un restau ou t'as pas le droit ? »

Il avait éclaté de rire, mais avait préféré rentrer pour être au calme, tenté de se reposer et de réfléchir à l'annonce de la situation à Yann. Mais s'était sans compter sur Alex qui avait voulu rester auprès de lui durant la fin de sa semaine de repos forcé. Il avait réussi à négocier avec Mercier afin de prendre des jours pour s'occuper de Kévin. Chose qui lui avait été accordé sans pourparlers.

Et Alex de préciser : « Attention, je suis pas un chaperon, hein ? Faut pas déconner, non plus, je viendrai pas te bercer ni dormir avec toi. C'est juste histoire qu'on s'éclate un peu »

Mais oui bien sûr… Mais Kévin l'aimait aussi.

3 jours de plus, et Kévin n'avait toujours pas bougé de chez lui. N'avait pas eu le courage d'aller voir Yann, il redoutait tellement cette explication. Comment trouver une raison valable à son mensonge, qui avait mis d'autant plus son mari en danger !

Il n'avait même pas eu le cran d'appeler Antoine, de peur de sa réaction. Finalement, Alex était parti en éclaireur, lui donnant tous les jours des nouvelles de Yann, qui se remettait doucement mais qui le réclamait. Il était passé le voir, avait discuté avec lui, et avait bien fait comprendre à Kévin que son mari était fou d'inquiétude pour lui, malgré ce que lui avait dit Alex pour le rassurer.

Antoine l'avait appelé, mais il n'avait pas réussi à décrocher. Il fuyait tout le monde, il fuyait le monde. Seul dans son univers de douleur infinie d'avoir trahi celui qu'il aimait, il s'enfonçait un peu plus chaque jour dans la mélancolie. Ce qui, à cet instant, avait fait réagir Alex.

Alex : Aller mon pote bouges-toi ! Viens

Kévin : J'ai pas envie de sortir

Alex : Putain t'as rien bouffé depuis trois jours, t'as les cernes jusqu'au menton… T'as besoin de réconfort, là. Et comme il est hors de question que je te fasse un câlin, tu prendre tes affaires et on va aller voir ton keum ! T'as autant besoin de lui qu'il a besoin de toi. Il te réclame, Kévin, il s'inquiète !

Kévin : Je ne peux pas !

Alex : Bordel t'es un mec oui ou non ? Alors tu prends tes couilles avec toi et tu l'affrontes ! Tu pourras pas passer le reste de ton existence à l'éviter. Et même s'il enrage au départ, il t'aime, merde ! Alors tu me fais plaisir, tu laisses tes doutes et ta déprime au vestiaire, tu te bouges ton cul de mec paumé et tu vas retrouver ton mec.

Ce discours eut enfin le don de faire sourire Kévin, qui se leva. Il s'apprêta à ouvrir la bouche mais Alex secoua la tête

Alex : Tu me dis merci et je te flingue !

Et à son plus grand plaisir, il vit Kévin se saisir de sa veste.

Yann devenait fou. 3 jours dans ce lit, à contempler un mur blanc, à voir toutes les personnes qu'il connaissait. Toutes… sauf une. La seule et unique qu'il aurait aimé avoir à ses côtés. Pourquoi n'était-il pas là ? il était sérieusement inquiet, et peu importe ce que lui disait Antoine ou même Alex, chaque heure passée sans nouvelles de lui le tourmentait un peu plus.

Il se tourna légèrement sur le côté. Deux jours dans les vapes, 3 à ressasser, et le médecin qui lui avait annoncé qu'il resterait ici encore pendant au moins deux jours. Il voulait se lever, il voulait rentrer chez lui, être auprès de son mari.

Il ferma les yeux mais les rouvrit aussitôt, son cœur s'emballant à l'entente de la voix si chère à son cœur et qui lui avait tant manqué.

Kévin et Alex se dirigeaient vers la chambre de Yann, le premier peu rassuré, le second un sourire aux lèvres comme s'il avait accompli l'exploit de l'année.

Mais Kévin s'arrêta net en reconnaissant la silhouette qui arrivait à vive allure devant lui. Il regarda à droite, à gauche, tentant de trouver une échappatoire quelconque, mais trop tard. Il l'avait vu.

Dr Anjak : Kévin, c'est quoi ce bordel ? Je reviens de vacances et j'apprends ça ?

Là, c'est bon, il y aurait le droit. Impossible d'y couper !

Kévin : Je suis…

Dr Anjak : Désolé ? Oui moi aussi, je pensais pouvoir vous faire confiance. Je vous avais averti, je vous avais mis en garde pourtant. Et tous les rendez-vous que nous avons eu, ou vous m'avez juré d'avoir arrêté votre poste ! J'en reviens pas. Vous vous rendez compte que vous vous êtes mis en danger inutilement ? Et vos collègues, votre mari…

Il s'arrêta en voyant les yeux de Kévin se perler de larmes. Il souffla un bon coup, puis afficha un petit sourire et lui posa une main réconfortante sur l'épaule.

Dr Anjak : Excusez mon emportement Kévin, je suis navré. Mais je me suis inquiété. Si je vous ai dit la première fois d'arrêter votre travail, ce n'était en rien pour vous nuire. Je sais que c'est une décision très difficile à prendre. Mais c'est pour votre bien, ça aurait pu être beaucoup plus grave, vous comprenez.

Kévin sécha ses yeux du revers de sa manche avant de secouer la tête.

Dr Anjak : Je vous laisse, mais on se revoit très vite. Et c'est non négociable.

Il lui fit un petit clin d'œil avant de tapoter sa joue de façon paternaliste puis de reprendre sa course à travers les dédalles de couloirs. Alex se tourna vers son ami.

Alex : Ca va aller ?

Kévin hocha la tête.

Alex : Ok. Aller, respire un bon coup, file voir ton mari, je serai dans la salle d'attente.

Il commença à tourner les talons mais se retourna lorsqu'il entendit la voix de Kévin.

Kévin : Merci.

Alex : Mouais, ça va pour cette fois. Et uniquement pour cette fois ! La prochaine, je mets ma menace à exécution.

Il s'en retourna tandis que se dessinait de nouveau un sourire sur les lèvres du jeune basque. Sourire qu'il afficha joyeusement jusqu'à la chambre de son mari. Il lui avait tellement manqué.

Il ouvrit la porte et pénétra dans la pièce, avant de stopper net et que son sourire ne s'efface. A la tête de son mari, il devinait que celui-ci avait tout entendu, et que la tornade à laquelle il s'était attendu à être confronté allait être beaucoup plus violente que prévu. Il s'avança doucement vers le lit de son époux, et la réaction ne se fit pas attendre.

Yann : tu le savais ? Depuis le début ?

Sa voix était remplie d'une telle fureur que Kévin se surprit à avoir peur. Il ne put qu'hocher la tête.

Yann : Et tu m'as menti ? Durant tous ces mois ou j'ai pris soin de toi, ou je me suis inquiété pour toi, toi… TOI tu m'as menti ?

Kévin : Yann…

Yann : FERME-LA ! Tu sais ce que j'ai enduré à cause de tout ça ? Tu le sais ? A chaque fois que tu faisais un malaise moi je balisai comme un con, alors que toi… toi qui te dis honnête, tu me mentais.

Tu m'as menti en me regardant droit dans les yeux ! Tu m'as promis… mais tu m'as menti

Kévin avait la gorge nouée et sa culpabilité ressortie au galop, les larmes coulant malgré lui sur ses joues, incapable de prononcer un mot.

Yann : Tu savais que t'avais plus le droit d'aller sur le terrain, mais t'en as fait qu'à ta tête ! Et résultat ? C'est pas toi qui t'es fait tirer dessus Kévin, c'est moi ! C'est MOI, tu entends ? J'aurai pu y rester, par TA faute !

Kévin : Tu crois que je ne le sais pas, que je ne m'en veux pas déjà suffisamment comme ça ? Que je me fou de toi ? De ce qui peut t'arriver ?

Yann se tut quelques secondes avant de reprendre d'une voix acerbe, blessée mais avant tout trahie

Yann : Je crois effectivement que tu t'en veux, mais je crois aussi que tu te fiches royalement de ce qui aurait pu se passer !

Kévin : QUOI ? Mais…

Yann : Mais rien Kévin ! RIEN ! Je me suis livré, confié à toi, comme jamais je ne l'avais fait, te faisant partager mes doutes, mes questions, mes sentiments pour toi, et tu m'as menti. Tu m'as menti !

Des larmes de colères vinrent embrumée sa voix contrite.

Yann : J'ai passé tous ces mois à me soucier de toi, de mon mari, de l'homme que je croyais connaître, mais qui à passer son temps à me mener en bateau. J'en reviens pas, je…

Il tenta de ravaler ses larmes de déception, de désarroi, face à une situation qu'il n'aurait jamais imaginé avant cela.

Yann : J'ai été honnête avec toi, et toi tu me poignardes dans le dos !

La vox de Kévin vint l'interrompre, presque comme un murmure agonisant.

Kévin : je t'aime…

Et à ses mots, Yann perdit le peu de contenance qu'il tentait de maîtriser.

Yann : Ne me dis pas que tu m'aimes alors après tout ça Kévin ! Ne me fais pas cet affront ! Je pensais pouvoir avoir confiance en toi, je pensais pouvoir compter sur toi

Kévin : Yann…

Yann : Tu me dégoûtes. Tu m'entends ? Je ne veux plus te voir, jamais ! JAMAIS ! Je ne pensais jamais dire ça Kévin. Mais tu me fais honte ! J'AI HONTE DE TE CONNAITRE ! HONTE QUE TU SOIS MON MARI ! HONTE DE TOI.

Ces mots, criés avec toute la rage, la douleur et la trahison que Yann ressentait, atteignirent Kévin en plein cœur. Son souffle se bloqua, ses yeux se révulsèrent, et il se mit à reculer tout doucement, dans impossibilité d'avaler sa salive, de retenir ses larmes, d'empêcher la vive douleur qui venait d'enserrer son cœur dans un étau de fer indestructible. Et enfin, enfin il détacha ses yeux des prunelles émeraude accusatrices, et sans un mot, sans autre compagnie que sa culpabilité assourdissante, il se retourna et franchit la porte de la chambre lentement, avant de s'arrêter une seconde dans le couloir, puis de se mettre à courir, pour fuir cette réalité, pour fuir les mots si durs mais tellement réels, pour fuir cette existence dans laquelle il venait de perdre son mari, dans laquelle il venait de se perdre lui-même et de perdre son âme.