Chapitre XII/
Si Jin avait pu pouvoir passer quelques jours de repos avec Yoshiki, il dut changer de projet dès le lendemain du retour du batteur à Los Angeles.
Il venait de quitter Yoshiki avec lequel il avait passé quelques heures et rentrait chez lui en vélo. Il avait décidé de s'y mettre après avoir constaté que c'était infiniment plus pratique que de devoir toujours traîner sa voiture dans des rues où il n'y avait jamais de place pour se garer.
Il entendit son téléphone sonner et s'arrêta sur le bas-côté de la route pour décrocher. C'était son manager japonais qui le suivait pour sa tournée. A sa voix, Jin comprit qu'il était un peu sur les nerfs. Qu'avait-il encore fait de mal ?
- Allez Keiji dis-moi tout avant de faire l'hypertension..., dit-il avec ironie tout de suite après l'avoir salué, sachant que son manager était un stressé chronique.
- Tu te fous moi ou quoi ? brailla l'homme à l'autre bout du fil. Ca fait trois fois que j'essaie de t'appeler ! Ca te sert à quoi d'avoir un portable si tu ne l'allumes pas ?
- Il était allumé mais j'ai pas répondu ! répliqua Jin avec un grand sourire stupide en se rappelant qu'il avait eu la bouche trop occupée par celle de Yoshiki pour avoir envie de décrocher.
- Bon je ne sais pas ce que tu fais là mais tu vas ramener immédiatement tes fesses pour répéter. On reprend le spectacle demain soir.
- Déjà ? Pourquoi ça reprend plus tôt ?
- Je t'expliquerai quand tu seras là. Tu traces hein ?
- Ouais ouais…ronchonna Jin, déçu de voir ses vacances gâchées.
Il fit donc demi-tour et se rendit à son lieu de répétition. Ce n'était pas le club mais tout un studio qui appartenait à la Johnny's dans lequel il y avait aussi une salle de danse.
Jin avait de nouvelles chansons sous la main mais il était trop tard pour penser à les intégrer à son spectacle car il n'aurait ni le temps de les enregistrer, ni celui d'inventer de nouvelles mises en scène. Il était à peine entré que Keiji lui sauta dessus :
- Ah te voilà ! Les danseurs sont là aussi, on va pouvoir travailler !
- Mais on n'est déjà plus que rôdés ! grogna Jin. Et puis d'abord, c'est quoi cette urgence ?
- J'ai appris qu'un tourneur assiste à tous les spectacles de la ville en ce moment. Il ne se fait jamais remarquer mais quand il a un coup de cœur pour un groupe, il lui propose de l'aider à monter une tournée dans plusieurs villes des Etats-Unis. J'espère que je n'ai pas besoin de t'expliquer la suite ?
Jin n'en revenait pas. Qu'on lui annonce ça alors qu'il était justement en train de désespérer sur ses chances de rester aux Etats-Unis, ça tenait presque du signe divin ! Bon, il n'allait pas encore s'emballer pour rien, il avait eu son compte d'espoirs déçus !
Il refréna les battements de cœur que lui procurèrent cette nouvelle et répondit d'un ton léger :
- En fait, tu veux qu'on répète pour que le concert soit le plus au top possible pour le cas où ce type viendrait nous voir ?
- Oui ! Je sais que tu dois rentrer dans trois mois mais qu'est-ce que tu perds à essayer ?
- Johnny ne me laissera pas faire une tournée américaine…objecta Jin qui en fait n'en savait rien mais s'inquiétait beaucoup là-dessus.
Keiji parut hésitant à faire une réponse :
- Je ne sais pas…ca va dépendre des conditions je suppose. C'est vrai qu'il en a un peu marre de te voir lâcher les Kat-Tun pour tes propres projets.
- Oui…soupira Jin avec un serrement de cœur. Mais comme tu dis, je n'ai rien à perdre…
Son début d'enthousiasme assez douché par le peu d'espoir qu'il avait, il se remit à travailler mais c'était plus par goût de la chose bien faite que pour cet éventuel chasseur de talent. Qu'il soit là ou pas, il n'avait aucun intérêt à ne pas peaufiner ce qu'il faisait du mieux qu'il le pouvait.
Il chanta et dansa toute la journée et une bonne partie de la soirée. Ce fut la même chose le lendemain et son spectacle reprit de nouveau. Il se replongea si profondément dans son travail qu'il eut beaucoup moins de temps pour voir Yoshiki, qui, de son côté, était toujours à droite et à gauche pour donner des interviews. Le concert de Lollapalooza avait apparemment eu pas mal de retombées positives sur le groupe et les journalistes musicaux cherchaient à en savoir plus sur ce groupe dont l'énorme renommée n'avait pourtant pas passé l'océan.
Quand il trouva un peu de temps pour le faire, Jin commença à enregistrer des chansons dans le but de les envoyer à des maisons de disques ainsi que Pi et Yoshiki lui avaient conseillé. Mais pour ça, il était obligé de mentir au staff qui travaillait pour la Johnny's. La version officielle était qu'il voulait les sortir au Japon et peut-être démarrer une petite carrière solo en parallèle de ses activités avec Kat-Tun. Jamais il ne dit qu'il voulait quitter le groupe de peur que ça arrive aux oreilles du grand patron.
Il s'écoula quinze jours sans que Jin n'entende parler du « tourneur-mystère » et il se dit qu'il avait bien fait de ne pas y croire sérieusement. Mais même alors qu'il s'était retenu, il ne put s'empêcher d'avoir le cœur lourd. Il commençait à perdre confiance en lui et à craindre d'être vraiment condamné à passer toute sa carrière au Japon. De quel droit pensait-il avoir plus de chances que les autres de percer alors qu'ils étaient sûrement des milliers à l'espérer ? Au fond, c'était un peu comme gagner au Loto…
Pour ne rien simplifier, Toshi était revenu et Yoshiki l'hébergeait de nouveau. D'après ce que Jin avait compris, ils préparaient un projet commun. C'était plutôt comique : Toshi avait mis fin en grande pompes à sa carrière solo en début d'année, et quelques mois après, il la recommençait ! Les deux amis passaient leur temps fourrés ensemble au studio ou chez Yoshiki et comme Toshi n'était toujours au courant de rien, il fallait se montrer extrêmement prudent et Jin ne venait plus chez Yoshiki.
Il avait beau se dire que c'était normal, que Yoshiki était très proche de Toshi et qu'en plus ils avaient beaucoup de travail, cette situation le frustrait terriblement. Il se sentait comme coupé dans son élan après ce qui s'était passé chez lui, dans son lit. Yoshiki lui manquait par le cœur mais aussi par le corps. Son désir de lui s'accroissait d'autant plus qu'il ne pouvait pas l'assouvir.
Mais un soir, la Providence parut enfin décidée à s'occuper de son cas. Jin venait de terminer son spectacle comme d'habitude. Il se changeait dans sa loge lorsque Keiji vint le voir, apparemment très excité :
- Il y a quelqu'un qui veut te voir.
- C'est qui ?
- Tu verras ! dit le manager d'un air mystérieux.
Jin haussa les épaules et s'occupa de changer de T-Shirt en se disant que le type en question devait être un fan.
Sauf que le visiteur s'avéra être…une fille d'à peu près son âge qu'il le dévisageait avec un petit sourire en coin. Jin comprit pourquoi : il était torse nu.
- Oups ! Désolé je m'habille ! dit-il précipitamment en enfilant maladroitement un t-shirt propre.
La fille, une américaine, sourit et attendit qu'il soit prêt pour lui serrer la main :
- Enchantée, je m'appelle Mary Tanner. Vous avez un instant ?
- Euh oui asseyez-vous, dit Jin en comprenant qu'il ne s'agissait pas du tout d'une fan.
Ils s'assirent sur des chaises en plastiques et la jeune femme reprit :
- Je dirige une petite société qui organise des tournées. Elle est assez récente mais je peux vous montrer notre catalogue pour que vous voyiez que nous avons déjà des artistes intéressants à notre actif.
Elle posa devant lui un porte-vue mais Jin ne réagit pas tout de suite tellement il était étonné de ce qui lui arrivait. Alors c'était elle « le tourneur » ? Et si elle était venue, ce n'était sûrement pas juste pour taper la discute.
Il jeta un œil aux documents et s'aperçut qu'il ne connaissait pas du tout les artistes recensés :
- Euh vous savez…je viens du Japon alors je ne suis pas très au courant des artistes indies américain…
Bon c'était la meilleure formulation pour qu'il évite de passer pour un crétin…Et Mary parut très bien le comprendre :
- Ce n'est pas grave, il faut juste que vous sachiez que nous sommes spécialisés dans les artistes de R'n'B et ses dérivés. Votre spectacle m'a beaucoup plus. Vous avez une très jolie voix, vous dansez très bien et votre accent anglais est très bon ce qui est un atout important. Je serai très intéressée de présenter au public un artiste japonais qui fait ce genre de musique. La plupart des gens ne s'y attendent pas.
Jin en resta comme deux ronds de flancs :
- Vous êtes sérieuses ? Vous me proposez de faire une tournée ?
- Oui. Oh bien sûr, nous ne sommes pas une grosse société. Nos moyens sont limités mais nous avons déjà un réseau de petites salles dans six ou sept villes des Etats-Unis avec lesquelles nous avons l'habitude de travailler. Je suis sûre que nous pourrons vous faire jouer là-bas.
Six ou sept villes…comme la tournée de X-Japan !
C'est pas vrai, je dois être en train de rêver…tout à l'heure, je vais me réveiller et je vais avoir les boules comme jamais !
- Pincez-moi !
- Pardon ? s'étonna Mary.
- Pincez-moi avant que j'y crois ! dit Jin en avançant son bras.
Mary se mit à rire et s'exécuta.
- Wouaille ! Vous n'y êtes pas allée de main morte !
Elle lui fit un sourire assez caustique :
- C'est les ongles…Ma proposition vous étonne à ce point ?
- Vous n'imaginez même pas ce que ça représente pour moi…c'est dingue, je n'y croyais plus.
- Ah ? Ravie de vous rendre service alors ! Vous avez une maison de disques ?
- Euh oui…d'ailleurs, il faut que je vous explique tout.
Jin lui raconta ce qu'était la Johnny's Entertainment et lui fit un récit complet de sa carrière et de ses activités. Mary posa beaucoup de questions et, à la fin, elle fit une petite moue réflexive :
- Bon très bien ! Alors je vais contacter votre producteur pour lui parler de tout ceci. Un partenariat serait plus simple, il pourra nous fournir les affiches !
- Non attendez ! s'écria Jin avec une panique soudaine. Laissez-moi d'abord lui en parler !
Si cette fille contactait le patron et que celui-ci refusait, il n'entendrait jamais plus parler de cette tournée. Mais Mary sembla surprise de sa réaction :
- Pourquoi donc ?
- En fait…il a toujours été assez réticent pour nous laisser aller à l'étranger…moi-même, il a fallu que je bataille pour pouvoir venir ici. Laissez-moi régler ça ensuite je vous contacterai promis !
- Mais cette tournée vous intéresse ou pas ?
Jin la regarda droit dans les yeux avec une sorte de désespoir :
- Vous allez peut-être me permettre de réaliser mon rêve, bien sûr que ça m'intéresse !
Il s'en fichait complètement de faire des petites salles car il fallait bien commencer quelque part ! Mais cette tournée c'était la chance qu'il n'attendait plus. Un espoir fou se remit à flamber en lui, d'autant plus fort qu'il l'avait perdu.
Mary sourit et lui donna sa carte avec son numéro de téléphone ainsi qu'un feuillet qui expliquait les modalités de travail de sa société. Puis elle partit en réclamant que Jin lui téléphone sous quatre jours.
Le jeune homme avait l'impression que sa vie venait de s'illuminer. Son obsession lui revint plus forte que jamais : il allait quitter les Kat-Tun !
Il jeta un œil aux documents que Mary lui avait laissé. C'était très…formel.
J'y comprends rien…
Son ignorance lui sauta d'un coup à la figure. Au Japon, les membres de Kat-Tun prenaient peu de décisions sauf pour les goodies qui les concernaient. Pour les tournées, ils ne s'occupaient jamais de rien, on le faisait pour eux. Jin s'aperçut qu'il ne savait rien des détails administratifs et juridiques de l'organisation d'une tournée. S'il voulait vraiment voler de ses propres ailes, il allait devoir faire très attention et mettre son nez partout. Et qui pourrait le mieux lui expliquer tous les mots inconnus qu'il y avait dans ce feuillet ?
Une heure plus tard, il débarqua au siège d'Extasy Records, triomphant et radieux. Il était tard mais il savait que Yoshiki y était encore. Il travaillait seul pour une fois parce que Toshi était en interview pour un journal japonais. Jin lui annonça la merveilleuse nouvelle d'une voix vibrante de joie et lui montra la documentation que Yoshiki lut attentivement, assis dans un fauteuil en cuir pivotant.
-Bon...ça a l'air sérieux. Tout ceci est parfaitement légal et normal. Mais si c'est une petite société, tu ne gagneras pas énormément d'argent. Tu seras payé surtout sur la vente des goodies et peut-être avec un pourcentage sur les billets.
- Je me débrouillerai, dit Jin qui restait debout et parlait avec de grands gestes énergiques. Mais Yoshiki, il faut vraiment que tu m'expliques certaines choses. Je suis d'une ignorance terrible sur toutes ces histoires de paperasse parce qu'à la Johnny's, tout est fait à notre place.
Yoshiki sourit :
- Je vois…Tu es naïf et fonceur, si on t'arnaque, tu ne seras pas capable de le remarquer.
- C'est un peu ça oui…, admit Jin. Il faut que j'ai toutes les cartes en main pour pouvoir éviter les pièges. Si je décide de marcher en solo, je veux avoir un regard sur tout comme toi.
Yoshiki lui tendit la main et l'attira sur ses genoux avant de l'embrasser tendrement.
- Ca va être très long à t'expliquer. Je vais te mettre au courant de l'essentiel et on verra le reste après.
Il garda Jin dans ses bras et commença à lui expliquer ce qu'il devait savoir, les articles de lois qui régissaient les droits et les devoirs des tourneurs, ce qu'il pouvait réclamer et ce qu'il ne devait pas faire. Jin trouvait tout ça bien compliqué mais s'efforça de retenir le maximum de choses.
- Hé ben, ça va être quelque chose d'avoir tout ça en tête…
- Jin, tu es vraiment décidé à quitter les Kat-Tun ?
- Oui ! répondit fermement le jeune homme. Après ce qui vient de se passer, je ne supporterai pas d'attendre encore. Cette tournée peut me faire connaître dans différents coins des Etats-Unis. Au fond, je me fiche de devenir une star du Top 50 ! Du moment que j'arrive à en vivre décemment, je veux bien faire des petites salles ! Ce que je veux c'est être libre tu comprends ? Libre de faire uniquement ce que je veux et pouvoir rester dans ce pays.
- D'accord, dit Yoshiki en lui caressant la joue. Tu as prévenu ton producteur ?
Jin soupira et se gratta la tête avec embarras :
- Pas encore…mais il va bien falloir que je le fasse. J'ai un peu peur.
En fait, il en avait carrément l'estomac noué. Johnny n'allait pas du tout apprécier. Et ses amis de là-bas comment allaient-ils le prendre ?
Yoshiki l'attira à lui, contre son épaule :
- Je te conseille d'appeler très vite tes compagnons du groupe après ça pour leur expliquer. Il ne faut pas qu'ils l'apprennent par un autre moyen si tu tiens à conserver leur amitié.
Jin acquiesça avec un serrement de cœur :
- Je sais qu'ils m'en voudront quand même. Je sais que Kame me déteste déjà parce que je suis parti. Je veux pas imaginer ce qu'il va dire quand il saura que je ne reviens pas. Les autres j'en sais rien…ils vont penser que je les laisse tomber comme de vieilles chaussettes.
Jin leva un regard inquiet vers Yoshiki :
- Est-ce que je suis égoïste de faire ça ? J'ai l'impression de mettre tout le monde dans la merde pour satisfaire mes propres envies.
- Il y a des moments où il faut penser un peu à soi, répondit Yoshiki. Est-ce que tu préfères te sacrifier toute ta vie juste pour ne pas les fâcher ? Ce n'est pas pour un caprice que tu les laisses tomber mais pour un rêve que tu as depuis des années. On ne vit qu'une fois alors si tu es sûr de toi fonce ! De toute façon tu auras forcément des choix douloureux à faire. Ne crois pas que tout sera toujours bien huilé et indolore.
- C'est vrai. J'appellerai Johnny dès demain tant que je suis encore dans l'élan.
- Tu veux que je sois là ? Pour te soutenir silencieusement ?
Jin secoua la tête en souriant :
- T'es gentil mais il va mieux que je sois seul. Par contre, je te raconterai tout de suite après comment ça s'est passé.
Demain…ce serait sûrement dur mais il allait sûrement signer son traité d'indépendance. Il en avait le cœur qui battait d'appréhension et de hâte. Il inclina sa tête et embrassa longuement Yoshiki en enfouissant ses deux mains dans ses cheveux. Yoshiki se laissa aller sur son fauteuil et répondit en faisant descendre ses mains progressivement de son dos à ses fesses.
Jin sentait poindre l'excitation lorsque trois coups cognés à la porte l'effrayèrent tellement qu'il sauta sur ses pieds et s'éloigna de plus d'un mètre de Yoshiki. Ce dernier se redressa et invita le visiteur à entrer. Ils avaient eu bien raison d'avoir peur : c'était Toshi.
- Oh tiens, je croyais que tu étais seul ! Bonjour Jin.
- Bonjour Toshi, répondit Jin en essayant de ne pas balbutier. Je passais juste et je vais vous laisser travailler.
Un dernier regard à Yoshiki et il fila hors du studio sans demander son reste. Ils avaient frôlé la catastrophe ! Et si quelqu'un était entré sans frapper ?
Mais très vite, cette petite peur sans conséquence fut remplacée par l'angoisse du lendemain. Il ne put trouver le sommeil de toute la nuit qu'il passa à chercher la meilleure façon de dire à Johnny qu'il voulait quitter les Kat-Tun.
