Qui est-elle ?

-Un médecin !

La voix alarmée de Sharena venait de retentir dans le vaste hall du Château Royal d'Askr, sous les regards à la fois interrogateurs et inquiets des quelques domestiques qui s'affairaient ça et là aux tâches ménagères et des résidents qui discutaient et riaient allègrement. Derrière elle, Alfonse faisait irruption, les traits préoccupés et le souffle rendu court par une course que l'on devinait affolante. Au grand étonnement de la foule désormais silencieuse qui les observait, il tenait entre ses bras le corps sanglant et inerte de la jeune femme qu'ils avaient trouvée un peu plus tôt. Son teint livide n'était plus coloré d'aucune couleur.

-S'il-vous plaît ! Quelqu'un ! répétait Sharena.

Alfonse la dépassait pour s'engager dans un couloir sous la mezzanine qui surplombait le hall. Il ne prêtait pas attention aux quelques regards qui s'attardaient sur lui, ni ne se préoccupait de savoir si sa soeur le suivait. Il ne s'inquiétait que du corps lourd qu'il serrait étroitement contre lui. Ce corps qui ne cessait de saigner. Ce corps qui souffrait à chaque inspiration prise. Qu'avait-il donc bien pu se passer pour que cette jeune femme soit aussi mal en point ?

-Ne baisse pas les bras... Pas maintenant... l'encourageait Alfonse.

Il courait presque en pressant le pas dans les couloirs labyrinthiques et déserts du Château Royal. Rien ne se faisait entendre à une heure pourtant encore si peu avancée de l'après-midi, comme si les murs laissaient peser une atmosphère pesante qui résonnait étrangement avec sa propre inquiétude. A moins que ses pensées discontinues occultent les bruits environnants.

-Ah ! s'écriait soudainement Sharena. Attention, Alfonse !

La jeune Princesse tendit le bras. De justesse, elle évitait à son aîné une chute soudaine quand il tournait à l'angle d'un couloir, manquant de percuter l'une des domestiques qui passait, une pile de linges propres dans les bras. Alfonse ne se formalisait pas du regard interrogateur qu'elle rivait sur lui, l'esprit bien trop préoccupé quand il franchissait enfin, à son grand soulagement, les portes de l'infirmerie.

-S'il-vous plaît ! De l'aide !

Il venait de faire irruption dans une grande pièce à la lumière rendue trop vive par les murs d'un blanc immaculé, où flottait l'odeur caractéristique de chloroforme. Le souffle rendu court par sa course effrénée, il ne s'arrêtait toutefois que lorsqu'il eut déposé le corps inerte sur l'un des quelques lits immaculés, là où elle serait à l'abri des regards indiscrets.

-Sharena, apporte-moi un peu d'eau, s'il-te plaît, lui demandait précipitamment son frère.

Alfonse avait déjà entreprit quelques soins en pansant certaines blessures, mais ses connaissances médicales étaient bien maigres. La vue de tout ce sang fit pâlir Sharena. Comment cette jeune femme pouvait-elle avoir encore la force de lutter alors que son corps était si grièvement meurtri ? Silencieusement, Sharena tenait serré contre elle l'ouvrage qu'avait perdu l'inconnue en espérant que quelqu'un lui vienne miraculeusement en aide.

-Sharena, la pressait Alfonse.

-Euh, oui... se secouait-elle mentalement, comme un reproche à elle-même.

Elle devait se ressaisir, ne pas se laisser dépasser par la situation et apporter à son aîné toute l'aide qu'il lui serait possible de lui offrir. Mais la vision de la jeune femme, couverte de sang, persistait dans son esprit et encore une fois, cette même question revenait sans cesse se poser : Qu'avait-il bien pu se passer ?

Elle avait beau réfléchir, imaginer tous les scénarios, toutes les situations, rien en Askr ne relatait dernièrement autant de violence. Sharena soupirait tandis qu'elle faisait couler une eau chaude dans une bassine. Quelque chose lui revenait en tête... Leur père, le Roi Gustav et Anna, la commandante de leurs soldats leur avait un jour parlé d'un portail. Un portail d'invocation qui permettait à celui qui avait été élu de le traverser. Se pourrait-il qu'un autre monde ait besoin d'aide ? Que ce soit la raison de sa présence ici ? Où, au contraire, qu'un terrible événement se préparait sur leurs terres ?

L'ouvrage se mit alors soudainement à briller. D'abord comme une douce lueur puis plus intensément. Posé non loin d'elle, sur une petite console qui meublait un coin de la salle d'eau, il attirait son œil et paraissait, d'une certaine manière, réagir à quelque chose que Sharena ne comprit que lorsqu'elle rejoignit son frère, l'ouvrage sous le bras et la bassine d'eau chaude entre ses mains.

-Alfonse ! l'interpellait-elle.

Assis sur le bord du lit, le jeune Prince était figé. Sous ses mains qui apportaient quelques soins, le corps de l'inconnue était auréolé de cette même délicate aura qui luisait entre les pages de l'épais ouvrage. Breidablik et la jeune femme, comme recouverte d'un voile protecteur, semblaient en résonance l'un avec l'autre.

La lueur avait scintillé. Longtemps. Puissamment, avant de s'évanouir aussi mystérieusement qu'elle était apparue. Ne subsistait d'elle qu'une douce et agréable sensation de chaleur qui persistait encore entre les pages de l'ouvrage que Sharena tenait toujours. Elle, comme son frère, restaient abasourdis par ce qui venait de se passer. Quoi qu'est pu être cette lumière, elle venait peut-être de sauver la vie de cette jeune femme. Peut-être était-elle promise à un plus grand destin ? Après tout, elle détenait l'une des reliques légendaires d'Askr mentionnée dans les vieux grimoires qui trônaient sur les étagères de la bibliothèque royale. Comment l'avait-elle obtenue ? La jeune princesse ne pouvait croire qu'il ne s'agissait que d'une coïncidence.

-Cette lumière... Qu'est-ce que c'était... ?

-Quoi que cela ait pu être, il se pourrait que son heure ne soit pas encore venue...

Alfonse s'était penché sur l'inconnue, l'air très concentré. Sous les pansements qu'il avait soigneusement appliqués, le sang qui avait jusqu'alors rougis les compresses venait mystérieusement de cesser de couler.

-Tu te souviens de ce vieux livre dont je t'ai un jour parlé ? lui demandait subitement Sharena.

-Celui qui conte nos légendes ? hasardait Alfonse en relevant la tête vers sa cadette, curieux.

-Mère nous les racontaient souvent avant de dormir. L'un d'eux me revient quand je la regarde... Il parlait d'une prophétie. Quand Zenith, notre monde, serait en grand danger, viendraient de braves héros pour le sauver... C'est l'Invocatrice de nos légendes,...

-Elle possède Breidablik, ce n'est pas un hasard, Sharena. Tout ce que je sais, c'est que pour l'instant, nous devons prendre soin d'elle et veiller à ce qu'elle aille mieux.

Alfonse reportait son attention sur la jeune inconnue. Elle n'avait pas reprit connaissance mais elle semblait aller mieux.

-Je te la confie, dit finalement Alfonse en se relevant. Je vais aller faire mon rapport à Père.

Sharena sourit. Si son aîné avait d'abord été réticent à apporter son aide à l'inconnue, elle était ravie de voir qu'il avait pris la peine de panser ses blessures. Dans le fond, il était évident que son sort lui importait. En le suivant un instant du regard, Sharena étouffait alors un lourd soupir quand elle s'assit sur le bord du lit, incertaine quant à leur avenir. Pour quelle raison cette jeune femme était là ? Qu'impliquait sa présence ? Leur monde était-il vraiment en danger ? Et si tel était le cas, quelle menace se profilait ?