Au petit matin, Evan fut réveillée par le bâillement de l'ours qui leur servait de monture. Par manque de moyen, ils n'avaient pas élu domicile dans une auberge de montagne mais avaient investi un chalet qui servait de refuge aux montagnards. L'endroit n'était pas salubre et abandonné depuis un long moment faute de visiteur, mais cela valait toujours mieux que de dormir dehors. Seule, la jeune femme parcouru le chalet, cherchant ses deux compagnons de voyage, ils n'étaient tout de même pas partis sans elle ? Elle vérifia en passant sa tête par la porte que c'était bien l'ours qu'elle avait entendu et un large coup de langue lui donna la réponse et lui fit regagner la chaleur de l'intérieur.

- Ils ont pas pu aller bien loin. se dit-elle en s'essuyant le visage.

Si l'ours était encore là, alors eux aussi, restait à savoir où. Que Yasha soit introuvable, passe encore. Il reviendrait dès lors qu'il serait temps de partir. Elle n'avait aucune idée d'où pouvait bien se cacher Haze. Il était impossible qu'ils soient dans le chalet, elle l'avait parcouru de fond en comble. Elle enfila son manteau, prit la porte, et fut transpercée par le vent glacial soufflant dans la montagne. Quelle idée pouvaient-ils avoir pour sortir par ce temps. Ne voulant pas errer à leur recherche, elle s'approcha de l'ours, couché et immobile.

- Tu sais où est Yasha ? articula-t-elle du mieux possible.

L'animal resta de marbre, fixant la jeune femme. Il avait parfaitement compris, mais se demandait pourquoi il devrait obéir à cette personne. Evan se répéta, sans résultat. Alors qu'elle pensait que ses mots étaient vains, elle détacha quelques mèches de cheveux et les arrangea de manière à ressembler au mage aux sabres.

- Yasha ? répéta la jeune femme en prenant une mine neutre, imitant le regard du jeune homme.

Sans conviction, mais motivé par les efforts de la jeune femme, l'animal se mit en route. Son allure forçait Evan à trottiner derrière lui, car il ne lui avait bien évidemment pas laissé le temps de monter sur son dos. Après une dizaine de minutes de marche, Evan finit par entendre un grondement dont l'écho rendait impossible de déceler l'origine. Au détour d'un flanc de montagne, ils arrivèrent à un torrent aux berges gelées. Plus loin, ils arrivèrent à une cascade qui semblait geler. Sur les rives, Evan vit une pile de vêtements sur la rive, mais ce qui attira son regard, c'était une masse sombre qui semblait se mouvoir dans la cascade. Elle vit rapidement que c'était Yasha qui semblait prendre une douche sous la chute d'eau.

Loin d'admirer sa plastique, Evan ausculta néanmoins chaque centimètre de son dos, recouvert de cicatrices. La plupart, toutes identiques et orientées de bas en haut, étaient bien trop petites pour être des souvenirs d'anciens combats, bien que ces dernières ne manquaient pas. Son dos, ses bras, son torse en étaient recouverts, mais elles s'arrêtaient subitement à son cou. Quel étrange rituel pouvait-il bien avoir subi ? Est-ce que ces traces avaient un sens particulier ?

Evan n'eut pas le temps de réfléchir davantage, Yasha avait terminé et se dirigeait maintenant vers Evan, la lourde barrique sur les épaules. Elle prit la fuite, se réfugiant près de l'ours, comme s'il était encore temps de partir sans être vue. De plus, l'ours ne l'entendait visiblement pas de cette oreille et se contenta d'en remuer une lorsqu'Evan lui demanda de se lever et de partir.

- Qu'est-ce que tu fais là ? dit Yasha en regardant Evan secouer le cou de l'ours.

- Vous n'étiez plus au refuge, je suis venu vous chercher.

- Où est Haze ?

- J'en sais rien.

D'une mine peu inquiète, Yasha fit signe à Evan de monter sur l'animal et ils reprirent la route vers le refuge. La mage de vent hésita, elle comprenait pourquoi Yasha avait les bras recouverts de bandeau. Il ne voulait pas que ses marques soient vues. Sans réel espoir, elle se lança.

- Comment tu as eu tes cicatrices ?

- C'était une punition. dit Yasha sans hésiter.

Evan resta bouche bée. Elle s'attendait tellement à repartir bredouille qu'elle n'avait pas prévu comment poursuivre la conversation. Après un silence bien trop long, la mage de vent s'éclaircit la gorge.

- Y'a aucun endroit où il aurait pu se perdre aux alentours Haze ? dit Evan en changeant de sujet malgré elle.

- Nous sommes en montagne, on peut se perdre n'importe où. Mais je ne pense pas qu'il soit si bête que ça.

Une moue traversa le visage d'Evan. Elle avait des doutes conséquents sur ce que venait de dire Yasha, mais elle devait aussi reconnaître que sortir et aller se perdre était quelque chose que Shaporo pouvait faire, mais peut-être pas Haze. Leurs doutes sur l'état du jeune homme furent vite dissipés. Haze se trouvait à l'intérieur, prostré à côté de ce qui aurait pu servir de cheminée. A l'intérieur de l'âtre se trouvaient quelques branches ramassées à la va-vite, mais aucun signe de feu.

- Vous étiez où ? On se les gèle ici. dit-il presque la larme à l'œil.

- Est-ce que tu as au moins essayé de l'allumer ? Il y a encore de la neige sur ces branches. dit Yasha en s'approchant.

Il chauffa le bois jusqu'à ce qu'il ne s'embrase de lui-même, épargnant un feu de cheminée violet.

- Où est-ce que tu étais passé ? demanda Evan.

- J'ai juste fait un tour, pour voir un peu où on était. Fallait pas t'inquiéter.

- Qui te dit que je m'inquiétais ?

- Parce que tu t'inquiètes pour tout le monde.

- C'est pas vrai.

- Quand vous aurez terminé, nous repartirons. dit Yasha, passablement harassé.

Ils demeuraient dans les montagnes, et selon toute vraisemblance, une tempête se préparait, il fallait donc en sortir au plus vite. Malgré leurs efforts, ils furent surpris par de violentes rafales, telles qu'il était impossible pour Evan et Haze de continuer à marcher. Ils s'arnachèrent sur l'ours et lui faisaient confiance pour les emporter jusqu'à la destination. Même pour lui et Yasha, la progression s'avérait difficile, la glace s'amoncellait à vue d'oeil là où elle le pouvait, y compris sur eux, les déterminant à mesure que la neige fondait sur leur corps. En plus de cela, les chemins qu'ils arpentaient étaient peu empruntés, personne n'était venu les dégager, et aucun passage n'avait été dessiné par des voyageurs précédents. Yasha devrait donc ouvrir la voie pour avancer.

- Et il est où Falcon quand on a besoin de lui ? demanda Haze en essayant de voir quoi que ce soit à travers le voile blanc.

Le jeune mage quant à lui, était arrivé à destination, son chemin étant bien moins chargé d'embûches que celui d'Haze. Une fois les premiers contreforts passés, ils n'avaient qu'à suivre la vallée et, en une heure, ils étaient arrivés.

- Ça te fait quoi de rentrer chez toi ? Ça faisait longtemps non ? dit Nephilim en souriant.

- Ça fait cinq ans. dit le mage de feu.

Il parcourut Gauss du regard. Elle restait une ville modeste et ne s'étendait que peu hors du lit de la rivière qui creusait la vallée, mais dans ce sens, elle était toujours la même. Cependant…

- Techniquement, chez moi c'est par là. dit-il en montrant l'aval avant de se faire taper l'arrière de la tête par Nephilim.

- C'pareil, on est toujours plus près qu'avant.

S'il le voulait, il pourrait être chez lui en quelques minutes. Il connaissait le chemin par cœur et se le passait déjà en tête. Le chemin suivant la rivière, parfois d'un peu trop près, le pont toujours décoré qui marquait l'entrée dans le village, la voie qui contournait la route principale et arrivait dans le petit lotissement où vivait Eleyon. Il arriverait près de chez lui, la première maison du quartier, avec la porte au heurtoir en anneau. Il toquerait, comme d'habitude trop fort, et…

- On y va ? dit Nephilim

- Euh… oui. dit Eleyon, ayant un peu de mal à sortir de ses pensées et à détacher son regard du chemin menant vers chez lui.

De nouveau à la tête du groupe, le mage de feu les mena vers une route qui s'éloignait du cœur de la ville, vers un quartier séparé du reste de la ville par la rivière.

- T'as pas dit qu'on allait à Gauss ? demanda Falcon.

- On *va* à gauche. dit Eleyon.

- Oui, non mais… Attends. Tu te moques de moi ?

Eleyon, les lèvres pincées, hocha lentement la tête, provoquant un soufflement de nez amusé chez Shaporo et une profonde irritation chez Falcon. Pendant qu'il cherchait comment répliquer, il fut caressé par une odeur alléchante. Familière, mais bien plus intense que tout ce qu'il avait pu connaître, il s'arrêta et prit une profonde inspiration. Il fut pris d'une sensation de calme et de tranquillité, mais aussi d'une faim intense, plus par gourmandise que par disette. Il jeta un regard alentour et trouva la source de l'arôme, une échoppe était adossée à un bâtiment dont la cheminée occupait la totale largeur du toit, exhalant une fine fumée blanche et l'odeur attirant Falcon.

- C'est là qu'on va.

Tous les torts d'Eleyon étaient pardonnés et Falcon avança d'un pas décidé, toujours curieux de savoir ce qu'était cette odeur si attirante. Il fut cependant rattrapé puis doublé par une forme floue fonçant vers le lieu d'affaires. Jamais Falcon n'avait vu qui que ce soit marcher aussi vite, et encore moins Shaporo. Le voyant marcher à un tel rythme, Eleyon se demandait s'il pouvait le motiver autant à pratiquer la magie. Devant l'étal rempli de pains et de viennoiseries en tout genre, Falcon esquissa un sourire en passant son nez par-dessus les mets présentés, il s'arrêta devant de larges miches, de pain noir. A n'en plus douter c'était ça qui attirait Falcon, et il eut toutes les peines du monde à se retenir de ne pas éventrer le pain et à dévorer la mie.

- Je peux t'aider jeune homme ?

A côté de Falcon se trouvait un homme chauve au tablier blanc le dépassant d'à peine une tête, mais dont le physique athlétique le faisait paraître plus imposant qu'il ne l'était. Il ne paraissait pas agressif, mais la surprise de Falcon lui fit croire que c'était le cas. Il fit un pas en arrière, attirant le regard du boulanger vers Nephilim, et Eleyon. Dès qu'il eut posé les yeux sur le mage de feu, le regard du boulanger s'illumina, il se rua sur Eleyon, le souleva, raide comme un piquet et tourna sur lui-même.

- Ça fait tellement plaisir de te revoir mon garçon. Je suis très content de savoir que tu vas bien.

- Herth, tu me fais mal. dit Eleyon, ses coudes plantés dans ses flancs par la poigne du boulanger.

- Oh désolé. dit l'artisan en le reposant.

Il balaya du regard les compagnons d'Eleyon, puis la rue qui longeait la boulangerie.

- Entrez, entrez. On fera les présentations à l'intérieur, il est bientôt l'heure de fermer de toute façon. dit Herth en regardant le soleil disparaître à l'horizon.

Il débarassa les étals de leur marchandise avant de les replier à même le mur du bâtiment. En quelques instants, il ne restait plus rien à l'extérieur, Herth emmena les quatre mages à travers sa boulangerie, jusque dans son fournil. D'un claquement de doigt, il fit taire les braises de son four, aussi large que les cheminées sur le toit, et libéra la pièce de la chaleur étouffante. Dans le même geste, il retira son tablier, le fit pendre au crochet qui lui était destiné, s'essuya le front et s'affala sur une chaise.

- Qu'est-ce qui t'amènes ici Eleyon ? Tu n'es pas à Fiore maintenant ?

- Ce serait long à t'expliquer, mais on a certains problèmes à régler ici.

- Toujours par rapport à l'Empereur ?

- Dans un sens oui.

- Tu sais, je te le redis, mais je pense que limiter l'usage de la magie est une bonne chose, je ne crois pas que c'est la bonne méthode actuellement.

- L'Empereur ne veut pas limiter la magie, il veut l'interdire. dit Shaporo.

- Qu'est-ce que tu peux faire ? Imagine que tu souhaites raser ce village, ou un village voisin, maintenant, qu'est-ce qui t'en empêcherait ?

- Vous ?

- Je ne peux pas être partout. Eleyon non plus. Mais précisément, si tu décidais de dévaster un village, sans mage pour le protéger, tu y arriverais. Imagine ce que c'est que d'être un civil tout en sachant que n'importe qui pourrait être capable de ça.

- Comme il l'a dit. Ce n'est pas dans les plans de l'Empereur de simplement nous limiter. dit Eleyon.

Herth hocha la tête.

- Tu as raison, vous êtes plus concernés que moi, c'est à vous de décider. Donc, en quoi puis-je t'aider ?

- Est-ce que tu as des nouvelles d'Emyrge ?

Herth poussa un long soupir et passa sa main sur son crâne glabre.

- Oui. J'ai préféré garder un œil sur lui, même après son départ..

- Est-ce que tu sais s'il fait partie des mages de feu qui attaquent le Dark Chess ?

- C'est lui et ses élèves oui.

La langue d'Eleyon claqua. Emyrge était déjà un problème conséquent, mais savoir en plus qu'il avait pris deux autres mages sous son aile était une épine dans son pied, peut être que finalement, la venue de Falcon était une bonne chose. Ce dernier comprenait étrangement ce qui était en train de se passer et ne pouvait réprimer un sourire béat sur son visage.

- Tu as la moindre idée de où on pourrait les trouver ?

- Ils patrouillent entre ici, Graham et Centillion, mais visiblement leur base est à l'est, dans les contreforts, sur la route de Conway.

- On va devoir s'occuper d'eux.

- Est-ce que je peux vous convaincre de ne pas vous battre ? dit Herth en soupirant.

- Moi oui, lui non.

- Tu me promets d'essayer ?

- Ça ne dépend pas de moi.

- Ça me suffira. dit Herth en se levant de sa chaise, finissant de ranger ce qui pouvait l'être. Vu l'heure, vous allez passer la nuit ici. Je vais devoir faire quelques courses, tu viens avec moi Eleyon ?

Maintenant seul à seul, Herth put s'adresser à Eleyon sans se soucier d'oreilles indiscrètes.

- Emyrge est resté longtemps après mon départ ?

- Il n'a pas très bien pris le fait que ce soit toi qui parte avec Gladius. Il n'est parti qu'il y a quelques années, et il a travaillé, beaucoup.

- Il est vraiment dangereux alors ?

- On peut dire ça,mais il n'a jamais attaqué personne d'autre que le Dark Chess. Je pense qu'il fait simplement ça pour se battre contre d'autres mages. Ça m'étonne qu'il ne soit pas venu me voir pour ça d'ailleurs. dit Herth, presque déçu d'avoir été ignoré.

- Je pensais qu'il serait passé outre, ça fait presque dix ans.

- J'ai peur que cela soit justement ce qui le motive.

- A ce propos…

- Oui ?

- J'aimerais que tu entraînes Shaporo. Le blond qui est avec moi.

- C'est un mage de feu aussi ?

- On peut dire ça. C'est moi qui le formait, mais je n'y arrive plus, il n'a plus envie de rien.

- Tu veux dire qu'il refuse de t'écouter ?

- Il fait le strict minimum, j'ai l'impression de perdre notre temps. Je me rappelle quand je m'entraînais que—

- Tu n'es pas comme les autres. Tu n'as aucune idée à quel point c'est rare d'avoir quelqu'un dont la seule motivation nécessaire c'est de savoir jusqu'où il peut aller. La plupart d'entre nous, pauvres mortels, nous avons besoin de quelque chose de plus. Ce sera son cas à lui aussi.

- J'aurai préféré qu'il comprenne sans que rien ne lui arrive.

- Certains ne comprennent pas, même avec ça. Mais je ferai ce que je peux.

Eleyon ne pensait pas être un grand professeur, et le meilleur qu'il connaissait se tenait à côté de lui. Si lui n'arrivait pas à tirer quelque chose de Shaporo, Herth y arriverait sans aucun doute.

- SI tu arrives à en faire la même chose que d'Emyrge ou moi, je n'aurai plus à m'inquiéter.

Herth haussa les sourcils de surprise.

- Ça me semble légèrement élevé comme standard. Je ne sais pas si c'est bien pour lui de devoir toujours se comparer à toi. J'en connais un autre à qui ça a posé problème.

- C'est motivant non ? D'avoir quelqu'un comme objectif.

- Pour Shaporo je n'en sais rien, peut être que c'est justement ça qui le démotive, qu'il se dit "à quoi bon" en voyant ce que tu es capable de faire. C'était motivant pour Emyrge, mais sans doute pas pour ton ami.

- Je me demande où il est en ce moment.

- Il cherche sans doute quelqu'un avec qui se battre, et il en sera ainsi tant qu'il ignorera que tu es là. Ce qui ne devrait pas prendre longtemps. dit Herth en pointant deux doigts vers un toit, faisant disparaître un petit esprit de flammes qui le surveillait.

Loin à l'écart du village, une jeune mage à la courte queue de cheval ressentit cette disparition, elle esquissa un léger sourire et se tourna vers un homme aux cheveux bruns et au maillot noir.

- Chef, vous aviez raison de garder un œil sur votre maître, il a eu de la visite.

Elle entreprit de décrire avec force détails Eleyon et le reste de sa troupe, mais l'attention du second mage avait déjà été captée par le mage de Tempesta, le reste de la piétaille n'avait que peu d'importance. Il sourit et soupira, soulagé.

- Tori, prévient Aslac. On va à Gauss.

- Vous ne voulez plus vous débarrasser du Fou de Centillion ?

- Non, j'ai plus intéressant à faire maintenant.

Incapable d'attendre davantage, Emyrge s'empara de son manteau doré accroché au mur et fit signe à Tori de le suivre.