5 – Le maître d'hôtel annonça les visiteurs puis se retira, en franchissant le seuil Charles marqua un temps d'arrêt.

- « Joy, je croyais que nous devions parler. »

- « c'est ce que nous allons faire mais en leur présence, cette histoire les concerne aussi.»

- « je ne pense pas, cette histoire concerne la CIA. »

- « tu te trompes, la CIA n'est qu'une infime partie d'un tout. Vous êtes là pour comprendre alors écoutez ceux qui savent.»

Joy cessa de parler pour se lever et se diriger vers ses grands-parents.

- « je suis si contente de vous revoir. »

- « nous aussi, mais pourquoi ne viens tu plus nous voir ?»

- « dieu sait que c'est là mon souhait le plus cher grand-mère mais si je l'avais fait je vous aurai mis en danger.»

- « qu'est ce que tu racontes ma chérie, tu as quitté la CIA depuis de longues années tout cela fait partie du passé. »

- « mais mes ennemis s'en moquent, ça devient une histoire personnelle. Tu ne dis rien grand-père.»

- « je te comprends, et puis que pourrais je dire ? Toutes mes paroles seront vides de sens. Comment te sens tu ? »

- « bien. J'utilise un fauteuil roulant pour les longues distances, mais sinon je me rétablis doucement.»

Joy repartit en direction du bureau et s'y installa Kerenski se tenait debout près de la fenêtre, Simon était accoudé sur le rebord de la cheminée et Largo était assis sur l'un des sièges visiteurs près du bureau.

Charles et les autres s'installèrent sur le canapé et les chaises restantes. Adriana attaqua la première.

- « je peux savoir ce qui s'est passé. Qui était ces gens et pourquoi Edouard ?»

- « Edouard était un joueur, il avait toujours des créanciers quelques parts, lorsque j'ai travaillé pour le groupe W après avoir quitté la CIA, papa m'avait reniée. Vous mère ne vous préoccupiez guère de moi et en ce qui concernait maman, je la voyais rarement hors de la tour à cause de mon rythme de travail si bien que lorsque les ennemis de Nério se sont intéressés à moi, ils n'ont rien trouvé ni famille affectueuse ni aucun lien d'aucune sorte. Même ma fille je l'avais éloignée de moi afin de la protéger.»

- « tu ne réponds pas.»

- « il était impossible de m'atteindre car je n'ai laissé personne m'approcher suffisamment afin qu'il puisse devenir mon talon d'Achille. Seul Georgi m'était assez proche mais il connaissait les risques puisqu'il subissait les mêmes…. J'ai quitté la tour à l'arrivée de Largo, pour aller m'occuper de la filiale Europe et Asie sous le couvert du contrat signé entre Arès et Winch Airlines.»

- « parce que Michael savait lui aussi. »

- « évidemment. La commission est partout, partout tu trouveras des gens qui lui sont inféodés. La CIA, la NSA et les autres n'échappent pas à la règle. Quand tu étais à Washington, as-tu entendu parler des agents que je détenais.»

- « ….. »

- « rien si ce n'est un bruit de couloir sans consistance. » Joy avait dit cela un rictus déformant son visage.

Le visage de Charles ne laissait transparaître aucune émotion, mais Joy ne s'y trompa pas la fixité de son regard le trahit.

- « dis moi papa tu te souviens de John ?... Oui l'affaire Azerbaïdjan, c'est eux qui l'ont mise en place, les hommes qui y sont morts sacrifiés par Naylor c'est sur leur ordre, il me voulait, c'était un test pour savoir jusqu'où je tiendrai. Ce sont eux qui ont aidé John à revenir et qu'il m'enlève, ils n'avaient plus besoin de Naylor il avait montré ses limites ils ont laissé Kerenski et Michael l'achever. Je peux te citer d'autres cas où tu n'as fait qu'exécuter leurs ordres.»

- « et Edouard dans tout ça. »

- « un pion, un simple pion pour mettre un pied dans Arès. Ils voulaient accéder au groupe W et à d'autres compagnies dont je gérais la sécurité…. Edouard aimait les jeux or les casinos où il jouait leur appartenaient. Ils lui ont donné carte blanche, et lorsque ses pertes se sont élevés à plus d'un million d'Euros, il lui ont fait signé cette procuration où il leur laissait les pleins pouvoirs afin qu'ils agissent en son nom…. La conséquence a été le vote de défiance à Rambouillet. Mais ce que ni Edouard ni la guilde n'avaient prévu c'était les contrats que j'avais signé au nom d'Arès avec le groupe W. Lorsque je faisais partie de la garde de Nério je dirigeais plusieurs équipes de commandos, le département espionnage du groupe comportait énormément de personnes qui du jour au lendemain se sont retrouvées sans rien. En fait il y avait déjà un mouvement de grogne parmi ce personnel une partie s'est rapidement reconvertie une autre est demeurée indécise quant à la voie à suivre, je les ai récupérés et leur ai fait intégré Arès avant de les réaffecter à la sécurité de sites sensibles. Des sites laissés sans défense après le renvoi du personnel, car la sécurité n'était pas seulement du ressort de Winch sécurité mais aussi de l'espionnage. D'un côté Largo tu nous avais soulagé d'un vers qui pourrissait le fruit mais de l'autre tu nous as laissés sans défense face aux attaques de la commission.»

- « tu te souviens du centre de la CIA qui a explosé la nuit de mon départ….. C'est Edouard qui les a informés. »

- « pourquoi te croire, tu aurais pu monter cette histoire pour te débarrasser de ton frère et de devenir l'héritière à sa place. »

- « héritière du groupe Chevalier…. Combien pèse-t-il en tout quelques centaines de millions de dollars, un milliard à tout casser, je dirige actuellement un holding de plus de trente milliards. Et je contrôle l'un des plus puissants réseaux de trafic de drogues et d'armes au monde…. Demandez après moi au fin fond du Nicaragua et ils vous diront qui je suis. Escobar et son empire ne sont rien. Cette compagnie dont vous êtes si fière n'est que du menu fretin. J'ai droit de vie et de mort sur un empire souterrain, je détiens 15% du groupe déjà en plus de ce que je possède je deviens donc actionnaire majoritaire. Je n'avais pas besoin de le tuer je pouvais le virer simplement pour détournement de fond.»

- « je ne sais pas pour le reste mais je sais que Joy a soigneusement planifié l'affectation de son personnel au sein d'Arès après son départ j'ai du reprendre les rennes de la société, en apparence tout était normal et fonctionnait mais à chaque poste clé l'un des hommes de Joy avait pris place, sans que personne ne s'en aperçoive Joy a créé, un royaume dans le royaume. »

- « je vois que tu as découvert ma petite supercherie, contrer la commission est ma priorité, ils ont tout saccagé autour de moi et il était hors de question que je laisse des petits plaisantins nuire à mon travail. »

- « c'est donc toi que protégeaient les Valence et les Takamiya lors de cette fameuse descente.»

- « c'est vrai tout cela, Joy dis moi…. Ils sont vraiment sous ton contrôle. »

- « contrôle, pas vraiment mais disons que lorsqu'il s'agit de contrer la commission j'ai priorité, c'est moi qui prends la direction des deux clans…. Ces gens sont une armée formée à lutter contre la commission, c'est pour ça que je veille à ce qu'aucune agence ne s'enfonce trop dans nos affaires.»

- « comment fais tu pour vivre avec tout cela ? »

- « vivre, qui a dit que je vis Largo. Je me cache en permanence, je ne peux laisser personne m'approcher, parce que s'il m'approche il peut mourir ou alors c'est un agent de la commission. Dans un cas comme dans l'autre c'est un homme mort.»

Depuis le début de cette rencontre Kerenski et Simon étaient demeurés silencieux, le premier se contentait de recouper ce qu'il venait d'apprendre avec ce qu'il savait déjà remplissant ainsi les blancs qui persistaient. Pour le second cependant ce silence était du au choc causé par ce qu'il découvrait. Une question vint à l'esprit de Simon.

- « dis Joy pourquoi est ce que Largo n'a pas été mis au courant de ton existence et de ce que recouvrait le département espionnage du groupe ?»

- « le département espionnage du groupe W n'était plus sous contrôle, c'était devenu un royaume dans le royaume l'acte de Largo nous évitait d'avoir à les liquider un par un, en cela il les a sauvés, malheureusement Largo n'avait pas toutes les cartes en mains. A cause de tous les espions de la commission infiltrés au sein du groupe, nous ne pouvions afficher l'organigramme réel de cette unité….

- « et pour les salaires.»

- « je faisais des virements à partir de certains comptes secrets du groupe. Puis après notre renvoi j'ai récupéré la plupart des effectifs pour Arès.»

- « oui mais pourquoi John ne m'en a pas parlé. »

- « Largo tu refusais d'écouter ses conseils et puis rapidement après ta prise de pouvoir tu as pris systématiquement le contre-pied de ce que conseillait le conseil, pire tu te mettais dans les pires situations puis Diana est apparue dans ta vie et là il était impossible de te parler ou de te faire entendre raison. Sullivan a abandonné l'idée de te mettre au courant seul Kerenski savait car il m'arrivait de recourir à ses services ou lui aux miens…..

- « tu savais et tu ne nous as rien dit. »

- « John le lui a interdit. »

- « je suis le PDG du groupe W et c'est moi que la commission veut. »

- « peut être Largo, mais durant ces trois années à la tête du groupe W tu t'es comporté le plus souvent en gamin capricieux (Joy quitta son siège pour aller vers Largo et s'empara de sa main) tu avais des idées si arrêtées sur toute chose, tu n'aurais pas compris la portée de nos actes. D'ailleurs la comprends tu maintenant ?»

- « oui….non, je ne sais pas. Tout est glauque et sombre. Que dois je comprendre ? Tu règnes sur un empire de la pègre et tu contrôles la compagnie familiale, je sais que Nério t'a laissé une petite fortune. J'ai l'impression de voir quelqu'un d'autre à ta place. Déjà durant cette année j'ai eu du mal à te cerner. »

- « dans ce chaos, je me suis perdue pour commencer à me retrouver lorsque vous trois m'avez entourée…. On continue cela ce soir juste nous quatre.»

Joy avait murmuré ces dernières paroles. Puis doucement Joy regagna sa place.

- « je vous ai parlé de la commission afin de vous prévenir, mais ce que je vous ai dit ne doit sortir de ces murs, si vous le faites vous serez mis à mort. La commission tue toute personne pouvant lui nuire. Elle a tué Nério….sacrifié John Naylor peut importe ce que cela lui coûte l'important pour elle est de survivre.»

Les heures s'étaient écoulées au dehors mais dans cette pièce le temps semblait s'être figé, les questions continuaient de fuser et Joy de répondre, si tous s'en contentaient Kerenski était le seul à avoir relevé quelques entorses certes minimes mais qui atténuaient certaines révélations.

L'horloge murale afficha midi, c'est à ce moment précis que choisit Kerenski pour quitter son poste d'observation et se diriger vers Joy.

- « vous savez maintenant ce que vous vouliez savoir, il suffit à présent.»

- « j'ai d'autres questions à lui poser. »

- « plus tard. Joy se remet à peine de son coma. »

- « depuis quand tu parles pour moi Kerenski. »

- « depuis que tu ignores toutes les recommandations médicales….. Joy ne me force pas à agir. »

- « je n'ai pas le temps Kerenski, j'ai des mesures à prendre avant l'arrivée du reste de la famille Van Diep. Si Pierce est prêt à se tenir à son engagement sa mère est plus difficile, je dois m'y préparer.»

- « rien ne presse. »

- « au contraire, cette femme a parfaitement connu Nério et je sais ce dont elle est capable. Je dois les protéger, je le lui ai promis….. Le jour de notre dernier repas ensemble avant mon départ pour le monastère.»

- « tu ne leur as pas tout dit. »

- « les croyais tu capables d'assumer toute la vérité. Comment aurait réagi ma mère si je lui avait dit qu'il m'a torturé, qu'il a envoyé des hommes m'assassiner je ne te parle pas du café d'Anthony mais des autres fois, où les attaques avaient ciblé aussi bien Largo que moi…. Lorsque tout cela sera fini, il y aura des décisions à prendre. »

Kerenski avait fermement mis à la porte la famille Arden et Malverne, Simon s'était approché et se tenait près de son ami de toujours tandis que Kerenski se tenait près de Joy. Il n'y avait plus qu'eux quatre dans la pièce.

- « tout va bien Largo ? »

- « oui, je suis désolé Joy. »

- « pourquoi ? »

- « je suis désolé du fardeau que t'a fait porter mon père, il n'aurait pas du.»

- « si cela n'avait pas été moi cela aurait été quelqu'un d'autre.»

- « non, personne ne doit se voir imposé pareil fardeau.»

- « c'est la vie Largo. Je ne le regrette pas moi, ce n'est pas facile tous les jours mais j'y ai gagné beaucoup.»

- « alors pourquoi ne pas nous en avoir parlé plus tôt. »

- « qu'y aurais tu gagné encore plus de questions sans réponse. Non, je suis ta garde du corps Largo, je suis là pour te protéger de tes ennemis et pour me mettre entre toi et ce qui pourrait représenter un péril. »

- « même au prix de ta vie. »

- « même à ce prix là. Ma vie ne vaut rien pour moi, elle ne représente rien. »

- « arrête de dire pareilles conneries Joy…. Si ta vie ne représente rien pour toi, elle représente quelque chose pour nous. Tu es notre amie Joy un membre de cette famille recomposée…. Au début il y avait Largo et moi puis Kerenski est arrivé….. bon d'accord c'était pas l'amour fou mais on a commencé à vivre tous les trois et appris à nous connaître il y a eu des bons et des mauvais moment puis tu es arrivée, belle froide et inaccessible mais si présente, discrètement tu nous as entourés et veillé sur notre sécurité mais tu as été là pour nous remettre à notre place lorsque nous nous oubliions. Tu es devenue notre garde fou, celle qui ne craignait pas de nous remettre à nos places. »

- « merci Simon, mais un jour viendra où vous me haïrez. Ce monde où j'évolue est en train de m'engloutir, un jour…..

- « non Joy, on ne le laissera pas faire….. Je… je suis là, je ne suis pas ce qu'on fait de mieux comme garde fou mais je suis là et les autres aussi. »

- « vous êtes gentils. Allons rejoindre les autres, Alicia doit être là maintenant. »

Sur ce mots Joy mit fin à cette première matinée de révélations, d'autres allaient suivre Largo avait le droit de savoir quelques vérités concernant son passé et ses racines. Mais elle devait freiner aussi Danitza car d'après ce que lui avait révélé Nério elle était impétueuse et sous le coup d'émotions trop fortes à juguler se laissait guider par elle.

Le petit groupe abandonna la bibliothèque et partit rejoindre les autres. Ils retrouvèrent effectivement Alicia dans l'un des salons en compagnie de Daniel et des deux fillettes. Largo allait signaler leur présence lorsque Simon lui fit signe de se taire.

Simon observa alors à loisir le tableau qui s'offrait à lui, pendant un an Simon avait partagé la vie de cette femme, dans l'intimité il avait découvert une autre femme plus sensible et humaine. Elle savait faire la cuisine et aimait sa demeure qu'elle avait décorée selon ses goûts.

Pourtant à aucun moment ils n'avaient parlé d'enfant. Cette idée n'avait jamais effleuré l'esprit d'aucun d'eux mais la vision de Joy en compagnie des fillettes et de Daniel avait réveillé en Simon le désir d'avoir des enfants lui aussi.

De son côté les pensées d'Alicia suivaient approximativement le même cheminement. Aucune de ses liaisons n'avaient duré aussi longtemps, Simon travaillait autant qu'elle si bien que le temps qu'ils passaient ensemble ils ne le passaient pas en vaines querelles, au contraire ils en profitaient au maximum.

Mais Alicia aussi ne pouvait se leurrer, elle avait toujours favorisé sa carrière professionnelle souvent au détriment de sa vie privée, cela lui avait coûté son premier mariage mais la blessure s'était rapidement refermée c'était une blessure d'amour propre plus qu'autre chose. Mais avec Simon c'était autre chose.

Cet homme ne craignait pas ce qu'elle était, un requin, Largo les avait surnommés comme ça elle le savait. Il ne se sentait pas écrasé par elle, il était son égal.

Plongée dans ses réflexions elle ne s'était pas aperçue de l'arrivée des autres jusqu'à ce deux mains vinssent l'enlacer. C'était Simon.

En face elle vit Largo se pencher vers Joy et lui murmurer quelque chose à l'oreille. Celle-ci esquissa un sourire pour signifier son assentiment Kerenski lui se contenta d'un bref signe de la tête.

L'année avait été difficile pour le groupe W qui avait dû faire face à plusieurs tentatives de déstabilisation, obligeant l'Intel à demeurer en état d'alerte. Joy avait souvent disparu pour des journées entières afin d'exécuter des missions pour John et Michel ou inspecter des sites, de même que Simon si bien qu'aucune occasion ne s'était présentée à eux pour se réunir.

Aujourd'hui ils allaient enfin se rencontrer.