6 – Danitza s'était obligée à la patience, depuis sa conversation avec Pierce la veille au soir, elle était sur des charbons ardents. Il lui avait parlé, il était sympa selon Pierce.

La nuit avait été longue mais dés les premières lueurs du jour elle avait été sur le pied de guerre, elle avait préparé ses valises pour son séjour puis avait ordonné de préparer celle de Marlene, du bébé et des deux hommes.

Vaincu Alester regardait Danielle régler les derniers détails avant le départ, les limousines attendaient patiemment qu'on les appelât.

A dix heures la famille quitta New York en direction de la demeure en bord de mer.

- « es tu sûre de ce que tu fais ? »

- « je l'ai cru mort pendant vingt neuf ans Alester…. Peux tu comprendre cela ? »

- « je ne sais pas, mais que vas-tu faire une fois que tu seras face à lui, Joy Arden ne te laissera pas l'approcher. »

- « elle ne peut pas m'en empêcher.»

- « fais attention, elle nous tient en échec depuis plus de quatre ans, à chaque fois que nous nous sommes emparés d'elle elle s'en est sortie alors ne commets pas l'erreur de la sous-estimer en plus tu n'as pas été tendre avec elle, elle ne risque pas de t'avoir oubliée. »

- « c'est mon fils, est ce que tu comprends….mon fils. »

- « mais comment comptes tu te présenter à lui ? Nous nous sommes acharnés sur le groupe W pendant deux ans, un an en tant que chargés du groupe et un an en supervisant les projets visant les membres de l'Intel. Joy Arden est parfaitement au courant et Sullivan aussi et je ne doute pas qu'ils aient réussi à monter un dossier. Alors quelle sera sa réaction en apprenant que sa génitrice voulait sa mort.»

- « mais je ne le savais pas Alester….je ne le savais pas. »

L'exaltation de cette découverte était retombée, d'un côté la joie de savoir son fils vivant et ayant hérité de ce qu'elle avait commencé à construire avec Nério durant leur brève union et de l'autre l'affliction de ne rien pouvoir lui dire. Fatiguée et abattue Danielle se laissa retomber entre les bras de son compagnon.

Les Arden s'étaient retirés après les fracassantes découvertes de la matinée. Les révélations faites par Joy continuaient de tourbillonner dans la tête de chacun si bien qu'un étrange silence régnait autour de la table du déjeuner même les fillettes se taisaient. Joy elle s'était retirée afin de laisser les garçons digérer ses informations et en parler entre eux.

Après le repas Alicia se retira aussi, elle avait senti la tension qui habitait son compagnon et ses amis.

Autour de la table un long silence s'installa, Largo fut le premier à le briser.

- « dis Kerenski tu savais ce que Joy faisait au groupe. »

- « pas vraiment, lorsque j'ai pris possession du bunker Sullivan est arrivé complètement affolé, Joy était présente en train d'emballer ses affaires c'était le jour de ton escapade manquée à Atlantic city, dans l'hélico c'était elle. A son retour John attendait toujours dans le bunker, il a été on ne peut plus clair, Joy avait des responsabilités au groupe W et était indispensable mais moi non. Si je rendais son travail difficile il s'arrangerait pour me faire virer du groupe.»

- « ça veut dire que je ne contrôlais rien. John faisait tout dans l'ombre. »

- « non, tu diriges le groupe mais il est impossible de faire virer de bord à un holding comme le tien en si peu de temps. Cela m'avait marqué après l'affaire Valence, mais j'ai préféré ignorer ce qui se passait tant que cela n'interférait pas avec le groupe.»

- « et toi Simon qu'est ce que t'en penses ?»

- « je ne suis pas sûr d'avoir tout saisi, mais une chose est claire Joy a fait en sorte de reprendre sur elle une partie des désengagements de Largo dans les affaires sales du groupe…

- « Simon a raison, afin d'éviter les représailles qu'entraînaient ses prises de décisions, du moins pour les entreprises qui luttaient contre la commission, Joy replaçait les capitaux. Car une procédure devant une cour de justice aurait été préjudiciable pour nous. »

- « quel préjudice… je ne fais qu'assainir les affaires du groupe. »

- « mais les contrats étaient légaux…. Ce que tu avais fait c'était une rupture de contrat sans motif valable.»

- « mais je ne sais toujours pas ce que vient faire Joy dans cette histoire?»

- « elle est le cerveau qui calcule et planifie. Quand j'étais en Russie j'ai vu la réaction de Sullivan, à des milliers de kilomètres de tout nous avons pu obtenir un jet sur un simple mail. »

- « qu'est ce que ça veut dire ? »

- « à priori l'empire de Nério était plus que le groupe W…

- « Kerenski qu'est ce que tu veux dire ? »

- « l'empire qu'a créé Nério ce n'est pas seulement le groupe W mais aussi un empire souterrain voué à lutter contre la commission. Le groupe W a eu deux héritiers toi et Joy. »

- « c'est pas bête ce qu'il dit…

- « maintenant que vous le dites ça expliquerait beaucoup de chose….comme ses absences et ses blessures dont elle ne parlait jamais. »

- « pauvre Joy, je me sens un peu con là, la lutte contre la commission elle y est beaucoup plus impliquée que nous. »

- « c'est un fait Sullivan me l'a dit durant le vol du retour, Nério savait que tu ne pourrais avoir le sang froid nécessaire ni le détachement pour affronter tout cela, alors il a scindé son empire en deux, le groupe W est devenu tien et le reste est revenu à Joy qui avait été à ses côtés et qu'il avait formée. »

- « il ne me faisait pas confiance….

- « Largo il ne s'agit pas de confiance mais de connaissance. Même si tu n'as pas grandi sous son regard Nério a suivi ce que tu devenais, il a vu ce dont tu étais capable, il avait confiance en tes capacités d'homme d'affaire mais connaissait ta façon de percevoir le monde. Et en cela vous vous différenciez. »

- « et qu'est ce que je peux faire maintenant…. Cette explication était sensée m'éclairer sur mon père, le groupe et ce qui s'était passé conséquence je me sens encore plus mal. »

- « allez mon pote calme toi, ce n'est facile pour personne mais surtout pas pour Joy…

- « pourquoi….. Même mes questions sont incapables de traduire ce que je veux dire. »

- « Joy, n'a jamais eu l'habitude de parler elle faisait face seule à ses démons et ses blessures personne ne s'inquiétait de ce qui pouvait advenir d'elle. Si bien que l'opinion des autres n'interférait jamais, Kerenski était le seul à se douter de ce que tout cela cachait mais il ne la jugeait pas, ils viennent du même monde alors les subtilités ça le connaît….. Mais nous deux, on est plutôt chien fou, on fonce sans se poser de questions et on est gentil ou méchant ce qui n'est pas toujours le cas tu en conviendras. »

- « tu as raison Simon… quel gâchis! »

La discussion mourut d'elle-même. Cette discussion avait levé le voile sur certaines ombres qui demeurait, chacun dans son coin les trois hommes digéraient les informations. Au dehors Natalia et Azmaria jouaient sous la garde d'Helen qui était arrivée durant la matinée.

Il était midi lorsque les deux limousines franchirent les grilles de l'immense parc entourant les deux maisons. Doucement elles traversèrent le parc pour s'arrêter devant la maison où logeait Pierce.

Alors que Largo observait depuis la salle à manger les jeux des deux fillettes, Joy apparut auprès d'Helen. Celle-ci se tourna vers la jeune femme et lui parla longuement, Joy se contentait d'écouter hochant la tête de temps à autre et plaçant un mot ici et là à l'issus de la discussion Joy sortit un portable de sa poche et contacta quelqu'un la discussion fut brève, il voyait ses lèvres remuer mais aucune expression ne venait altérer le masque impassible qu'était le visage de la garde du corps.

La pièce s'était vidée, Kerenski s'était retirée, sûrement dans sa chambre, son portable devant lui. Il était sûrement en train de remporter une nouvelle victoire sur un quelconque rival aux échecs. C'était sa façon de faire le point.

Simon devait se trouver à l'étage en compagnie d'Alicia, mais lui aussi devait songer à autre chose qu'à la femme qui lui faisait face, il devait reconstituer le puzzle en fonction des nouvelles pièces.

Helen se retira laissant Joy seule, encore affaiblie par un si long coma, Joy se laissa tomber sur l'herbe.

Sans hésiter Largo décida de la rejoindre.

- « moi qui croyais que je supportais le pire du groupe W. Je me sens subitement quelque peu stupide.»

Joy leva la tête et croisa le regard de Largo qui pesait sur elle.

- « il n'y a pas de quoi, s'il n'y avait pas eu toutes ses fausses révélations faites par la commission tu n'aurais jamais rien su. »

- « pourquoi, moi je te dis tout et toi tu nous exclus de ta vie.»

- « non, mais je n'ai pas l'habitude qu'on s'inquiète pour moi et puis je n'aime pas te sentir tiraillé ne sachant comment réagir.»

- « laisse moi juste un peu le temps d'assimiler que tu es bien plus que ce que tu ne parais. »

- « que veux tu dire ? »

- « avant tu étais Joy, héritière de Arès et ma garde du corps et amie. Maintenant tu es tout cela avec en plus héritière de tout le groupe familial mais aussi l'héritière d'une partie de l'empire souterrain de Nério.»

- « tu ne m'en veux pas trop.»

- « je crois que c'est à moi que je m'en veux, j'ai refusé de reparler à Nério si bien que je ne le connais pas du tout ou si peu. A cause de cette méconnaissance je n'ai pas su réellement appréhender ce qu'il représentait. Est-ce que Monique savait ?»

- « elle devait se douter que tout ce que faisait Nério n'était pas très catholique, mais c'était Nério.»

- « dis moi, est ce que ça ne te gêne pas de côtoyer des criminels?»

- « des fois, mais comme partout certains ont certaines valeurs morales qu'ils respectent d'autres pas, j'ai appris à ne pas trop m'appesantir sur le sujet. Et puis à la CIA c'était ça mon boulot, vivre comme eux, réagir comme eux être l'une d'entre eux….. Vous êtes ce qui me permet de garder la tête hors de l'eau et savoir où se trouve la limite à ne pas franchir, je crois que si vous n'étiez pas apparus dans ma vie tous les trois j'aurais définitivement perdu ce qui me rattachait à l'humanité.»

Marlene était montée dans la chambre qui lui était destinée dés son arrivée, la petite Irina entre ses bras, Alester était montée aussi en compagnie de sa femme. Ils avaient besoin d'un petit moment pour se remettre du long trajet avant de se retrouver pour le déjeuner.

Ils se retrouvèrent tous autour de la table comme par le passé tous les quatre seulement. Le repas se passa agréablement et la discussion tourna exclusivement autour des préparatifs du baptême.

Alors que le repas touchait à sa fin Marlene s'excusa et se retira dans sa chambre, une fois assurée de son départ Danielle se tourna vers son fils.

- « tu l'as vu ? Tu lui as parlé ?»

- « oui maman et tu le sais bien je t'ai tout raconté par le menu. Même ce qu'on a mangé.»

Tout en parlant Pierce s'était levé et arpentait la pièce, son regard effleura un instant celui qui était son père et un sentiment l'étreignit. Son père semblait si malheureux.

Le jeune homme arrêta ses déambulations pour regarder le jardin commun aux deux maisons. Sur la pelouse il les vit, Joy assise dans l'herbe Largo la tête posée sur les genoux de la jeune femme et Natalia qui s'amusait à mettre des fleurs dans les cheveux de sa mère.

Le tableau était idyllique, cyniquement il se dit que si la presse les voyait nul doute que le monde entier saurait que Largo Winch avait une petite fille avec sa garde du corps.

- « tu veux donc tellement les voir maman…. Viens et regarde les.»

Danielle ne se fit pas prier elle se précipita vers son fils et regarda par la fenêtre. Ce fut comme quelque chose se brisait en elle, elle le voyait il était là en chair en os quelques mètres les séparaient seulement et près de lui sa petite fille, cette enfant abandonnée par Marlene.

- « j'y vais. »

Et avant que quiconque ne pût l'arrêter, elle ouvrit les portes-fenêtres et s'élança vers la petite famille.

Ici bien à l'abri du monde Joy avait baissé sa garde et se laissait aller à profiter de son séjour et de son entourage.

Cette année avait été difficile sur le plan professionnel et les temps de récupération trop court si bien que son rétablissement demanderait plus de temps cette fois-ci.

Malgré le froid mordant qui régnait Joy ne bougeait pas, elle se laissait bercer par le babillement de Natalia et la main paresseuse de Largo qui dessinait des arabesques sur sa cuisse, ils ne ressentaient pas le besoin de parler, leur silence parlait pour eux.

Le bruit des pas crissant sur le verglas tira le couple de cet état de béatitude, Natalia, elle cessa de jouer avec le cheveux de sa maman à la vue de la nouvelle arrivante.

La tension subite qui rigidifia le corps de Joy tira Largo de sa somnolence.

- « qu'est ce qui se passe Joy ? »

- « tu ferais mieux de te lever on a de la visite. »

- « John est là. »

- « non la mère de Pierce.»

- « quoi ? Ta tante ! »

Malgré son handicap Largo se leva prestement arrachant un rire à Joy.

- « dis donc si j'en crois ta vélocité, ce n'est pas la première fois que tu doives fuir à l'arrivée de quelqu'un. »

Le rire de Joy résonna agréablement aux oreilles de Largo, les révélations de la matinée prenaient leur place et le rire de Joy n'en était que plus précieux. Largo se tenait droit et subissait un peu mal à l'aise l'examen minutieux auquel le soumettait la ''tante de Joy''.

- « bonjour tante Dany, j'ai appris pour Marlene je suis contente pour elle. » Tout en parlant Joy se dirigea vers Lady Danielle en arrivant à sa hauteur Joy fit mine de l'enlacer avant de lui murmurer à l'oreille « tentez de lui dire quoi que ce soit et je vous jure sur ce que j'ai de plus sacré que je vous tuerai. »

- « vous ne pouvez m'en empêcher. »

- « si j'ai promis à Nério que je veillerai sur lui et je le ferai et puis cela ne servira à rien, j'ai chez moi un dossier en béton prouvant que la mère de Largo est morte dans cet accident sur la route.»

- « vous êtes aussi odieuse que John. »

Joy ne répondit rien mais se détacha de sa tante puis fit signe à Largo et à la fillette de s'approcher.

- « Largo, je te présente tante Danielle, on l'appelle tante Dany. Tante Dany je te présente Largo et Natalia. »

- « je suis ravie de vous connaître Monsieur Winch, et toi aussi Natalia (elle s'agenouilla devant l'enfant) Tu es une grande fille dis moi. »

- « oui, je suis une demoiselle, maman et Mamy Délia vont faire un bal pour moi. »

- « et je serai invitée ? »

- « oui, tout le monde va venir. Et même je porterai une robe de princesse. »

- « oui ma chérie mais maintenant va rejoindre Helen et Azmaria. »

- « oui maman. Au revoir Madame, tu viens tonton Largo, on va choisir ma robe de bal. »

L'intervention de Natalia fut la bienvenue, elle offrait Joy l'opportunité de mettre les choses aux clairs avec l'ex femme de Nério.

- « allons chez vous nous devons parler. »

- « je suis là pour Largo pas pour vous. »

- « ne m'obligez pas à le convaincre de partir nous devons parler. »

- « très bien suivez moi. »

Les deux femmes se dirigèrent vers la demeure des Van Diep où Alester et son fils patientaient.

L'accueil de Lord Alester fut courtois mais teinté de froideur, celui de Pierce cordial.

- « pourquoi voulez vous m'empêcher de lui dire, il a le droit de savoir. »

- « droit de savoir que sa mère s'est acharnée à vouloir le tuer pendant un an, qu'elle a retourné contre lui les femmes de sa vie.»

- « je ne le savais pas, est ce que vous pouvez le comprendre. »

- « je le conçois mais Largo lui conçoit mal qu'on fasse partie de la commission. Pour lui ceux qui en font partie sont des monstres. »

- « mais je suis sa mère. »

- « vous n'êtes qu'une ombre diffuse, il ne sait même pas à quoi vous ressemblez. »

- « il va enfin pouvoir mettre un visage sur celle qu'il appelle maman. »

- « essayez de comprendre, Largo a déjà eu assez de mal pour s'accommoder de qu'était Nério qui a lutté contre la commission et en est mort. Mais vous vous avez choisi d'y demeurer et d'y faire élever Largo tandis que Nério a eu le courage de vouloir éloigner son enfant de ce monde là afin qu'il puisse choisir.»

- « et Natalia pourquoi l'avoir enlevée à la clinique. »

- « je ne l'ai pas enlevée, votre fille ne voulait pas de ce petit être. A la clinique nous avons partagé la même chambre, je me remettais d'un attentat contre Nério quand ils l'ont amenée, elle était tombée dans la rue évanouie et comme c'était le centre de soin le plus proche ils l'y ont amenée pour accoucher. Alors que je me réveillais de mon anesthésie je l'ai entendu pleurer doucement, je me suis rendormie mais à mon réveil j'étais pleinement consciente qu'il me manquait quelque chose. Mon bébé, l'attentat contre Nério a coûté la vie à mon enfant il est mort. C'était un petit garçon, tout ce qui me restait du seul homme qui m'ait aimé et il était mort par votre faute. Je pleurais ce petit garçon que je ne verrai jamais, elle pleurait à cause de ce bébé dont elle ne voulait pas. Nério s'est occupé de moi et avait pris à sa charge mes soins et ceux de votre fille. Durant les jours qui ont suivi nous avons fait connaissance et parlé, au fil des conversations elle s'est livrée puis a donné le nom de sa famille. Et là il a su. Mais il ne pouvait garder l'enfant et moi j'avais besoin de réconfort. Ce jour là Natalia est devenue ma fille et la petite fille de Nério. Malgré les années il vous avait conservé son affection Natalia Danitza Winch, tel est son nom mais pour les autres elle est Natalia Danitza Arden Kerenski. »