Chapitre I

« Je crois que quelque chose m'est apparu cette nuit, mais je ne peux m'en souvenir. Les réminiscences de mon passé ne semblent pas devoir exister en ce monde.

Je voudrais encore dormir. Dormir longtemps, ne plus me réveiller et vivre au milieu de songes.

Ne pas être ici, ne plus exister, voilà ce que j'aurais aimé en quittant le monde des vivants. »

Le jeune homme ouvrit lentement ses paupières. Le jour s'était levé et la douce clarté envahissait l'abri de fortune.

Son estomac le brûlait, la faim n'avait pas disparu avec la nuit. Qu'est-ce qu'un mort, une âme, devait-il manger ? Ce monde était tellement illogique, un mort pouvait-il mourir d'inanition ? Ridicule !

Soupirant d'ennui, il croisa les bras derrière sa nuque et fixa le plafond.

Et maintenant ?

Quelle était sa tâche ici ? Que devait-il faire ? Attendre que l'éternité se passe ? Attendre quelque chose qui donnerait un sens à sa présence ici ?

A peine un jour depuis son arrivée, quelques heures, tout juste quelques heures, et déjà, il était las de cette pseudo existence.

D'un bond, il se releva. Il refusait que sa vie se résume à ça, il voulait plus, il voulait découvrir ce monde et le comprendre.

« Peut-être ai-je mérité cette existence, peut-être est-ce ma punition. Je veux juste comprendre, je crois que s'est en comprenant que je trouverai la paix et que j'accepterai ce monde inconnu qui m'effraie. »

OoOoO

Les rues s'étaient soudain animées. Se traçant un chemin au milieu de la foule bruyante, le jeune homme captait ça et là des morceaux de conversation.

« Shinigami », les dieux de la mort, un de ceux qui avaient dû emporter son âme en ce monde, était un mot qui revenait souvent. Il y avait à la fois du respect et de l'indignation dans les propos tenus. De l'indignation, il le comprenait, se voir emmener dans cette ville misérable pour y passer l'éternité n'avait rien de bien réjouissant, mais le respect, là, il ne voyait vraiment pas.

Il regarda sur sa gauche où une tour blanche dominait avec orgueil les taudis.

Shinigami. A quoi ressemblaient-ils, ces juges arrogants, décidant du destin des âmes ?

Le dédale des ruelles lui fit perdre son sens de l'orientation. Deux enfants le bousculèrent sans ménagement, hurlant, braillant, les mains chargées de pommes rouges.

- Attrapez-les ! Mais attrapez-les ! hurla une femme en tablier blanc brandissant son poing

Réagissant par instinct, il s'élança à la poursuite des deux gosses et attrapa le moins rapide par le col de son maillot bleu ciel.

- Lâche-moi ! Ne me fais pas de mal ! Promis, je ne recommencerai pas !

L'enfant lui fit pitié. Son visage émacié sous ses mèches de cheveux châtain foncé, sa peau trop blanche et l'expression terrifiée de son regard, éveillèrent un sentiment d'injustice. Ce n'était pas les quatre pommes qu'il serrait fermement contre sa poitrine qui le nourriraient convenablement.

« Je n'ai pas envie de réfléchir sur ce qui est bien ou mal dans ce monde, je comprends juste que la misère oblige un gamin à voler quelques pommes. J'ai faim, vraiment très faim, peut-être serais-je amener au même crime. »

Il jeta un regard à la femme furieuse qui courrait péniblement vers lui. Elle tenait une sorte de petit fouet dans sa main droite.

- Tu vas apprendre sale morveux ! lança-t-elle avec une voix forte.

Il sentit l'enfant se raidir.

- Tiens-toi bien, et guide-moi ! murmura-t-il à l'oreille du pauvre gosse complètement affolé.

« Je crois prendre la bonne décision, je veux le croire. Je n'avais pas envie de m'impliquer, mais je ne peux pas rester aveugle devant la souffrance de cet enfant. »

OoOoO

L'enfant tomba à genoux, semblant épuisé. Appuyé contre le mur de ce qui semblait être sa maison, le jeune homme haletait bruyamment, recherchant toujours plus d'air à insuffler à ses poumons.

- Merci…

Il hocha la tête d'un signe entendu et se laissa choir sur le sol. Ses jambes ne le portaient plus, c'était une sensation étrange, pour la première fois depuis son arrivée, il se sentait réellement vivant. La peur, l'excitation, toutes ses émotions l'avaient sorti de sa torpeur.

Il avait couru, portant l'enfant qui n'avait pas lâché ses pommes, slalomant entre les passants, les bousculant parfois, avec toujours le sourire aux lèvres.

Cela lui avait plu. Cette sensation grisante, cette envie de protéger, tout cela lui avait réellement plu.

- Je…Je m'appelle Yukio…

Le jeune homme saisit la pomme maladroitement tendue vers lui. Le garçonnet semblait nerveux, il le détaillait de haut en bas, sans doute se demandait-il pourquoi un étranger l'avait aidé.

Il ne le savait pas lui-même, il avait agit comme ça, sans réfléchir, cela lui avait paru naturel de le secourir.

- Tu…Heu…

L'enfant semblait attendre qu'il se présente à son tour et le silence qu'il gardait paraissait le mettre plus mal à l'aise encore.

- Je suis Ichi.. .

Ichigo. Le nom de son ancienne vie. Celle qu'il avait eue sur terre, au milieu des vivants. Une vie dont il ne lui restait rien, juste un nom.

- Ikki. Je m'appelle Ikki.

Une nouvelle vie, un nouveau nom. Un nom comme un autre, qui ne l'attachait à rien.

Yukio sourit, plus rassuré.

Ikki croqua alors la pomme dont le jus inonda sa bouche d'une douce saveur sucrée.

« C'est… ! s'étonna-t-il de cette sensation si agréable.

- Elle n'est pas bonne ? s'inquiéta le garçon.

- Non…Non. Ce n'est rien. »

Ils mangèrent en silence. Yukio partagea le reste de ses pauvres victuailles avec lui. La faim était trop grande pour qu'il refuse, même par politesse.

« C'est ta maison ? demanda le jeune homme, brisant le silence.

- Oui !

- Tu vis seul ?

- Ma maman et mon frère vont bientôt revenir. Ils doivent me chercher, j'espère qu'ils ne sont pas inquiets pour moi… »

L'intérieure de la maison n'était pas en meilleur état que la cabane dans laquelle il avait passé la nuit. Quelqu'un avait rafistolé grossièrement les trous dans les murs, les fenêtres ne possédaient pas de vitres et étaient juste cachées par des bouts de tissu servant de rideaux. La décoration était plus que sommaire, mais quelqu'un s'était donné du mal pour apporter un peu de couleur à la pièce. Une nappe verte recouvrait une table qu'il imaginait bancale, des fleurs fraîches trônaient sur le rebord de la vétuste cheminée, dans un vase de verre à moitié fêlé et le balai, négligemment posé vers la porte, indiquait que le sol devait régulièrement être balayé.

« T'es pas du quartier, hein ? releva l'enfant plus perspicace qu'il n'y paraissait

- Du quartier… ?

- Tes cheveux sont vraiment beaux ! Je me souviendrais si je t'avais vu avant ! »

Un peu gêné, Ikki passa une main dans sa chevelure qu'il se rappela rousse. Il n'allait pas passer inaperçu ainsi, se dit-il avec un léger sourire.

Ils discutèrent pendant quelques minutes, le petit garçon lui apprit qu'il se trouvait dans la zone sud du Rukongai, le nom de cette grande ville, dans le district soixante-dix huit, nommé Inuzuri.

Il réalisa par les propos du garçonnet que la ville était bien plus gigantesque encore que ce qu'il avait cru.

« Tu ne quittes jamais la ville ? demanda-t-il

- C'est dangereux ! Il y a parfois des hollow qui viennent.

- Des hollow ?

- Ce sont des monstres qui viennent manger ton âme. Heureusement, les shinigami nous protègent. J'en ai déjà vu il y a quelques années, ils ont tué le monstre d'un coup d'épée, ils étaient forts ! J'aimerai être shinigami plus tard, mais mon frère me dit que je n'ai pas assez de puissance spirituelle pour ça…

- On peut devenir shinigami ? s'étonna Ikki

- Ouais ! Mais faut réussir l'examen à l'académie. Si je devenais shinigami, ma mère et mon frère pourraient vivre dans les beaux quartiers de Rukongai ! »

Ikki le regarda avec amusement alors qu'il prenait le balai le levant en l'air tel une épée et le rabaissant brutalement.

Les shinigami étaient donc des âmes comme Yukio ou lui. Rien à voir avec les créatures hideuses qu'il avait imaginées un peu plus tôt.

La porte d'entrée s'ouvrit brutalement, les faisant sursauter.

« Yukio ! s'écria une jeune femme aux longs cheveux blonds en apercevant l'enfant

- Maman ! »

Maman ? La mère paraissait bien trop jeune pour être la mère d'un garçon de sept-huit ans.

Sans plus s'arrêter sur ce détail, il se releva, prêt à s'éclipser. Il avait déjà bien assez profité de cette famille.

« Attends ! Ikki !

- Tu as retrouvé ta famille, je vais partir maintenant.

- Reste ! le supplia l'enfant en l'attrapant par la main. »

Ce contact le fit tressaillir, le troublant légèrement. Tout comme le goût du fruit dans lequel il avait croqué, il fut surpris de ressentir des sensations si vraies.

« Maman, c'est le monsieur qui m'a sauvé ! Il s'appelle Ikki. Tu as vu, ses cheveux sont bizarres !

- Merci infiniment Monsieur Ikki ! fit aussitôt la jeune femme en se penchant en avant.

- Je…Heu…Ce n'était rien…Vraiment… »

OoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoO

« Rukia, es-tu certaine de ta décision ?

- Oui… »

L'espace confiné du bureau l'étouffait et la présence imposante de son grand-frère se tenant droit et fier près de la fenêtre, ne faisait qu'alourdir ce sentiment d'oppression.

« Je n'irai pas contre ta volonté.

- Merci…, murmura-t-elle du bout des lèvres.

- Rukia…Tu n'es pas obligée de te plier aux exigences qui ont été émises. J'ai moi-même clairement exprimé mon désaccord. »

Elle en aurait pleuré. Elle savait qu'il voulait la protéger, comme il l'avait toujours fait. Mais maintenant, c'était à son tour de protéger les intérêts de la famille Kuchiki.

Il ne devait pas subir ses fautes, c'était à elle d'en payer les conséquences.

- Je retourne dans mes appartements, fit-elle retenant quelques larmes prêtes à s'échapper de ses yeux.

Il ne se retourna pas alors qu'elle quittait la pièce, se contentant de crispé ses poings. Peut-être n'ignorait-il pas à quel point cette décision lui faisait mal, mais elle devait se montrer forte, elle ne voulait pas qu'il s'inquiète pour elle.

Le long couloir la menant à sa chambre lui parut interminable. Courageusement, elle garda ses pleures jusqu'à ce qu'elle eut refermé la porte de sa chambre.

Là, elle se laissa alors glisser sur le sol, son yukata aux fleurs sombres s'auréolant autour d'elle.

En quelques jours, les évènements s'étaient enchaînés, précipitant son destin.

Rester forte, elle se l'était promis, elle le lui avait promis, mais à cet instant, elle en était incapable.

Elle resta de longues minutes prostrée, se détachant de tout. Elle ne sut combien de temps elle regarda le mur de sa chambre avant qu'un domestique ne vienne frapper à sa porte, lui annonçant que son grand frère la demandait de nouveau.

- Je vais être forte, Ichigo, murmura-t-elle à elle-même devant le miroir où se reflétait son visage bien pâle. On se reverra bientôt, et même si tu ne te souviens pas de moi, je te montrerai que je suis forte…