Un craquement résonna dans les sous-sols d'Imladris, Elwen s'étouffa avec son propre sang. Le paradis s'était vite transformé en enfer sur terre, elle-même n'avait pas compris ce qui se passait lorsque deux gardes l'avaient attrapée avant de la jeter dans un puits si interminable qu'il lui avait paru sans fond. Elle avait supplié, hurlé toute la nuit, gémi de douleur, appelé Legolas de toutes ses forces jusqu'à ce que sa voix se brise. Une douleur tranchante grandissait dans son coeur, une haine contre elle-même la submergeait déjà. Pourquoi n'avait-elle pas su contrer le monstre qui tentait de reprendre le contrôle sur elle !

Elle avait rugi de colère, supplié les elfes de la libérer alors qu'elle se savait coupable. Oui, elle avait trahi ceux qui étaient prêts à lui faire confiance. Elle avait trahi Legolas. Cette pensée la dégoûtait, elle sentait ses entrailles se consumer sous la fureur qui grandissait à chaque instant en elle.

Elle avait trahi le seul être qui l'avait aidée, qui l'avait sauvée et donné une chance pour mieux le poignarder dans le dos.

Lorsqu'on était venu la tirer de son puits, elle avait cru un instant que tout allait s'arranger. Puis, elle avait vite compris que non. Elle accueillait chaque coups comme une part de rédemption. Bien sûr qu'elle méritait tous ces traitements, bien sûr qu'elle méritait de ne jamais ressortir de la Vallée secrète.

Le maître d'arme lui brisa trois côtes en lui assenant un énième coup de pied et poussa un hurlement de jouissance. Personne, absolument personne, ne pouvait se vanter d'avoir tenté de duper les elfes. La trahison était le pire crime dans ce peuple et le mot n'existait que pour désigner les félonies des humains. Si l'un d'eux essayait de piéger un elfe, c'était tout le peuple elfique qu'il cherchait à tromper. Et c'est d'eux tous qu'il recevrait son châtiment. Chaque gifle, chaque douleur étaient assenés par la communauté elfique toute entière.

Elwen ne sentait plus son visage, mais le savait méconnaissable. Le soulagement n'aurait pas dû avoir sa place dans son coeur, mais elle ne pouvait s'en empêcher à la pensée de la prochaine rencontre avec Legolas. Elle tremblait déjà de rage en imaginant le regard qu'il porterait sur elle et si elle pouvait se cacher derrière un masque de contusions, elle était prête à se laisser mourir sous les coups.

« QUI ? Rugit l'elfe qui lui brisa la rotule d'un coup sec. Qui t'envoie dans nos rangs achever l'un des nôtres ? »

Le sang l'empêcha de répondre et elle laissa échapper un gargouillement sanglant en basculant par terre quand il la gifla. Le silence emplit étrangement la pièce et Elwen ouvrit prudemment le seul œil capable de voir pour remarquer la silhouette encapuchonnée d'Elrond. Elle laissa échapper par mégarde un gémissement de désespoir et tenta de ramper vers lui. Un pied s'abattit lourdement sur son dos et lui coupa le souffle.

« Je vous en supplie, parvint-elle à souffler à travers ses cheveux. Je vous en supplie ... »

Elrond laissa planer sur elle le pire des regards, la jaugeant comme un être de la pire espèce. Le dégoût, voilà tout ce qu'elle y lut, le dégoût pur et la déception amère. Avec un sanglot, elle se sentit tirée en arrière et referma les yeux pour hurler de douleur alors que les coups reprenaient.

Jamais elle n'aurait cru revivre un tel enfer si vite, à peine quelques semaines hors de Coldfells. Le désespoir la rendait faible et Elwen était juste … fatiguée. Fatiguée de souffrir, de serrer les dents à chaque torture, de prier des dieux qui ne voulaient plus entendre son nom de la laisser mourir.

Son corps fut projeté en travers de la pièce et atterrit contre un mur. Les sons se firent murmures, les pâles lumières devinrent éblouissantes et l'elfe se sentit sombrer doucement.

« Hélios … dit-elle dans un dernier souffle. Hélios, je t'en prie aide-moi.

- Qui est Hélios ? » Clama l'écho d'une voix alors que les paupières de l'elfe glissaient.


« Laissez-moi lui parler. »

Legolas semblait être resté figé sur place depuis son arrivée dans la demeure d'Elrond. Ses yeux portaient une blessure dont il avait l'air de souffrir encore. Il parlait d'une voix absente, le regard dans le vide, l'âme latente. Il n'avait pas prononcé un mot depuis qu'on avait jeté Ilestelwen au cachot et emporté l'Helblàr pour la placer dans un lieu sûr.

Lentement, il s'était approché du papier de soie pour le déplier avec soin et observer l'étrange racine qu'il renfermait. D'un air distrait, il l'avait étudié longuement, figé dans un silence buté.

« C'est impossible, nous ne pouvons pas vous permettre cela.

- Pourquoi ? Demanda laconiquement l'elfe blond en se tournant vers Celebrian qui était restée avec lui.

- Parce que cette fille a essayé de vous tuer. » murmura Celebrian en posant une main apaisante sur son épaule.

Legolas hocha négativement la tête, fermant douloureusement les yeux. Celebrian laissa échapper un soupir tremblant, ses yeux brillaient de larmes contenues.

« Non … non, non. Elwen ne ferait jamais ça, souffla Legolas, les yeux toujours fermés.

- Legolas … Je connais bien cette douleur. Je lis dans vos yeux la souffrance d'un homme qui voit s'effondrer devant lui le temple qu'il prévoyait de bâtir, rasé par la personne qui était censé l'aider à en poser chaque les pierres. Vous avez le droit d'être en colère …

- Je ne suis pas en colère, la coupa-t-il en rouvrant brusquement les yeux.

- Bien sûr que si … murmura tristement l'elfe en le prenant dans ses bras. Bien sûr que si, ne me mentez pas. »

Legolas ne pleurait pas, fixant sans ciller la nuit par la fenêtre ouverte derrière eux.

« Ce qui me fait le plus mal est de penser à tous les instants que nous avons partagés dans lesquels je ne voyais que de la joie et de la découverte alors qu'elle jubilait de me voir si insouciant.

- Vous n'avez pas à vous en vouloir. Ilestelwen est quelqu'un de mauvais, profondément mauvais, qui sait se cacher sous les traits d'une victime pour mieux piéger sa cible. Vous ne pouviez pas lire dans ses yeux la lueur sadique de son plan puisque votre coeur est trop pur pour y croire. »

Celebrian poussa doucement Legolas à s'asseoir sur le fauteuil à sa gauche et se laissa glisser dans celui voisin. D'une main délicate, elle caressait sa paume, formant d'étranges arabesques qui, pendant un très court laps de temps, lui vidèrent entièrement l'esprit.

Pourtant les terribles mots qui ne le quittaient pas revinrent à la charge.

Elle a essayé de me tuer. Elle qu'une part de moi avait choisi.

Elle voulait me tuer.

C'était un cauchemar. Ce n'était pas possible. Legolas avait beau fermer et rouvrir les yeux, la douloureuse réalité restait toujours aussi vive. Il se leva brusquement en entendant la porte s'ouvrir.

Elrond apparut dans l'encadrure, le regard grave, et fixa l'elfe. L'ombre de ses yeux semblaient vouloir le prévenir des mauvaises nouvelles dont ils étaient porteurs.

« Elle s'est évanouie en ne laissant échapper qu'un nom : Hélios. Savez-vous de qui il s'agit ?

- Non. Non, je ne sais rien, soupira Legolas en baissant la tête. Et dire qu'un temps j'ai cru la connaître.

- Il doit probablement être son maître. C'est un nom d'Homme, il est si étrange qu'un humain vous connaisse assez pour ordonner et vouloir votre mort …

- Peut-être n'en a-t-elle jamais reçu l'ordre … Peut-être qu'elle a agi seule, que cet acte n'a été motivé que par son esprit, continua Legolas face au regard surpris du seigneur.

- Ne pensez pas à de telles choses murmura Celebrian.

- Il faudra bien que ces choses soient dites un jour ! » Répondit sèchement l'elfe, le regard furieux.

Le silence s'était fait pesant, mais quelque chose hurlait inlassablement en chacun des trois elfes.

« Surtout, vous n'avez pas à vous sentir honteux, Legolas, assura gravement Elrond.

- Pas un instant je ne me suis douté d'elle ! Rugit Legolas, explosant brusquement de fureur. PAS UN INSTANT JE N'AI PENSÉ QU'ELLE POUVAIT ME TUER !

- Cela aurait pu arriver à n'importe qui ! Supplia Celebrian en lui attrapant le bras. N'importe qui … »

Legolas fulminait, il se dégagea de la prise de l'elfe et bouscula Elrond.

« Je veux la voir, il haletait. Je veux voir de mes yeux la sorcière qui a voulu me détruire. »


Il faisait si sombre. L'odeur ferreuse du sang était partout et Legolas distingua enfin une silhouette avachie contre un mur. Même s'il avait essayé, il n'aurait pas pu retrouver en ce tas de chair à vif les traits de l'elfe qu'il pensait connaître.

Il s'approcha lentement d'elle, sa gorge se serrant un peu plus à chaque pas. Un léger sifflement s'échappait de la masse informe devant lui et ce son lui glaçait les os. Il sursauta en voyant le corps remué à son approche et il croisa sans prévenir le regard terrifié de la bête à ses pieds. De la peur pure emplissait ses pupilles malgré les boursoufflures de ses paupières et Legolas fut incapable de détacher son regard d'elle. Son souffle se coupa et il sentit son coeur rater un battement.

Ils retenaient mutuellement le souffle de l'autre, suspendus dans une hésitation teintée de terreur. Méconnaissables.


Elwen ouvrit les yeux sur le visage de Legolas. Il la dominait de toute sa taille et la rage qui faisait fourmiller ses membres la terrifia aussitôt. Il ne la quittait pas des yeux et elle crut un instant qu'il allait la frapper. Ses beaux yeux bleus avaient perdu tout de la douceur qui faisait leur charme pour devenir aussi glacials que glaçants. À cette vue, quelque chose s'éteint en elle. Elle ne voulait pas qu'il ait cette image d'elle en tête, elle ne voulait pas qu'il la voit ainsi. Elle ne savait pas pourquoi mais cela avait désormais plus d'importance que toute autre chose au monde.

« J-Je ne voulais pas. » parvint-elle à articuler en postillonnant du sang à travers ses pleurs.

Il ne répondit rien, se contentant de maintenir un regard interdit sur elle. Ce qu'elle lisait en lui lui donnait envie de mourir, ici et maintenant, pour ne plus jamais recroiser son regard. Elle qui pensait ne plus jamais ressentir cette terrible douleur de voir celui qu'on aime le plus ne lui réserver que de la haine, elle avait eu plus que tort.

Elle se mit à pleurer de manière incontrôlable, tremblant de tout son corps de charpie. Parce que c'était vrai, elle ne voulait pas. Il ne la croirait jamais et elle devrait désormais porter chaque jour le poids de l'échec de leur histoire en laquelle elle avait placé tous les espoirs qui étaient apparus depuis Coldfells et la disparition de son paradis mortel.

« Legolas, je t'en prie … » sanglota-t-elle en fermant les yeux.

Les larmes brûlaient ses plaies, alimentant une chaîne de souffrance qui semblait sans fin. Et déjà était venu le temps où elle le suppliait, détruite à ses pieds, anéantie et sur le point de mourir. Au bord de l'inconscience, elle le vit pourtant s'agenouiller près d'elle et approcher ses lèvres de ce qui avait été son oreille.

« Tout est pardonnable, murmura-t-il. Excepté le mensonge et la trahison. Je ne crois pas avoir assez de bonté ou de pitié pour toi. »

Il se leva sans attendre, sourd aux sanglots qui s'échappaient de son corps détruit, et fit au signe aux gardes de reprendre leur travail.

« La vengeance n'est jamais une trahison, entendit-il distinctement s'échapper de la masse qu'il quittait alors que les deux elfes la relevaient de force. J'y avais droit. »

Legolas se retourna vers Ilestelwen, une fureur lui glaçait les boyaux et il crut qu'il allait se jeter sur elle pour l'achever de ses propres mains.

« Quelle vengeance ? Cracha-t-il. Hein, quelle vengeance, Ilestelwen ? Je t'ai SAUVÉE ! Je t'ai donné trente ans de ma vie, quelle vengeance ?

- Tu ne comprends rien … frémit-elle alors que ses paupières se fermaient lourdement et que sa tête basculait.

- Comment ça je ne comprends rien ? Je t'ai TOUT donné et voilà comment tu me remercies ? En m'empoisonnant dans mon sommeil ? » rugit-il en saisissant le corps inerte de l'elfe pour le soulever du sol.

Face à son manque de réaction, Legolas sentit la panique naître sans raison en lui et il tenta de trouver son pouls, les mains tremblantes. Il ne se comprenait pas lui-même, un instant il voulait qu'elle meure, emportée par les plus insupportables souffrances, la seconde d'après il tremblait de la savoir sur le point de succomber.

Son coeur battait encore faiblement, il la reposa au sol et sortit rapidement de la cellule, plus blême qu'il ne l'était en y entrant.

«Je ne voulais pas que vous voyiez cela, le sermonna Elrond qui l'attendait dans le couloir. Pourquoi vous être infligé ça ?

- Parce que je n'ai pas été assez courageux pour voir avant le monstre qui se cachait sous ses traits, il fallait bien que la part de moi qui le refusait encore cesse de se mentir, murmura Legolas en tremblant, la tête appuyée contre le mur de pierre.

- Mais il ne s'agit pas de courage. Legolas …, murmura gravement Elrond. Promettez-moi de ne plus jamais descendre dans cette cave pour reposer les yeux sur elle et sa souffrance, ce n'est pas quelque chose qu'il vous faut voir. S'infliger la douleur de celui qu'on a aimé ne permet pas de prouver quoique ce soit. Personne n'exige cela de vous.

- V-Vous ne comprenez pas. » gémit l'elfe alors que les sanglots commençaient déjà à l'emporter et qu'il se couvrait les yeux d'une main pour tenter d'en arrêter les larmes traîtres.

Elrond s'approcha doucement de lui et le prit dans ses bras, l'entourant de sa lourde cape.

« Non, en effet, je ne peux pas comprendre. Mais je peux vous aider. Je reconnais l'amour que je lis dans vos yeux et la douleur qui le surpasse infiniment. »


Enchaînée au mur comme un vulgaire chien, Elwen avait cessé de se débattre depuis des jours, se contentant d'entrouvrir les yeux à chaque fois que la porte de sa cellule s'ouvrait. Les coups ne l'atteignaient plus, la douleur était redevenue son meilleur allié, comme elle l'avait été des siècles durant. L'elfe l'avait presque accueillie avec soulagement, lui ouvrant ses bras comme elle l'aurait fait avec son plus vieil ami.

Lorsque le fer blanc rongeait sa peau, lorsque les lames mordaient sa chair, les cris qu'ils lui arrachaient résonnaient sans fin à l'intérieur d'elle comme la plus glaçante des musiques, celle qui lui disait qu'elle aurait bientôt fini de payer pour ses fautes. Chaque seconde de souffrance la rapprochait de la délivrance, quelle qu'elle soit.

Elle surprenait les regards frustrés des elfes, les éclats de rage de leurs gestes alors qu'elle leur refusait ces hurlements qui auraient dû emplir toute la Vallée comme un juste prix des ombres qu'elle avait voulu y apporter. Parce qu'elle avait voulu prendre la vie de l'un des leurs, défiant les Valar, Ilestelwen devait souffrir pire que la mort.

Les Valar avaient béni les elfes d'une vie éternelle et quiconque tentait de la reprendre s'opposait ainsi directement à eux, se prenant à tort pour leur égal. Les elfes étaient le peuple qui ne devait pas souffrir de la mort alors leur imposer était le pire crime aux yeux de tous ceux peuplant la Terre du Milieu.

« Dans quelle sorte de complot devait prendre part la mort du seigneur Legolas ? Demanda calmement Elrond en faisant un signe de main au garde qui s'approchait d'elle, une barre de fer en main.

- Je n'ai jamais voulu tuer Legolas, souffla l'elfe en se recroquevillant, profitant de ce moment de répit. Il est le seul elfe que j'ai promis de ne jamais blesser.

- Quelle mort devait alors servir l'Helblàr ? Continua Elrond avec patience, fronçant néanmoins les sourcils d'incompréhension.

- Je ne peux pas vous le dire. Vous prendriez ma tête pour la planter sur un pique. »

Elrond ne la lâchait plus des yeux, fronçant toujours plus les sourcils. Pas une fois il n'avait posé les mains sur elle, se refusant une violence que ses yeux parvenaient encore à cacher. Elwen attendait curieusement le moment où tout basculerait, parce qu'il viendrait, elle le savait bien et cette certitude se renforçait à chaque fois qu'elle surprenait une lueur dangereuse s'allumer dans le regard du plus stoïque des elfes. Quand viendrait l'instant où cette violence qui bouillait à l'intérieur de lui se déchaînerait pour le changer en un être que personne ne connaissait ? Ilestelwen changeait les gens, partout où elle allait, elle avait le terrible pouvoir de révéler la part abominable des autres, le terrible pouvoir de créer des monstres.

« Qui ? Insista-t-il. Qui était votre cible ?

- Je ne peux pas vous le dire, répéta-t-elle alors qu'il soupirait en se levant. Mais quelqu'un d'autre peut et vous dira son nom si vous lui demandez. »

Elrond s'était figé, incertain, il tourna les yeux vers elle mais Elwen s'était à nouveau murée dans le silence qui rendait fous ses gardiens depuis des semaines.

« Je ne peux pas vous le dire, répéta-t-elle une dernière fois, tristement, avant de se laisser retomber contre le mur.

- Legolas ? »

Sa question resta en suspend dans la sombre prison, le silence engloutissant tout aussitôt prononcée. Seules les pensées tonitruantes du seigneur elfe résonnaient entre ces murs, les sourcils de Elrond s'enfonçaient d'un cran à chaque seconde alors que ses yeux cherchaient dans le vide une réponse à cette énigme qui mourrait doucement devant lui.


« Que vous a-t-elle dit ? » Lâcha abruptement l'elfe brun en ouvrant la porte de la salle où Celebrian et Legolas discutaient à voix basse.

Les deux elfes se redressèrent et les chuchotements se turent immédiatement. Legolas crut un instant deviner un mince sourire sur le visage de sa compagne mais ce fut si furtif qu'il n'eut pas le temps de s'y arrêter. Celebrian se leva et s'approcha de son mari de son pas à la fois si aérien et certain. Une étrange dureté émanait d'elle, si sa jeune fille était la légèreté incarnée, elle était d'une force plus brute et concrète que tout autre elfe. La Dame de la Vallée Cachée n'était pas la pure et fragile elfe que tous voyaient à la mention de son nom, c'était une guerrière sans arme, une magicienne sans anneau : rien n'attestait de sa force, mais cela ne voulait pas dire qu'elle était inexistante.

Celebrian s'approcha de son seigneur et, alors que tous deux s'attendaient à ce qu'elle quitte silencieusement la salle, elle accrocha un bras au cou de son mari pour lui susurrer quelque chose à l'oreille. Elrond regardait inconsciemment le parquet et ses yeux remontèrent sur Legolas à mesure que son épouse lui glissait des mots si bas qu'il en fût le seul auditeur. Les deux elfes échangèrent un regard, interrogateur pour l'un et confiant pour l'autre, avant que l'elfe à la chevelure d'or blanc ne quitte la salle.

« Vous avez vu Ilestelwen ? Demanda prudemment Legolas en se levant de son fauteuil sans pour autant s'avancer vers l'elfe brun au regard perturbé et soucieux.

- Que vous a-t-elle dit ? Répéta Elrond. Ces derniers jours, que vous a-t-elle raconté ? A-t-elle fait allusion à une quelconque tentative de meurtre ?

- Non ! Répliqua aussitôt Legolas en écarquillant les yeux. Non, je ne l'aurais jamais amenée ici sinon … Elle m'a simplement raconté son dernier passage à Mirkwood et … et la mort de Zach, le fils de sa mère adoptive. »

A mesure qu'il prononçait ces mots, Legolas ralentit et son regard se perdit sur les murs couverts de carte qui les entouraient. Lorsqu'il releva les yeux vers le seigneur d'Imladris, ils étaient emplis de doute et de stupeur.

« Par les Valar … souffla-t-il d'une voix blanche.

- Zach signifie « les dieux se souviennent », dit gravement Elrond. Et quelque chose me dit qu'Ilestelwen n'a jamais oublié ce qui s'est déroulé entre les murs de Mirkwood la dernière fois qu'elle en a passé les portes.

- Ce n'est pas moi qu'elle voulait assassiner, murmura Legolas en fermant les yeux pour échapper aux horreurs que son esprit tentait de lui imposer alors qu'une douleur traversait ses traits. Ça n'a jamais été moi. »

Face au silence patient d'Elrond, l'elfe blond se retourna vers lui plus troublé qu'il ne l'avait jamais été. Il venait de comprendre quelque chose qui lui glaçait le coeur et que le seigneur ignorait encore.

« Alors que nous entrions sur vos terres, Ilestelwen me contait avec un tremblement dans la voix les horreurs qu'elle avait subi dans le palais de mon père. Elle n'était qu'une enfant quand les gardes de Mirkwood l'ont capturée alors qu'elle était perdue dans la forêt après la mort de toute sa famille. Durant sept longues années, elle a été oubliée dans les geôles de mon royaume, hurlant et suppliant pour qu'on la libère. »

Le silence grave d'Elrond était la réponse juste à une telle nouvelle, une nouvelle qui expliquait tant de choses qu'il lisait dans les yeux meurtris de sa prisonnière. Et Legolas ne mettait pas encore les mots sur la chose la plus terrible que disait cette histoire : Ilestelwen avait grandi dans le noir, emprisonnée par un peuple auquel elle n'appartiendrait pas. Enfermée sous le plus beau des palais où festoyaient des elfes resplendissants, elle avait autant pleuré seule qu'ils avaient ri entourés.

Elrond la voyait enfin, cette pauvre elfe, maintenue sous terre par ceux qui auraient dû l'accueillir et la consoler, rejetée par tous les peuples de cette terre, élevée plus près de l'enfer que du ciel.

Ilestelwen était une elfe qu'on avait voulu cacher, faire disparaître sous terre.

« Elle avait douze ans et tremblait de peur sous les regards acérés de toute la cour de Mirkwood, seule au monde, perdue et abandonnée par tous. Pas une seule fois Thranduil n'a fait preuve de compassion ou de bonté envers cette fille un peu trop humaine. Il lui a fait haïr les elfes, il lui a fait croire qu'elle ne méritait pas de revoir la lumière du jour alors que tout ce qu'elle demandait c'était une épaule pour pleurer la fin de son monde. Il a accouché du monstre qui sommeillait en elle et ne s'en est jamais excusé. »

Une rage contenue alimentait le léger tremblement de la voix de Legolas. Elrond ne disait toujours rien, se contentant de détailler la carte des Montagnes tout en réfléchissant à toute vitesse. L'elfe blond sentait ses doigts fourmiller de colère et serra le poing en jetant un coup d'oeil aux jardins par la fenêtre. Il avait besoin de se calmer, il avait besoin d'être violent et d'évacuer cette fureur qui emplissait son ventre.

« Elle avait douze ans. » assena encore une fois Legolas avant de claquer la porte derrière lui.

L'air dans le couloir était gelé, il n'y avait jamais fait attention. Le petit nuage de buée qui sortait de sa bouche portait une volupté et une évanescence qui l'empêcha de gagner le terrain d'entraînement au pas de course.

Bien sûr qu'elle avait droit à la vengeance, bien sûr que cette colère qui l'avait poussée à acheter de l'Helblàr était légitime. Mais cela n'excusait en rien son geste, la trahison avait cet aura d'inatteignable qu'aucune justification ne pouvait briser.

Alors que son épée s'abattait sur un des pantins en bois, des grognements de colère s'échappaient de lui. Les pensées ne semblaient pas vouloir arrêter leurs incessants entrechoquements. Il pensait, en silence, la terrible Ilestelwen avait tenté de l'alerter. Il pensait, sans un mot, tout en elle avait hurlé qu'elle ne contrôlait plus rien, qu'une part d'elle se changeait à nouveau en bête prête à tuer. Il pensait, avec chaque parole, elle lançait un ultime appel à l'aide qu'il n'avait pas compris.

Il lui avait pourtant promis d'être là, de la sauver de ce monstre incontrôlable qui la terrifiait et qui lui donnait envie de s'ouvrir les veines. N'avait-il pas vu les signes ou bien les avait-il ignorés ?

NON !

Un souvenir perdu remontait à la surface de sa conscience comme une bulle.

NON ! Avait-elle rugi. Non ! Arrête de croire qu'il y a du bon en chacun, c'est faux ! Personne ne change !

Qu'avait-il répondu ? Legolas arrêta son bras alors que l'épée allait s'abattre une énième fois sur le bois du mannequin. Haletant, il se passa une main dans les cheveux, incapable de se concentrer sur ce souvenir qui avait aujourd'hui un tout autre sens.

Les gens changent, tu peux changer. Et moi, je changerai le monde pour toi en en chassant tous les monstres.

- Tu ne comprends donc pas que le monstre c'est moi. » avait hurlé le regard désespéré qu'elle lui avait jeté.

Legolas ferma les yeux et soupira en laissant aller sa tête contre le pantin inerte. Qu'avait-elle essayé de lui dire à cet instant ? Que le monstre se réveillait à nouveau et qu'elle ne parviendrait pas à l'arrêter sans son aide, qu'elle avait besoin de lui. Il avait été aveugle.

« Vous l'aimez encore, n'est-ce pas ? » murmura une voix derrière lui.

Legolas rouvrit les yeux et se redressa pour croiser le regard si perçant de la reine des lieux. Il sut qu'il ne parviendrait pas à prononcer ces mots s'il continuait à la fixer et détourna les yeux.

« Quelque chose me souffle sans relâche de ne pas l'abandonner, soupira-t-il avec lassitude. Qu'il reste une lumière en elle qui finira par tout dominer et je sais que j'ai raison de ne pas me détourner encore d'elle.

- Pourtant, l'Helblàr que contenait son sac prouve le contraire, rétorqua l'elfe blonde en caressant du pouce l'impact qu'avait laissé l'épée de Legolas. Elle vous promet avoir changé, ressentir des remords et des regrets et voilà qu'elle met au point le plus macabre des plans pour assassiner votre père en se servant de vous comme passe-droit.

- Elle ne savait pas.

- Pardon ? Fit-elle en se retournant vers lui.

-Ilestelwen ne sait pas que Thranduil est mon père. La seule chose qui motivait son geste était la vengeance.

- Et pourtant son geste porte une trahison qui ne semble pas pardonnable. Savez-vous pourquoi l'amour supporte mieux la mort et l'absence que la trahison ?

- Parce qu'être trahi signifie voir s'effondrer le monde que l'on voulait construire avec l'autre. Elrond et vous avez les mêmes leçons et je crains qu'il ne m'ait déjà enseigné celle-ci, répondit Legolas avec un sourire amusé.

- Eh bien mon mari a beau m'avoir devancée, il semble avoir omis la part la plus importante de cette leçon. La trahison est la plus terrible des épreuves parce qu'elle vous montre la force vertigineuse de votre propre amour. »

Legolas détaillait l'elfe qui lui faisait face, incertain de bien saisir le sens de ses paroles.

« Vous êtes lié à cette elfe, Legolas, murmura tendrement Celebrian avec un léger sourire. Peu importe ce qu'elle fasse, peu importe les horreurs qu'elle commette, votre amour ne pourra se défaire. C'est à la fois la plus terrible et belle des promesses : une malédiction et un don que seuls les elfes peuvent comprendre. »

Celebrian attrapa l'arme de Legolas qui avait glissé au sol pour la soupeser. L'elfe la regarda faire sans dire un mot, figé par des paroles qu'il n'avait pas encore l'impression de comprendre.

« Aujourd'hui, vous avez beau être furieux et jurer ne jamais vouloir reposer les yeux sur Ilestelwen, nous savons tous deux que vous la retrouverez pour la sauver encore et encore, continua Celebrian d'une voix plus assurée et forte. C'est vertigineux, oui, de savoir qu'une part de vous est liée à jamais à elle et que même si vous le vouliez, vous ne pourriez pas la haïr, mais c'est ainsi. »

Le vent fit bruisser les arbres autour d'eux. Legolas soupira, voilà déjà que la colère était partie. Ce lieu avait l'incroyable pouvoir de calmer les âmes les plus violentes mais n'avait pas suffi à arrêter celle d'Ilestelwen.

« Êtes-vous allée la voir ? Demanda-t-il calmement.

- Non.

- Pourquoi ? s'étonna-t-il, même s'il connaissait déjà la réponse.

- Parce que je ne saurai pas la haïr pour son geste. La compassion que j'ai pour elle est déjà trop grande alors que je ne lui ai pas encore parlé. Je n'ai pas l'impartialité de mon mari et cette histoire ne me concerne pas assez. »

Legolas songea pourtant que la grande Celebrian pourrait être celle avec les mots les plus justes pour calmer le monstre qui vivait à l'intérieur d'Ilestelwen. Si Elrond était le diplomate, Celebrian avait le grand pouvoir de parler avec le coeur et de dire tout haut des vérités si justes qu'elles faisaient même naître des larmes chez les morts.

Tous pouvaient transformer un homme en monstre par les mots ou les actes, mais Celebrian possédait l'immense pouvoir d'apaiser les monstres pour les changer à nouveau en hommes. Legolas n'avait jamais rencontré une autre personne capable de faire cela. Et c'était ce qui rendait la Dame des lieux si fascinante, une magicienne de l'âme. Son mari guérissait les corps, elle en soignait l'essence et réconciliait les esprits.

Au creux de la nuit, la porte de la cellule d'Ilestelwen s'ouvrit et laissa apparaître la silhouette d'une elfe qui avait pourtant promis de ne jamais y entrer.


Encore une fois, je nai pas envie de mendier pour des reviews mais avouez que ça serait la moindre des choses. Je sais que j'ai un lectorat assez important aux USA et il se trouve que je parle français, anglais et allemand DONC vous pouvez m'écrire dans toutes les langues que vous voulez, je m'en fiche mais donnez-moi votre avis !

Biz