Je ne suis pas pleinement satisfait par ce chapitre. J'espère tout de même qu'il vous plaira de le lire?
Bonne lecture à tous!
Pat
CHAPITRE 12 : HÉROS
Nul doute que Ryô avait perçu sa présence, nul doute également qu'il se savait observé en ce moment-même, et pourtant, il restait impassible à contempler la ville, le vent jouant dans ses cheveux désordonnés. Les volutes bleues qui s'échappaient de ses lèvres disparaissaient en des formes fantasmagoriques et le halo de lumière qui caressait sa silhouette donnait à la vision une dimension irréelle, hors du temps.
Mick embrassa le spectacle des yeux quelques instants. Il ne pouvait nier le charisme de son ami, sa stature imposante et la force brute qui émanait de lui. Pourtant, la douceur de ses traits, cette baby face qui plaisait tant aux filles, ses manières d'enfant mal élevé lui conféraient un charme irrésistible, presque juvénile. Un sourire désabusé gagna le visage américain. Kaori n'avait pas échappé à la règle. Elle avait succombé au même titre que les autres. Peut-être était-ce simplet de résumer ainsi les sentiments de la rouquine mais l'amertume ne l'avait pas encore complètement quitté et guidait encore, parfois, ses réflexions. L'aimer et être aimé d'elle. Il y avait cru pourtant. Un peu quand même. Il avait touché du bout des doigts, comme effleuré, ce bonheur simple et terriblement appétissant, sorte d'aspiration supérieure, rêve d'idéal partagé. La prise de conscience avait sonné le glas de ses illusions. Avant même qu'il n'entre dans sa vie, Kaori s'était promise à un autre. C'était intellectuel, purement abstrait, conceptuel, car rien de tangible, jamais, ne la lia véritablement à son partenaire, mais elle était déjà enchevêtrée dans une inextricable situation sentimentale avec lui. Avec Ryô.
D'ailleurs, en toute circonstance, dans une nonchalance suspecte, ce dernier n'avait jamais été loin d'eux, gardant jalousement un œil sur celle qu'il s'évertuait à repousser méchamment, sans daigner toutefois la laisser lui échapper trop longtemps. Le brun n'avait pas été dupe de l'intérêt qu'elle inspirait à son ancien partenaire, il s'en était méfié, et ce, dès le premier regard bleu azur porté sur son trésor, dès le premier sourire échangé. Conscient du danger que représentait son ami, il avait tout d'abord fait mine de ne pas s'en soucier, feignant une méprisante indifférence pour la vie amoureuse de sa coéquipière, mais, dans un long et méthodique travail de sape, il avait défait, une à une, toutes les tentatives de séduction de son rival, le ridiculisant à la moindre occasion, l'acculant dans des situations cocasses et dévalorisantes. Mick avait cru rêver, hallucinait devant le comportement incompréhensible de Ryô mais, très vite, sa perspicacité avait refait surface et, dans une stupeur tremblante, il avait perçu la terrible réalité : Ryô tenait à cette femme, beaucoup plus que ce qu'il voulait bien admettre, beaucoup plus que ce que sa conscience lui autorisait. Quant à Kaori, toutes ses postures, ses sourires, ses regards, sa voix troublée et ses frissons n'étaient destinés qu'à celui qui la malmenait. Elle en était dingue. De tout son être.
L'américain détailla scrupuleusement la silhouette sombre de son ami. Cela faisait si longtemps qu'ils se connaissaient, ils ne pouvaient avoir de secret l'un pour l'autre, liés qu'ils étaient par cette amitié virile, faite de beuveries dantesques, de dangers inimaginables affrontés ensemble, de respect mutuel et bien sûr de rivalités tues. Tues, certes, mais conscientes. Rivalités professionnelles tout d'abord, fierté d'hommes qui placent en la force brute et dans la maîtrise absolue de celle-ci toute leur virilité. Rivalités amoureuses aussi, tous deux ayant une faiblesse exagérée pour les belles représentantes de la gent féminine. Il n'avait d'ailleurs pas été rare, durant toute la période de leur partenariat, qu'ils succombent à la même femme, se livrant alors une guerre fratricide mais sans réel enjeu, la récompense du duel important bien moins que le duel lui-même et la victoire sur l'autre. Parfois, aussi, quelques hardies n'avaient pas rechigné à visiter les bras de l'un puis de l'autre, se délectant des plaisirs sulfureux que chacun d'eux pouvait offrir ; ils forçaient alors leurs talents, connaissant la comparaison dont ils seraient les victimes consentantes, espérant muettement l'emporter sur le frère d'arme. Mais Kaori n'était pas de celles que l'on courtise dans l'espoir d'écraser l'autre prétendant, celle dont les faveurs couronneraient le vainqueur. Non, c'était de cœur qu'il s'agissait. Mick ne voulait pas partager, il n'y avait même jamais songé, ni placer la conquête de cette femme sur le plan d'une concurrente jalousie. Il avait juste désiré l'aimer, de toute son âme. En vain. De son côté, Ryô n'avait eu qu'une volonté, protéger sa partenaire des assauts ravageurs de son ami, éviter l'histoire d'amour. Et il s'y était employé farouchement, ne pouvant envisager qu'un autre osât ce qu'il ne s'autorisait pas.
« Tu ne m'as laissé aucune chance. », murmura Mick amèrement tout en avançant lentement vers le brun.
L'américain contempla la pâle lumière de la lune happer la fumée dansante de la cigarette. Cette dernière, virevoltante, rappelait les encens honorifiques allumés pour rendre gloire aux divinités profanes. Mick s'adossa à la rambarde sans lâcher du regard le plus grand nettoyeur du Japon. À son corps défendant, Ryô incarnait bel et bien un super-héros de mythologie moderne. Être indestructible, surpuissant, symbole d'espoir qui risque sa vie pour sauver les opprimés, dernière chance, dernier rempart contre la barbarie, la brutalité d'un monde en proie à de multiples cancers. Arborant fièrement sa gueule d'Ange, ses attributs mâles en étendard, il brandissait non moins fièrement son python comme Thor son marteau. Cependant, il était tout autant pétri de défauts bassement humains qui nuançaient extraordinairement son portrait ; égoïste forcené, orgueilleux et vaniteux, vulgaire, couard, et sexuellement débridé. Feints ou réels, ses vices l'ancraient dans une réalité où le mythe s'effaçait. Dieu et Homme à la fois, fallait-il y croire ?
Au détour de son monologue intérieur, une réflexion frappa l'américain. Ryô avait changé ! C'était à peine, en fait, s'il reconnaissait l'homme rencontré des années plus tôt, celui dont il avait partagé la vie clandestine, celui dont il avait cerné quelques-uns des démons. Il était apaisé, comme rasséréné ; sa quête d'identité, tue mais indéniable, ne le torturait plus.
Un homme sans racines, aussi fort soit-il, demeurera branlant toute sa vie.
Cette certitude, Mick se l'était forgée au hasard de ses rencontres, au gré de ses expériences. Nombreux étaient les ennemis affrontés pétris de travers trouvant leurs sources dans l'insécurité affective de l'enfance. Maltraitances ou abandons, accidents de la vie… Ryô cumulait les tares à ce niveau-là. Pourtant… même s'il restait instable et ingérable dans bien des domaines, il avait perdu de sa brutalité, non pas celle qu'on affiche ou dont on use – et pourtant, même à ce sujet, il avait progressé – mais celle qu'on garde à l'intérieur de soi, celle qui ronge tout ce qui fait joie et bonheur, celle qui gangrène les sentiments. Le cadeau d'Hideyuki avait non seulement ensoleillé sa vie, donné un sens à son existence en lui adjoignant une compagne, une âme à protéger, mais il lui avait aussi permis de s'accepter tel qu'il était, un homme sans famille, certes, mais pas sans attache, pas sans bonheur, pas sans amour. Il avait quelque peu tombé le masque, il s'enracinait enfin.
C'est vrai que tu as changé mon ami et ça me rend heureux.
La solitude, complice de toujours, n'était plus son refuge ; la mort, compagne fidèle comme son ombre, ne deviendrait pas sa délivrance salutaire. Non, il avait dépassé ces moribonds penchants et se consacrait maintenant à la lutte contre le crime, obsession expiatoire, confession muette de crimes anciens inavoués. Il avait endossé le rôle de nettoyeur comme d'autres entrent dans les ordres, orientant sa vie dans l'unique objectif d'exterminer la vermine qui pullule dans les bas-fonds des villes – vermine qu'il aurait pu devenir – y consacrant toute son énergie, y sacrifiant son cœur aussi. Parce que Mick le savait bien, la vie choisie par son ami n'était guère compatible avec l'amour ; les réticences et résistances qu'il continuait à ériger entre Kaori et lui étaient nécessaires à la poursuite de ses activités. Ryô ne cessait de le dire : Kaori était son point faible ! Non pas qu'elle encourût plus de danger en s'affichant comme la femme de Saeba, ces dangers-là, elle les affrontait déjà et Ryô passait son temps à la sortir des mauvais pas pour lesquels elle avait une appétence toute particulière. Non, le véritable danger était pour Ryô. S'il cédait aux bras tentateurs de sa partenaire, s'il en venait à aimer, à s'abandonner, il coulerait dans cette douce mollesse qu'est le transport amoureux, son esprit se loverait avec délice dans les limbes cotonneux de l'ivresse du cœur. Il ne pouvait pas se permettre ces déconnexions du monde réel, de l'univers noir et poisseux dans lequel il évoluait et où la moindre erreur pouvait se révéler fatale. Il appartenait corps et âme à ce métier qu'il avait choisi comme un sacerdoce et qui lui interdisait d'aimer, sous peine d'en payer le prix fort. Ou alors il lui fallait renoncer à son essence primaire : être un justicier. Le choix était cornélien. En y réfléchissant un instant, Mick se dit que Ryô avait réussi à ménager ces deux aspects de sa vie : il était le roi incontesté de la ville, craint par tout le milieu, et il avait Kaori à ses côtés ; elle avait accepté de sacrifier sa vie de femme pour lui et l'accompagnait dans sa quête de justice.
Peut-être qu'un jour, un homme parviendra à lui rappeler qu'elle est faite de chair et de sang, Ryô. Même si j'en doute, vu comme tu veilles sur elle et comme tu ne laisses personne s'en approcher. Mais ce serait bien ta veine, hein mon ami ?... qu'un autre que moi réussisse.
- J'ai complètement merdé, annonça Ryô sans préambule.
Il ignora le regard compatissant qu'on coula sur lui.
- Je ne suis pas venu t'accabler, éclaira l'ancien nettoyeur dans un souffle.
Lui, tout autant, avait fait, défait, refait le film du parc, avait tenté de prendre du recul afin d'analyser le plus objectivement possible la situation.
Chizu et Kaori sont toujours à sa merci à l'heure qu'il est, là où nous projetions une victoire facile, là où je me gargarisais d'avance. On s'est fait baiser en beauté, persévéra Ryô sans quitter du regard la ville effervescente qui ne semblait pas affecter par la déconvenue du célèbre nettoyeur. J'ai pêché par orgueil Mick, j'ai voulu tout maîtriser tout seul, j'ai voulu l'humilier, prouver que j'étais en capacité de l'anéantir facilement. Et j'ai fait quoi au final ?
- C'est pas aussi simple Ryô et tu le sais bien.
- Je ne suis pas de ton avis, ragea le brun en se tournant pour la première fois vers son comparse et ami. Toi qui as la gâchette de la langue facile, n'hésite pas à m'en mettre plein la gueule ! Rappelle-moi comme j'ai voulu jouer cavalier seul, comme il a réussi à me déstabiliser par une simple estocade verbale, comme je suis fébrile avec ce mec, comme il a réussi à me distancier, à éviter mes coups…
- Comme il a été veinard. Ryô, soyons lucides, il a juste eu de la chance ! Il aurait dû y rester…
Un soupir désabusé et pas convaincu accueillit sa remarque.
- Je sais que tu penses qu'on aurait dû le serrer mais on ne changera pas ce qui s'est passé. Et à mon sens on ne sort pas aussi bredouilles qu'il y paraît, persévéra le blond.
- Oui, je sais, reconnut tout de même Ryô. Umi avait raison sur toute la ligne, hein ?
Mick observa City Hunter avec intérêt. Visiblement, tous deux en étaient venus aux mêmes conclusions.
- Il semblerait que tête de poulpe soit plus perspicace que nous, renchérit l'américain en esquissant un pâle sourire et en allumant une cigarette.
- On va éviter de le crier sur les toits, approuva le nettoyeur en lui rendant son sourire et en cédant lui aussi à l'appel de la nicotine, il a déjà la tête plus grosse qu'un melon.
Un silence lourd et pénétrant unit les deux légendes l'espace de quelques profondes bouffées ; et tous deux de revisiter la rencontre fugace mais néanmoins intense de la soirée. L'ennemi insaisissable, frondeur, agile.
- C'est pas un détraqué, c'est assez rassurant, non ? relança Mick.
- Certes…, consentit le brun, il n'est pas le pervers malfaisant qu'il laisse entendre, mais il n'en est pas moins manipulateur, tordu et dangereux.
- Et pas maladroit.
- Et pas maladroit, répéta lentement Ryô. Même acculé, il s'est montré… surprenant.
- Il a eu tellement de chance, c'est insensé…, évoqua tout haut l'américain toujours en proie à l'incrédulité.
- J'ai rien vu venir, renchérit le nettoyeur.
Il repensait à ces quelques minutes brûlantes durant lesquelles il avait poursuivi l'homme à la souplesse de reptile ; la casquette, insolente, moqueuse, s'agitait devant lui tel le pompon d'un manège, le narguant sans vergogne. Un instant, l'idée de s'en saisir en tendant simplement le bras l'avait caressé. Il avait été à portée de main, quelques mètres tout au plus. Comment avait-il pu échouer si près du but ? Et puis cette bouche ! Elle avait même osé esquisser un sourire tandis qu'il faisait le grand saut, ignorant pourtant que la chute ne lui serait pas fatale. Il n'avait pas montré sa peur, il l'avait maîtrisée, étouffée, niée.
Le nettoyeur savait, par expérience, que tout homme qui savait sa mort imminente dégageait cette odeur caractéristique, presque métallique, fragrance non désagréable mais ô combien reconnaissable et qu'il détectait à coup sûr. Même ceux qui ne craignaient pas le trépas, qui y aspiraient désespérément, attendant avec impatience le passage dans les eaux sombres du fleuve Achéron, se laissaient surprendre par ce dernier instinct, ultime sursaut de la vie, suprême trahison du corps sur l'esprit. S'attacher aux derniers instants, au dernier souffle, refus de l'inéluctable, refus de la fin tout simplement. Et lui ! Il n'avait rien laissé transparaître. Rien. Ryô ne s'était alors pas douté des intentions de l'ennemi, différent de tous ceux qu'il avait affrontés : tout risquer, plutôt que renoncer… Et cette haine ! Débordante et mordante… pleinement réciproque aussi, il fallait le reconnaître. L'ennemi maîtrisait toutes ses émotions mais pas cette haine… Elle le submergeait, il s'y embourbait, se laissait bouffer par l'ire écarlate qui lui écorchait le bide. Oui, cet homme haïssait extraordinairement, au-delà de tout. Il le haïssait.
Ébrouant sa chevelure pour se débarrasser de pensées insensées, il poursuivit sous le regard intéressé de Mick Angel, entre deux expirations maîtrisées.
- Pourquoi préférer mourir plutôt que de capituler ? J'ai rarement vu ça.
- J'ai pas la réponse, répondit laconiquement le blond, mais sa décision en dit long sur lui, sur ce qu'il est prêt à sacrifier.
- C'est exactement ça ! lâcha le brun. Et voilà qui a de quoi inquiéter, non ? C'est pas un pervers et pourtant il persiste à laisser croire le contraire et à menacer implicitement Kaori. Il est rongé par la haine, n'a pas peur de la mort, presque il la cherche. Il est prêt à tout, n'exige rien, il nous mène en bateau, nous défie, nous moque, nous réduit à l'attente.
Les mots étaient crachés sans filtre et suintaient la hargne et l'impuissance. L'américain détesta le sentiment d'insécurité qu'ils engendrèrent en lui ; tandis que la nuit et la ville les accueillirent sans s'émouvoir.
- On pourrait croire qu'il est dingue.
- Ouais, faut être dingue pour oser venir jouer chez moi comme ça ! grinça Ryô dans la conscience de son arrogance.
- Mais il ne l'est pas, poursuivit Mick, soucieux de compléter l'état des lieux. Ryo, je ne pense pas qu'il le soit.
- Et tu penses quoi alors ? s'enquit le nettoyeur qui ne parvenait pas à poser des mots sur le comportement de son ennemi.
- Il est rongé par la haine, il n'y a pas plus dangereuse muse que la haine, nous le savons très bien tous les deux.
Le nettoyeur se contenta de plonger dans le regard azuréen de son comparse, il ne prononça mot, sa mâchoire crispée, ses poings serrés suffirent à exprimer la colère qui pulsait en lui. Colère mêlée de culpabilité.
- Kaori et Chizu sont vivantes, interjeta vivement le japonais, comme si les mots jaillissaient d'eux-mêmes.
- Oui, bien sûr, il n'y a aucun doute là-dessus, précisa précipitamment Mick, quelque peu effrayé par le chemin de leurs réflexions.
- Il y a un truc que je sens, que je sais, susurra le brun les dents serrées, c'est qu'elles lui sont précieuses, le déroulé des évènements plaide en ce sens. Elles ne craignent rien. Du moins, pas pour le moment.
- Je veux croire que tu as raison Ryô, mais je l'ai déjà dit, la fin justifie parfois les moyens.
De nouveau, le silence serra l'atmosphère. Des brides invisibles unirent les deux cœurs inquiets au travers des volutes chargées de tabac.
- Il a fait une erreur, il en fera d'autres, résuma le brun soucieux d'ouvrir des perspectives plus heureuses. La chance ne lui sourira pas éternellement. En ce moment-même, il doit enrager d'avoir commis cette bourde de débutant. Certes il n'est pas tombé mais il a sérieusement vacillé. Les filles n'en paieront pas les conséquences, il n'y a pas de raison, elles sont son plus bel avantage. Au contraire, il va se montrer on ne peut plus prudent à l'avenir, il va assurer ses arrières, nous pressentir à ses basques à chaque instant. Et c'est justement quand le doute s'immisce qu'on fait les plus grosses conneries. A nous de maintenir la pression.
- Kaori est infiltrée, elle va lui en faire baver, on peut aussi compter sur elle pour ça, allégea le blond.
Ryo offrit un sourire désarmant. Il était vrai que Kaori pouvait se révéler ingérable lorsqu'elle était prisonnière. Ingérable, insupportable, féroce et complètement déjantée.
- Quant à Chizu, son rôle dans l'histoire est on ne peut plus opaque, recentra Mick Angel qui venait de terminer sa cigarette. Je finis par croire qu'elle n'est qu'un leurre. Les tentatives d'intimidation et les menaces n'étaient que prétextes à faire appel à City Hunter.
- Une victime collatérale, tu crois ça ?... Je ne suis pas sûr. Il orchestre tout dans une logique implacable ! Rien n'est laissé au hasard, même pas son apparence dans le parc. On n'a pas pu distinguer son visage, Angel… On ne pourrait même pas le reconnaître si on le croisait dans la rue. Quel genre de yakuza agit de la sorte ?
- Ça n'en est peut-être pas un, tout simplement, hasarda Mick pensivement. Es-tu sûr de ne l'avoir jamais vu ?
- Plus que sûr, affirma son voisin. Je l'aurais reconnu… Même sans distinguer les traits de son visage ; sa présence, bien qu'indéfinissable, est facilement reconnaissable.
- C'est quelqu'un qui t'en veut... Une ancienne affaire certainement.
- Crois-tu que je n'y ai pas pensé ? ... J'ai beau retourné dans ma tête toutes celles traitées ces derniers mois, je ne vois rien qui aurait pu nous échapper… Je fais attention Mick… Toujours.
Le nettoyeur fixa l'américain avec insistance comme pour mieux le convaincre. C'était pourtant inutile, ce dernier savait que son compagnon d'aventures assurait intelligemment les arrières de City Hunter et ne laissait rien au hasard. La maîtrise absolue des missions lui permettait de protéger au mieux Kaori d'éventuelles représailles.
- Peut-être que ça remonte à plus loin, suggéra Mick. Plus loin que ces derniers mois.
- Est-ce seulement possible ? J'ai du mal à imaginer qu'il puisse faire preuve de patience avant de mettre son plan à exécution et d'en découdre avec moi. Notre ennemi n'est que contrastes Mick. Réfléchi, organisé, préparé et tout autant impulsif, impatient et victime de ses émotions.
- J'ignore ce qui fait forces ou faiblesses dans ce que tu énumères mais ce qui est sûr c'est qu'il a une raison profonde d'en vouloir à City Hunter.
- Je sais, admit le brun. Il ne vient pas sur mon territoire pour briller aux yeux du milieu en tentant de m'éliminer. Ce n'est pas l'ambition qui guide ses pas, il ne cherche pas à se tailler une réputation comme d'autres s'y sont essayés avant lui. Non, c'est autre chose.
- Qu'est-ce qu'il peut bien vous reprocher ? Ça doit être une affaire personnelle, je ne vois pas d'autre raison pour justifier une telle haine, réfléchit Mick à haute voix.
- J'ai dû démanteler un trafic dans lequel il trempait ou faire mettre en prison un membre de son clan, de sa famille… Mais aucun cas particulier ne me vient à l'esprit. Récent ou pas d'ailleurs.
- Ryô…, hésita le blond, après quelques secondes de silence.
- Quoi ?
- T'as pas eu d'histoire dernièrement ?
- D'histoire ?
- Avec une fille.
- Tu délires Angel ! Tu crois que j'ai eu une aventure et qu'on s'en prendrait à Kaori pour ça ?
- J'en sais rien…, j'essaie d'envisager toutes les possibilités.
- Non ! répondit froidement le japonais. Pas d'aventure, pas même une nuit… Depuis des lustres.
La gêne s'installa entre les deux amis. Mick se projeta bien plus loin que dans l'affaire en cours avec ce semi-aveu de Ryô. Ainsi, l'étalon de Shinjuku s'imposait l'abstinence. Bien évidemment, lors de leurs soirées de débauche, les deux pervers s'en donnaient à cœur joie et oubliaient les attaches du cœur. Leurs mains s'égaraient sur les gorges appétissantes, offertes à la convoitise des clients généreux ; leurs lèvres baveuses se perdaient dans les cous tendus par les rires sonores et vulgaires. Les croupes, chaloupées, charnues et moulées dans d'extraordinaires jupettes en cuir éveillaient chez eux les fantasmes les plus audacieux, les plus interdits. Mais toutes ces soirées d'orgie étaient inconséquentes et aucun d'eux ne dépassait la fameuse ligne jaune, dans un accord tacite de mutuelle surveillance. Pour autant, Mick était persuadé que, régulièrement, son ami retournait seul dans ces lieux de luxure facile afin d'y assouvir ses instincts les plus élémentaires, le sexe monnayé étant un moyen efficace de lutter contre la frustration intense que le corps de Kaori devait communiquer au sien. Il fut surpris d'apprendre qu'il n'en était rien et prit alors conscience du sacrifice terrible auquel son ami consentait.
- Alors, je ne vois pas…, dit-il enfin, brisant le silence embarrassant. Cela nous aiderait pourtant à cerner ses intentions parce qu'on est paumé. Les informations qu'il donne sont incohérentes. Pourquoi avoir enlevé Kaori s'il n'a rien à exiger de toi ? Pourquoi les menaces, pourquoi les sous-entendus ?
- Tout ce qu'il dit n'est pas complètement faux et incohérent rectifia Ryô en portant un regard noir en coin sur son ancien coéquipier.
L'ex-nettoyeur comprit l'insinuation du japonais. Alors que ce dernier était au téléphone avec le ravisseur, il avait trahi sa présence à quelques instants seulement de le serrer. L'allusion. L'allusion à sa promesse.
- C'est étrange que tu ne le connaisses pas, lui sait tellement de choses sur toi.
- Oui… il est même très bien renseigné, confirma Ryô d'un air songeur.
- On est très peu nombreux à connaître la promesse que tu as faite à Hideyuki concernant Kaori. Comment peut-il être au courant ?
- Je ne vois pas, répondit le nettoyeur en haussant les épaules et en allumant une autre cigarette. Je pensais naïvement que les doigts d'une main suffisaient à décompter les gens mis dans la confidence.
- Kaori ? osa l'américain.
- Je l'imagine mal s'épancher sur notre histoire avec ce mec, surtout que ça concerne directement la mort d'Hideyuki, lança Ryô, surpris de l'intonation acide de ses propos.
Il ne pouvait nier avoir pourtant envisagé l'éventualité.
- Il veut insinuer le doute en toi Ryo.
- Quel doute ? rebondit le japonais en considérant son ami avec attention. Sur qui il est, ce qu'il sait de moi, ses relations avec ma partenaire, ce qu'il est en mesure de lui faire subir ? Je préfère ne pas considérer tous ces blablas qui sont clairement destinés à me fragiliser. Maintenant, nous devons nous remobiliser et le traquer sans relâche. Je serai sourd à ses prochaines provocations.
- Il va rappeler n'est-ce pas ?
- Oh que oui, il va rappeler, ricana Ryo. Et je suis tout disposé à discuter avec lui !
Ils se turent, se repositionnèrent face à la ville immense, bruyante et pourtant secrète. Quelqu'un pouvait-il se targuer d'en être le maître ? Malfrats, yakuzas, nettoyeurs, justiciers, mais aussi acteurs politiques ou économiques, simples habitants ou travailleurs, nul ne mettait Tokyo à genou ; chacun traçait son chemin, rencontrait son destin dans le décor indifférent. N'était-ce pas elle, au final, qui avait créé le mythe City Hunter ? Dans le dédale de ses sombres ruelles ou sous la lumière artificielle de ses écrans géants, Ryô Saeba ne s'appartenait pas. Sa peau ne faisait qu'un avec le béton, son âme en reflétait les nuances anthracites et froides. Les murs résonnaient encore et toujours de ses exactions passées, comme un big-bang oracle appelant sans relâche à la tâche sacerdotale. L'uniforme endossé : pantalon noir, tee-shirt rouge, veste blue-jean et colt python 757 ne s'élimait pas. Indéfiniment revêtu, il pouvait s'apparenter à un uniforme de prisonnier… ou peut-être à un costume de héros… peut-être les deux coïncidaient.
Les deux anciens partenaires restèrent immobiles et pensifs un long moment, liés par la fumée de cigarette qui s'échappait des lèvres de l'un pour appâter les narines de l'autre, comme de petites mains invisibles invitant au plaisir compulsif de la nicotine ; l'américain dut résister pour ne pas céder à l'envie d'en griller une autre.
- Rentre chez toi Angel ! Demain est un autre jour…
- Oui, j'y vais… J'imagine que tu veux retourner au parc.
- Oui, au lever du jour.
- Je t'accompagne, décréta le blond.
Puis il tourna les talons et se dirigea vers la sortie. Il ne put s'empêcher malgré tout de lancer à son ami alors qu'il était assez loin pour éviter les foudres qui ne manqueraient pas de s'abattre en retour :
- Réfléchis Ryô ! La vie passe si vite. Te rends-tu compte à quel point tu tiens à elle ?
Un œil mauvais le fusilla.
- Il est peut-être temps d'envisager de sauter le pas, non ?
- C'est pas le moment Angel !
- Ça n'est jamais le moment ! Mais il faut bien que quelqu'un te le dise... Arrête de jouer au con et profite du bonheur qui te tend les bras !
- ANGEL !...
- On va la sauver Ryô ! Je te promets, comme d'habitude on va la sortir des griffes du méchant. Et après…
- DÉGAGE ! coupa le nettoyeur.
Mick descendit quatre à quatre les escaliers alors que des noms d'oiseau pleuvaient sur lui. Il ne put s'empêcher de sourire devant la crudité de certains. « Comment ose-t-il me dire ça ? »
oOo
La porte s'entrouvrit doucement et Ryô pénétra religieusement dans la chambre de Kaori. À pas feutrés, comme s'il ne voulait pas éveiller sa partenaire, comme s'il avait la possibilité de surprendre son sommeil, il approcha de la table de nuit. Il inspira profondément et saisit le cadre photo qu'elle chérissait tant. L'obscurité ne lui permettait pas hélas de détailler la photographie mais il en était tant imprégné, lui aussi, que ses souvenirs suffisaient à recomposer le portrait. Il s'assit sur le lit. Prenant soudainement conscience du ridicule de la situation, il alluma la lumière d'un geste brusque. Toutes ces précautions pour préserver le sommeil de son ange ne servaient en effet à rien puisqu'elle n'était pas là.
Il regarda sans visible émotion la photo qu'il connaissait par cœur. Le visage d'Hideyuki…
« De là-haut, tu vois tout ce qui se passe n'est-ce pas ?... Fais-moi un signe, Hide. Dis-moi où elle est. »
Il attendit quelques instants, les sens en alerte, et fut contraint de se moquer de lui-même.
« Je t'interdis de rire de moi, tu entends ! »
Il regarda avec un sourire en coin la mine radieuse de Hide, sa sœur à ses côtés, puis se remémora quelques épisodes heureux de leur partenariat, ce fameux sixième sens, ses incroyables intuitions qui avaient permis de solutionner bon nombre d'affaires.
« Comprends-tu quelque chose à cette histoire, toi ? »
Seul le silence lui répondit. Il secoua la tête comme atterré de sa propre bêtise. Il parlait à une photo ! Fallait-il être stupide ! Il se repencha malgré tout vers elle, comme aimanté par la frimousse de la jeune femme qui se tenait aux côtés de son ex-équipier. Il caressa des doigts les traits délicats qu'il chérissait tant.
« Oh Sugar ! Je donnerais cher pour savoir où tu es en ce moment... Encore un peu de patience, tu veux. »
Il contempla longuement les joues tendres de sa partenaire, sa mine fraîche et ronde, le sourire qu'elle tendait à l'objectif.
« Il ne t'arrivera rien, je te promets. »
Assis sur le lit défendu, symbole pour lui de frustration, il se perdit dans des pensées contradictoires où se mêlaient désirs refoulés, culpabilité, angoisses de l'avenir. Les dernières paroles d'Angel tournoyaient encore dans sa conscience.
« Ce qui est sûr Kaori, c'est que je ne peux pas vivre sans toi. » avoua-t-il avec solennité.
Un timide sourire se forma sur ses lippes alors que les mots venaient de franchir le seuil de sa bouche et surprenaient agréablement ses tympans. Curieusement, il ne culpabilisa pas de les avoir prononcés, non pas parce qu'aucune oreille indiscrète n'avait pu les saisir, non, mais tout simplement parce qu'il acceptait de reconnaître au moins cette vérité-là.
Je ne veux pas être ton héros Kaori. Je ne l'ai jamais voulu.
oOo
Keiji avait fermé les yeux, entièrement concentré sur la dégustation de ce bras dont la saveur intense emplissait sa bouche. Quel était donc ce goût ?... La subtilité charnue de la fraise ?... Le velouté aromatique de l'abricot ?... La fraîcheur juteuse de la pêche ?... Il ne cessait de goûter et goûter encore, cherchant dans les moindres enivrantes senteurs qu'il découvrait l'arôme fruité entêtant et appétissant. C'était tout cela et plus encore… Acidulé… Croquant… Désaltérant… Fondant… Délicieux ! … Mais oui, c'était ça !... Oui… Il avait enfin trouvé !… Il sourit. Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ?
La pomme… Son bras avait le goût de la pomme !
Avec plus d'ardeur encore il le dévora, les oreilles comblées par le souffle inconstant de sa captive. La langue se mêlait gracieusement à ses baisers, ses dents aussi, par moments, dans d'insoutenables morsures légères. Ses mains avaient emprisonné le membre consumé et, par d'imperceptibles pressions, le soumettait à sa volonté dans le dessein assumé d'y découvrir les zones les plus sensibles. Il voyageait ainsi en terres vierges mais accueillantes. Des gémissements sourds répondaient à ses manœuvres, encourageaient son intrépidité. Le souffle de Kaori… invitation enivrante à poursuivre l'exploration…
Il aspira légèrement un endroit délicat, là, au creux de son coude. L'effet fut immédiat, déflagrant. Submergée par l'explosion du désir dans les tréfonds de son ventre, la nettoyeuse ne sut retenir un gémissement plus sourd et plus inconvenant que les autres.
Un Hummm long, plaintif et coloré, fusa entre ses lèvres sans qu'elle puisse en anticiper l'écho dévastateur dans la cour minuscule. En rebondissant sur les murs gris et sales de l'endroit symbolique, son abject soupir érotique muta en sanglot désespéré et précipita son éveil. Ses paupières se relevèrent brusquement, la vision de cauchemar la cloua sur place. Son bras, ses sensations, ses frissons, ses soupirs, l'œuvre de Keiji. La bouche sur son bras nu, la chaleur dans son ventre. Shame ! Dans un geste brutal, elle arracha son membre captif à l'affolante torture qui lui était prodiguée.
- NON ! s'écria-t-elle vivement, effrayée et révoltée.
L'homme garda quelques instants les yeux fermés, la frustration s'invita entre ses mains vides de l'objet de sa convoitise. Le cri d'horreur de sa prisonnière l'avait sauvagement ramené à la réalité, lui aussi.
Il n'en menait pas large. Il fronça les sourcils. Qu'avait-il fait ? Agi par instinct ? Par désir cru et vil ? Fallait-il croire qu'il était de cette engeance qu'il méprisait ? La même que celle de Saeba, ce porc qui sautait sur tout ce qui bouge. Pourquoi donc avoir cédé au désir de la goûter ? Pourquoi ne pas avoir déplacé l'envie sur le terrain de la réflexion ?
Que s'était-il passé exactement ? Elle avait juste caressé sa joue… Et lorsqu'il avait vu son visage à la beauté touchante, ses lèvres tentantes, ses résolutions avaient volé en éclats, son désir d'elle avait empreint son corps de liens indéfectibles pour mieux capturer sa détermination et l'annihiler. Ses pauvres hormones mâles avaient fait le reste.
Imbécile que tu es ! s'admonesta-t-il dans un rugissement intérieur. Comment fiche en l'air le peu d'estime qui subsistait de toi ? La ligne fixée n'est pourtant pas bien difficile à tenir pour qui n'est pas trop con. Si près du but Keiji, le succès est à portée de main et tu le mets en péril pour une pathétique envie de baiser. Baiser celle qui va bientôt mourir, la sœur de Hide, la poule de Saeba…
Mais bien qu'il s'appliquât à se fustiger vertement, à remobiliser l'espace de sa lucidité, il dut convenir que sa volonté n'était plus aussi inflexible, la chaleur d'un désir inassouvi couvait encore sous les braises fumantes de l'incendie qu'elle avait éteint avec ce « NON » magistral.
Les prunelles dorées réapparurent dans une lente et tendue levée de paupières, le paysage de la cour incrusta son cristallin tandis qu'il regagnait conscience. Les iris courroucés se posèrent quasi-immédiatement sur le dos accablé de culpabilité que Kaori opposait à son geôlier. Quelle terrible position ! Épaules abattues, tête baissée, buste secoué de spasmes, pleurait-elle ? Il contempla de longues secondes la vision dérangeante. Certainement devait-elle se blâmer tout autant que lui de s'être un peu abandonnée à l'ennemi ; son inexpérience amoureuse exagérait vraisemblablement le sentiment de trahison qu'elle devait ressentir.
Ses mains sur son corps… pourquoi imaginer ses mains voyager sur son corps de femme, flatter le grain de son épiderme, en éprouver la sensibilité ?
- Ne vous méprenez pas sur ce qui vient de se passer, prononça-t-il dans une neutralité insoutenable pour la jeune femme.
Elle s'enferma dans le silence, préféra la tétanie à la libération de son ire. C'était impossible… impossible. Comment le plaisir avait-il pu trouver un chemin dans l'abjecte caresse qu'ils avaient partagée ?
- Kaori, vous m'entendez ? s'entêta-t-il.
Comme réponse à la question qu'il venait de poser, un grognement caverneux, presqu'animal, déchira le silence. Un haussement de sourcil circonspect et passablement gêné accueillit le grondement rauque.
- Pardonnez-moi, trouva-t-il à marmonner.
Toujours de dos, elle leva la main pour stopper les paroles ridicules que la bouche détestée s'apprêtait à déverser.
- Par pitié, pas d'excuse ni de jérémiade, cracha la nettoyeuse sur un ton vindicatif et froid.
Les billes d'ambre détaillèrent les mouvements imperceptibles des épaules. N'étaient-ce pas des sanglots qui les faisaient tressaillir, comme les branches d'un saule éreintés par le vent ? La verve agressive qu'elle semblait prête à lui servir n'était-elle qu'esbrouffe ? La sœur d'Hideyuki avait une personnalité dense et complexe ; ses sautes d'humeur, ses émotions à fleur de peau, mais aussi les sentiments qu'elle nourrissait pour lui, qu'il nourrissait pour elle, il se devait d'être lucide, obscurcissaient la lecture qu'il souhaitait avoir de la situation. Oh oui, lire la situation, la maîtriser, la plier à ses désirs, lui faire prendre le chemin de la victoire. Rien d'autre ne devait compter. Ni les bleus à l'âme de la demoiselle, ni ses pseudo-scrupules à lui d'avoir un chouya profiter du rayon d'empathie dans le regard de Kaori.
- Kaori, appela-t-il en saisissant les épaules contractées qui le snobaient depuis de longues minutes déjà. Kaori, regardez-moi. S'il vous plaît, retournez-vous.
Il était temps pour elle d'affronter la réalité ! Il imposa un demi-tour.
Mais, furieuse de sentir à nouveau la brûlure intolérable de ses doigts sur elle, résistant à la tentative de la soumettre de nouveau à sa volonté, elle arma son bras droit d'une résolution brutale. Comment osait-il encore la toucher ?
Dans un mouvement ample et puissant, comme portée par la détresse dont elle se savait en grande partie responsable, Kaori fit volte-face pour affronter le regard de braise. Celui-ci s'écarquilla de surprise lorsqu'il découvrit l'expression enragée de sa volcanique captive. Le bras justicier était levé, menaçant, et dans l'instant la main vengeresse vint s'abattre magistralement sur la joue ensanglantée de l'ennemi. Ce dernier encaissa sans broncher. Bien qu'il eût pu éviter la gifle, il n'en avait rien fait. Il plia le cou sous la violence du choc et ses chairs craquèrent, libérant le liquide chaud sur la paume de Kaori.
Traître Paume où étaient nés les prémices d'un plaisir tout autant délicieux qu'interdit.
Il essuya sa joue d'un revers de main, geste machinal, puis contempla les vestiges vermeils qui maculaient sa dextre. Un sourire désabusé habilla ses lèvres tandis qu'il releva le regard vers la brute qui venait de le malmener.
- Vous vous sentez mieux ? demanda-t-il sans animosité.
- Je me sentirai mieux lorsque je sortirai d'ici et que vous croupirez en prison. »
Le gloussement que Keiji servit sciemment revêtit une intonation méprisante aux oreilles de la nettoyeuse.
- Oui, visiblement vous allez mieux, persiffla-t-il. La brutalité vous sied à merveille Kaori. J'avais oublié comme vous cédez à la violence quand une situation vous échappe.
- Rien ne m'a échappé, corrigea-t-elle en prenant soin de s'éloigner de son geôlier.
Il la suivit des yeux, amusé de voir le feu renaître entre eux.
Elle, fulminait intérieurement. La dernière tirade de Keiji n'avait rien d'anodin. En filigrane, elle distinguait l'allusion fourbe et malicieuse à son penchant naturel, celui d'en passer par les mains dès qu'elle perdait le contrôle de ses émotions. Ryô essuyait les coups de massue et Keiji venait de goûter à sa hargne.
- Ne me touchez plus jamais ! asséna-t-elle en tendant le bras en guise de représailles envisageables.
Leurs regards s'accrochèrent, tendus et amers. Les réminiscences de leur faiblesse respective n'étaient pas sans ébranler leur morgue. L'un et l'autre tentaient de justifier l'injustifiable et le besoin d'en découdre apparut salutaire à leur conscience.
- Rassurez-vous, je n'en ai pas l'intention. Je ne sais pas ce qui m'a pris mais une telle erreur ne se reproduira pas. Cependant, entendons-nous bien, ce… rapprochement, comme vous semblez le considérer, était bien anodin.
- Anodin ? cracha la jeune femme. Il en dit beaucoup sur vous, vous vous croyez tout permis, vous me manipulez. Votre discours m'a touché, peut-être même ai-je eu pitié de vous…
Il grimaça tandis qu'elle faisait une pause dans sa diatribe. De toute son âme, elle espérait le blesser.
- De là à vous autoriser à ainsi me…
Les mots s'évanouirent dans sa bouche. Trop pénible, trop poisseux de verbaliser ce qui venait de les unir.
- J'ai besoin d'éclaircir un point, articula nettement l'homme dont la blessure suintait abondamment, je ne vous ai pas touchée contre votre volonté.
- Oh…, répliqua Kaori, acerbe, ai-je consenti ?
- Le consentement revêt de multiples formes, vos gémissements de plaisir en sont une.
- Ah, trop facile ! éructa-t-elle de colère. Quelle pathétique excuse masculine ! Êtes-vous un prédateur ?
- Un prédateur ? répéta-t-il, hagard.
- Vous profitez de ma faiblesse, je passe mes journées à tourner en rond dans ma cellule, comme une lionne en cage. Pour rester active dans cette histoire de cinglés, j'envisage de multiples pistes, j'enquête intérieurement, vous comprenez ? Je vous écoute et bavarde gentiment avec vous pour dénouer les nœuds de votre obsession maladive. Vous connaissez parfaitement les conditions de ma détention, vous en êtes à l'origine, vous me condamnez à une solitude insupportable. Vous savez que je deviens folle à être maintenue ainsi. Vous vous jouez de ma crédulité, de mon empathie. Et cerise sur le gâteau, vous… vous…
Estomaqué… Keiji resta bouche bée de stupeur, mutique et coupable.
- Vous profitez de moi de la plus abjecte façon !
Il se rembrunit et sombra dans une intense réflexion.
- Vous avez certainement raison, Kaori, reconnut-il sincèrement. J'ai très mal agi. J'ai cru…
À son tour, il connut les affres du mot manquant.
- Peu importe ce que j'ai cru, ou pensé, ou imaginé. Je n'aurais pas dû.
Un léger soulagement perça dans les prunelles noisette.
- Que voulez-vous de moi, Keiji ? réarma-t-elle.
- Pardon ?
- Que se serait-il passé si je n'avais pas dit non ? précisa la nettoyeuse, désireuse de sonder la zone sombre.
Sans que sa position ne varie d'un iota, comme pétrifié par la question, Keiji soupesa les éventualités qui venaient à lui, le regard toujours rivé sur celle qui le poussait dans ses retranchements. Aurait-il lui-même mis un terme à leur rapprochement ? Se serait-il montré plus entreprenant ? L'aurait-il embrassé ? Ou la brutalité se serait-elle invitée de son côté, l'aurait-il repoussée en prenant conscience de sa dérive ?
- Ça n'a aucune espèce d'importance, déclara-t-il calmement. Factuellement, il ne s'est rien passé, quelques errements sur votre main, un dérapage, peut-être. Notre affaire ne s'embarrasse pas de ces détails scabreux. Vous êtes ma prisonnière, Kaori. Chizu est ma prisonnière. Saeba est mon pire ennemi et je suis venu le défier, le corriger. Voilà un résumé exhaustif de la situation.
- Le corriger ? Le punir ? Vous vous prenez pour Dieu ? Ayez au moins l'obligeance d'être précis dans votre vocabulaire.
- Je suis venu pour l'affronter, cela vous convient-il mieux ?
- Absolument ! se réjouit-elle faussement. Pour autant, votre résumé ne me satisfait pas. Vous fuyez vos responsabilités, je n'aurais pas cru.
- Mes responsabilités ? Haha, permettez-moi de rire, je ne vous ai pas mise enceinte à ce que je sache.
La nettoyeuse vira vermillon. C'était quoi encore ces pirouettes malaisantes ?
- Vous avez profité de ma gentillesse, de ma faiblesse.
- Oh, êtes-vous faible ? questionna-t-il, feignant l'amusement et la provocation en se rapprochant d'elle.
- Je voulais vous consoler, s'entêta la rouquine qui voulait avoir le dernier mot.
- Vous êtes très mal placée pour cela, remarqua le geôlier. Vous et moi sommes ennemis. Vous ne cessez de le répéter, vous êtes City Hunter. On ne console pas ses ennemis.
De dépit, elle souffla et se détourna. L'air manquait dans l'exiguïté du territoire qu'on lui accordait. D'une rotation de cent quatre-vingt degrés, elle embrassa du regard le lieu où elle partageait beaucoup, beaucoup trop, avec l'ennemi de City Hunter. Du gris, de la poussière, du béton. Des murs hauts et froids. Rien qui inspirait confiance, rien qui insufflait espoir.
- Keiji, entama-t-elle en se retournant pour le cribler d'un regard assassin, ne croyez pas que quatre jours de captivité mettent à mal mes aptitudes de nettoyeuse ou que je suis une femme naïve, ou fragile. Je suis une professionnelle avant tout, je suis City Hunter.
Il sourit de toutes ses dents, désireux de donner raison à son argumentaire.
- Je veux dire que ce n'est pas ça qui explique ma petite… collaboration.
Un froncement de sourcil accueillit sa remarque. C'était une habitude chez elle de laisser libre cours à sa réflexion, d'investir successivement plusieurs territoires et de sauter du coq à l'âne. Après avoir tenté en vain de sonder les motivations de son adversaire, elle s'intéressait désormais aux siennes. Quelles avaient bien pu être les raisons qui l'avaient poussé à céder à l'appel de la chair ?
- Je ne veux pas vous mettre mal à l'aise en évoquant ce qui vient de se passer Kaori. Vos questions sont légitimes, tout comme l'est la recherche d'une explication à votre petite collaboration.
- Pppfff, souffla-t-elle à nouveau, contrariée qu'il utilise ses propres mots pour relancer le sujet.
- Je suis responsable. Vous le savez et je le sais, vous l'avez dit. Ce soir, disons… enfin je pense, j'ai juste eu besoin de réconfort féminin.
Un rictus de contrariété traversa les lèvres de Kaori en simultanéité de la confidence de son geôlier. Sous-entendait-il qu'elle avait été un réconfort féminin comme un autre? Cette remarque acide n'était pas sans rappeler les travers de son partenaire.
- Vous étiez là, vous avez voulu me consoler, je n'ai pas réfléchi, confessa-t-il sans enjoliver.
- Vous reconnaissez donc que je vous consolais, s'enorgueillit-elle en claquant la langue.
- Me voilà démasqué, quelle redoutable adversaire vous faites ! ironisa-t-il détestablement.
- Gardez vos sarcasmes, sachez que je me réjouis de toute victoire, aussi minime soit-elle. Quoi qu'il en soit, ce que vous avancez explique votre geste, répliqua la rouquine, évacuant le malaise qui régnait en elle suite aux paroles d'Albator, pas l'accord tacite que je vous ai donné.
- Je pensais que vous n'aviez pas consenti, tenta-t-il une diversion.
- Soyons honnêtes, je ne vous ai pas repoussé, reconnut-elle, bon gré mal gré. Personne ne m'oblige à quoi que ce soit de toute façon !
Frondeuse un jour, frondeuse toujours.
Elle entama une déambulation dans la cour, se caressa le menton pour encourager l'analyse froide et réaliste de la situation.
- Je suis loyale, tenta-t-elle de convaincre.
- Vous n'avez pas trahi.
- Je ne m'explique pas, murmura-t-elle en s'arrêtant face à lui, le fixant comme pour lire au travers de ses traits.
Par réflexe, il leva la main pour créer un contact avec elle, lui témoigner il ne savait trop quoi, mais renonça avant que son geste ne soit trahi. La rouquine s'était refermée comme une fleur et paraissait bringuebalée entre moult conjectures.
- Vous et moi sommes vraisemblablement victimes de la chimie.
- Pardon ? rebondit-elle en relevant un œil, mi-intriguée, mi-amusée.
- Deux corps en présence l'un de l'autre peuvent être soumis à rude épreuve chimique, vous l'ignoriez ? Disons que nos récepteurs sont particulièrement sensibles à nos émetteurs réciproques. D'où le rapprochement…
Un fou-rire s'insinua dans la gorge féminine qui lutta pour n'en rien laisser voir.
- Ne vous moquez pas, ignorante, railla-t-il en lui chiffonnant la chevelure affectueusement.
D'un mouvement de recul, elle échappa à l'étreinte. Quelque peu vexé d'avoir cédé au besoin de la toucher à nouveau, il se reprit, plus sérieux que jamais.
- Disons que nous sommes des animaux et que nos hormones et nos phéromones, autrement dit les mécanismes chimiques qui régissent notre corps, nous envoient des messages auxquels il n'est pas facile de résister.
Les billes noisette s'étrécirent, dubitatives.
- C'est pas très clair, reconnut Kaori en relevant complètement la tête pour mieux considérer celui qui s'apprêtait à lui dispenser un cours de sciences naturelles.
- Je crois que vous et moi sommes bombardés de messages chimiques. Pour schématiser, nos cerveaux nous inondent de dopamine, d'adrénaline, d'ocytocine qui nous engagent à nous rapprocher. C'est le circuit du désir et le circuit du plaisir qui se mettent en branle.
- Ah bon, fit-elle la moue sceptique, refusant d'adhérer au vocabulaire employé, et pour quoi faire ?
- Pour nous amener à nous reproduire, lui murmura-t-il à l'oreille avant d'exploser de rire. Plus sérieusement, j'ignore les raisons de notre compatibilité.
Les épaules contractées, elle envoya valser le corps qui se trouvait bien trop près du sien en déployant les bras. Keiji recula de trois bons pas sans cesser son rire tonitruant.
- Vous dites de grosses conneries, c'est ça ? s'enquit la nettoyeuse verte de rage.
- Non, non, je ne dis que la vérité mais votre mine incrédule est si désopilante. Vous avez du mal à reconnaître que la relation entre deux personnes soit en partie gouvernée par la chimie.
- C'est d'une ineptie sans nom ! vilipenda-t-elle en croisant les bras en signe de désaccord profond et majeur.
- Certes, ce n'est pas très romantique.
Depuis des années, Ryô était d'une indifférence insultante à son égard. Sa chimie était-elle inopérante sur lui ?
- Le romantisme n'a rien à faire entre nous, fustigea la nettoyeuse à l'attention de son ennemi en le fusillant du regard à nouveau.
- Clairement non ! Je ne mélange pas tout, Kaori. Le romantisme, je le laisse à votre partenaire, laissa-t-il le fiel s'échapper de sa bouche. J'imagine combien il vous réchauffe de mots doux dans l'intimité, comme vous êtes choyée.
- Fermez-la ! asséna une Kaori remontée comme un coucou, consciente du persifflage. Mon intimité avec Ryô ne regarde que nous. Occupez-vous de vos tares, soignez-vous et venez ensuite me faire la leçon, c'est compris ?
Le silence accueillit sa tirade et la rouquine comprit qu'elle s'engageait une fois encore sur le chemin de la dispute.
- Je ne veux pas me disputer avec vous, apaisa-t-elle dans la foulée. Laissez Ryô en dehors de ça… s'il-vous-plaît.
Ce fut au tour de Keiji de souffler de lassitude. Les yeux toujours rivés sur Kaori, il tentait de faire le tri dans ses émotions, il les passait en revue une par une, les jaugeait, les soupesait. L'heure n'était pas au badinage ou à la faiblesse, il se devait de combattre la fragilité qui grandissait en lui et souhaitait s'épanouir comme une fleur rebelle. Une mauvaise herbe. Aussi, dès qu'il décelait parmi ses émotions un début d'affection, un soupçon d'attendrissement, il le jetait au broyeur. Il tentait ainsi d'entretenir la vigueur de sa haine et de sa résolution.
- Je comprends vos histoires de chimie Keiji, je les comprends. Seulement, ça ne peut pas tout expliquer dans la vraie vie, verbalisa-t-elle sa réflexion.
- Non, prononça-t-il après de longues secondes d'introspection. Ça peut expliquer ce qui se passe ici, entre ces murs gris, mais je suis d'accord avec vous, dans la vraie vie, dans la chaleur d'une relation, la chimie n'est qu'un élément parmi d'autres. Je crois aussi que notre cerveau habille, enjolive, interprète. Et puis, il y a l'attachement, la sécurité affective, tout ce qui fonde l'amour. Il est bien question de cela pour vous, non ? du sentiment amoureux…
- Je ne crois pas en la chimie ! annonça Kaori avec certitude, ne souhaitant pas s'engager sur un terrain encore plus accidenté que celui de leur étreinte avortée. Mais j'accepte votre explication scientifique pour justifier ma petite collaboration.
Un sourire radieux en guise de compromis balaya le visage féminin passablement fatigué.
- Vous vous y connaissez en biologie ? questionna-t-elle dans la foulée.
- Hum… un peu.
- Vous avez fait des études de biologie ?
- … Non… mais je m'y suis intéressé. Plutôt à la physique et à la chimie en fait.
- Intéressant. Vous avez fait des études ?
- Oh, vous reprenez l'enquête ? titilla le jeune homme en se replaçant contre un mur de la cour pour mieux faire face à l'inspecteur Labavure. Je vois comme vous faites toujours preuve de beaucoup de subtilité pour mener vos interrogatoires.
- Je vous emmerde, lança-t-elle dans un sourire adorable.
Avec le même sourire, il encaissa la grossièreté dont elle usait et abusait avec lui.
Dans un jeu de miroir, la jeune femme se déplaça et s'adossa contre le mur opposé, laissant le silence recréer les liens.
- Pourquoi aviez-vous besoin de réconfort féminin ?
- Vous ne devinez pas ? murmura-t-il suffisamment fort pour qu'elle puisse entendre.
Les battements de son cœur résonnèrent jusque dans ses oreilles. Oui, la nettoyeuse pressentit qu'elle allait en apprendre plus sur celui qui lui faisait face. La nuit qui les enveloppait, à sa manière, les unissait. De l'index, elle dessina une cicatrice sur sa joue. Il acquiesça.
- J'ai failli perdre beaucoup ce soir, j'avais besoin de me reconnecter à la vie.
- La prochaine fois, choisissez mieux votre reconnexion.
- Il n'y aura pas de prochaine fois, déclara Keiji d'un ton froid.
Il pleut de la nuit. Quelle étrange idée l'ébranla tandis qu'elle ne le quittait pas du regard, qu'elle admirait, malgré elle, l'allure élégante de son ennemi ! Entre elle et lui, il pleuvait de la nuit, de l'obscurité, un brin de vent, un grain de fraîcheur. Le règne de l'opacité, des non-dits. Pas de chimie, non, pas de chimie ! Du ciel, coulaient des pans entiers de nuit qui, comme un manteau, les recouvraient de dénégation.
Elle inspira profondément pour chercher le jour en elle, échapper à l'emprise de la nuit.
Mais la nuit n'est pas dangereuse.
- C'est Ryô n'est-ce pas ? finit-elle par trouver la lumière.
La clarté dans sa voix, la ferveur qui perçait. Il grimaça. Le vit-elle ?
Nulle réponse.
- Qui d'autre ? renchérit-elle, s'engageant dans la brèche. Cela signifie qu'il se rapproche de vous, bientôt il sera ici pour nous libérer.
- Vous ne donnez pas cher de ma peau, n'est-ce pas ?
- Vous êtes cuit ! Ça ne fait aucun doute, résuma-t-elle brutalement, sonnant ainsi le glas du malaise ambiant.
Il éclata d'un rire franc et posa sur elle le regard dur et glacé qu'elle connaissait bien désormais.
- Réfléchissez Kaori ! Oui, Saeba a bien failli m'attraper, j'ai fait une erreur et cela me servira de leçon. Mais je suis là ce soir. Devant vous. Cela signifie donc aussi que je lui ai échappé… Est-ce que ça lui arrive souvent, dites-moi ? Que l'homme qui a enlevé la femme de sa vie réussisse à lui glisser entre les doigts ?
La nuit s'enroula autour de la gorge gracile à l'en faire suffoquer.
- Alors, Kaori, êtes-vous vraiment certaine de l'issue d'un duel entre nous ? demanda-t-il.
- J'ai une confiance absolue en lui, assura la nettoyeuse qui avait besoin de s'entendre dire tout le bien qu'elle pensait de l'homme qui faisait battre son cœur. Il est le plus fort, il est invincible. Il est un héros.
- Oh Kaori ! compatit-il détestablement. S'il y a bien une chose que la vie m'a apprise c'est qu'on ne peut vraiment faire confiance à personne… Et certainement pas à Saeba ! Quant aux héros, ils n'existent que dans les Marvel… peut-être aussi dans les mangas…
- Allez-vous cesser vos insinuations ? aboya-t-elle.
- Pardon ?
- Oui… Toutes ces insinuations ridicules que vous sous-entendez sur mon partenaire depuis que je suis retenue ici. Que Ryô est un homme sans cœur, égoïste, qu'on ne peut pas lui accorder sa confiance.
- C'est ce que je pense de lui.
- Expliquez-vous dans ce cas ! Que lui reprochez-vous ? Cela a forcément un lien avec votre sœur, n'est-ce pas ?
Elle le sentit se tendre. La nuit venait de pétrifier l'homme qui lui faisait face à une distance où elle pouvait tout de même discerner les nuances de ses traits. Le sujet Hana était visiblement très sensible mais Kaori ne fit aucun cas de ses réticences à le malmener sur ce terrain précis. Il lui fallait en apprendre davantage sur les sources de la haine que nourrissait Keiji à l'égard de Ryô.
- Je refuse d'en parler.
- Veuillez excuser ma curiosité Keiji mais votre réponse n'est pas recevable ! Vous vous défilez ! Je ne comprends pas votre réticence à m'expliquer les raisons de votre rancœur contre Ryô.
- Je vous ai déjà dit, s'agaça-t-il.
La veille au soir, il lui avait fait ses confidences, avait-elle oublié ?
- Vous m'avez dit, oui, mais je refuse d'entendre !
- Comme bon vous semble…
- Haaaaaa, cria-t-elle de frustration en se servant de ses mains pour frictionner ses joues. Vous m'épuisez Keiji, vous n'imaginez pas. Vous vous liez à moi, est-ce que je me trompe ?
- Ne confondez pas mes désirs et les vôtres, Kaori.
- Cessez de jouer et écoutez-moi ! s'imposa-t-elle, autoritaire. Votre vengeance vous aveugle et vous fait perdre toute lucidité. Écoutez votre cœur, écoutez votre intelligence Keiji, je ne doute pas que vous en regorgiez. Oubliez vos certitudes qui faussent votre jugement.
- Taisez-vous, balbutia-t-il en proie à une colère montante.
- Non, je ne me tairai pas, ajouta la nettoyeuse en marchant d'un pas convaincu vers son geôlier. Je veux vous faire entendre raison, je veux que vous renonciez à cette folie. Vous venger de quoi ? de la mort d'Hana, c'est bien cela ?
- Taisez-vous, réitéra-t-il.
- Volontairement, elle ignora la fêlure de sa voix, l'obscurcissement de son regard, la raideur de tout son corps, pour se focaliser sur son objectif premier : détourner Keiji de sa vengeance.
- Ryô n'a rien à voir avec ça. Je connais mon partenaire, je connais son respect, son amour des femmes. Ryô est un sauveur. Expliquez-moi, dites-moi ce que vous lui reprochez.
- N'approchez pas !
- La vengeance est mauvaise conseillère, cet adage est on ne peut plus réaliste, persévéra la nettoyeuse d'un ton bienveillant. J'ai un sixième sens qui me permet de lire le cœur des gens, vous savez ?
Là, il se tut, se contenta de la regarder fondre sur lui, sans tenter d'endiguer son approche.
- Et tout en moi me dit que vous n'êtes pas l'homme que vous paraissez. Racontez-moi votre histoire, faites-moi confiance et nous trouverons une issue pacifique. Ce soir, vous avez failli perdre la vie. Hana ne voudrait pas ça…
Qu'avait-elle dit ?
D'un bond, il s'élança vers elle ; d'un geste, il enserra sa mâchoire ; d'un regard aiguisé, il lui imposa le silence. Mortifiée, Kaori se put rien opposer à la morsure sur sa joue, à la pénétration violente de ses yeux. Le visage de Keiji avait considérablement vieilli. Penché vers elle, prêt à la brutaliser si nécessaire, le yakuza s'apprêtait à attaquer. La nuit s'était évaporée pour laisser place à un brouillard inhospitalier.
- Mais pour qui vous prenez-vous ? scanda-t-il.
- Vous n'êtes qu'un lâche Keiji ! Incapable d'affronter vos démons, répondit-elle bravement, sachant le pousser encore plus loin dans ses retranchements.
Il n'endigua pas le flot des paroles qui le débordèrent.
- Vous avez raison ! l'invectiva-t-il d'une voix d'outre-tombe. Mes démons me hantent. Puisque vous voulez tant savoir, ma sœur est morte en grande partie par ma faute !... Et je devrais vivre avec ce poids sur la conscience jusqu'à ma mort. Mais sa majesté Saeba a aussi à voir là-dedans ! Et, il va payer ! Oui, tout le monde doit payer un jour ou l'autre pour ses erreurs.
- Voyons c'est impossible Keiji ! Ryô est incapable de faire du mal à une femme, nia-t-elle avec fermeté, les larmes investissant ses yeux. Nul autre que lui ne sait mieux protéger une femme. C'est un malentendu ! Je vous assure…
- TAISEZ-VOUS ! hurla-t-il. Arrêtez avec cette histoire de malentendu !
- Mais…
- Ce sont des détails sordides que vous voulez, c'est ça ? s'énerva-t-il. Hana a été kidnappée et pendant des jours a servi de punching-ball à ses ravisseurs, elle a été torturée, abusée. Savez-vous Kaori ce que signifie être abusée pour une femme ? Imaginez-vous ? Elle a connu les douleurs les plus horribles qui soient… jusqu'à succomber… Votre curiosité est-elle satisfaite, Kaori ?
Elle ne répondit pas, assommée par les paroles hachées qu'on lui jetait au visage, par l'écho de son propre prénom dans la voix rageuse de celui qu'elle espérait sauver.
- Ah et j'oubliais ! continua-t-il en la fixant. Délicatesse ultime de ses tortionnaires : tout le temps qu'a duré son supplice… j'ai su. Oh oui, j'ai tout su ! Dans les moindres détails, on s'est fait un plaisir de me raconter… des coups de téléphone, des photos… Réduit à l'impuissance, j'étais réduit à l'impuissance.
La nuit s'agita, le vent tomba comme un rideau au théâtre, signifiant la fin du spectacle, invitant les protagonistes à quitter la scène. Keiji, pourtant, ne renonça pas à malmener davantage la partenaire de Saeba, sourd aux appels de la nuit.
- Impossible d'identifier son corps. Le corps de ma sœur, ce corps que j'aimais tellement, ce corps qui m'avait toujours serré contre lui, envers et contre tout, dont j'avais apprécié la chaleur sans conscience qu'elle pourrait un jour m'être enlevée. Savez-vous ce que c'est que perdre le corps qu'on aime le plus au monde ?
- Oui, je sais, murmura-t-elle comme un sursaut de vie.
- Oui, vous savez, recouvrit-il lucidité, voyant enfin les prunelles noisette enlarmées.
Lentement, il relâcha les entraves autour de la partenaire de Saeba. Immédiatement, elle en profita pour échapper aux poignes menaçantes.
- Nous partageons quelques points communs, osa-t-il, attirant le regard d'incompréhension.
- Peut-être, lâcha-t-elle avec une grande lassitude, tentant de reprendre appui solide sur ses jambes.
Le yakuza détailla le visage obstiné mais néanmoins marqué par la dernière épreuve. Des cernes bleus et marqués s'enroulaient autour des yeux de la nettoyeuse, donnant l'impression d'un épuisement insurmontable.
- Je ne vais pas tenter de vous consoler à mon tour, tenta-t-il d'alléger l'ambiance.
Kaori ne trouva pas la force de répondre, elle haussa les épaules et baissa la tête pour que son regard n'appartienne plus qu'à elle seule.
- Je voudrais rentrer maintenant.
Il ne répondit pas, mais la suivit lorsqu'elle se dirigea vers la porte. D'un geste, il congédia les deux gardes qui parlaient fort devant la cellule, non sans avoir remarqué le regard perçant que l'un d'eux avait glissé sur la jeune femme. Il l'invita ensuite à entrer dans sa chambre. Elle s'exécuta sans broncher, puis se retourna afin de lui faire face alors qu'il refermait la porte sans même prononcer un mot. Contre toute attente, c'est elle qui brisa le silence :
- Keiji, …
- Oui ?
- Soignez votre blessure…, s'il-vous-plait.
Il esquissa à peine un sourire puis referma la porte dans un bruit métallique et froid.
Tandis qu'il s'éloignait de la cellule où il retenait prisonnière la partie féminine de City Hunter, Keiji croisa un homme qui, adossé contre le mur, les mains enfoncées dans les poches de son jean, semblait l'attendre.
- Arrête tes conneries Keiji, à quoi ça rime tout ça?
L'interpellé ne releva pas.
- Est-ce que tu peux venir recoudre ma joue ?
