Sur le palier de la porte, la main légèrement relevée qui hésitait entre frapper et laisser tomber, la gorge nouée autour d'un cœur qu'il aurait voulu vomir, les paupières rendues humides par des larmes qu'il refusait de verser, Severus Rogue prenait durement conscience qu'IL serrait là… Lucie l'avait forcément invité, il était son ami après tout, tout comme il fut le sien à une époque : il y a une éternité hurla son corps, il y a presque dix ans asséna sa tête.

Pourquoi avait-il accepté de venir déjà ? Le mariage d'une de ses plus proches amies, valait-il vraiment l'instant de malaise imminent qui allait forcément suivre ses retrouvailles avec… lui ? Il aurait aimé dire que non mais même sa mauvaise foi légendaire ne pouvait pas lui faire oublier que fuir maintenait reviendrait à abandonner la future mariée qui avait bien insistée sur le fait qu'elle avait « désespérément » besoin de lui ce soir. Lui-même ne comprenait pas son propre comportement, Il n'était qu'un vieux copain avec qui il avait coupé les ponts, la vie les avait séparés, il n'y avait pas grand-chose à ajouter. Certes, leur dernière conversation aurait pu être qualifiée de « houleuse » mais de l'eau avait coulé depuis et l'autre ne devait probablement plus s'en souvenir.

Le sorcier prit une profonde inspiration et frappa deux coups secs à la porte qui s'ouvrit sur Noha. Aussi musclé que dans ses souvenirs, l'homme avait vieillit comme un bon vin. Les années avaient assagi ses traits et quelques ridules se devinaient au coin de ses yeux témoignant du quadra flamboyant qu'il ne tarderait pas à devenir sans oublier ses yeux quoique un peu cernés avaient gardé cet éclat joueur et enfantin qui le rendait… lumineux.

« SEV ! T'es venu ! S'exclama-t-il en le prenant d'autorité dans une étreinte d'ours.

- Il semblerait oui. Acquiesça-t-il, un maigre sourire tordant ses lèvres.

- Sophie est pas là ?

- Elle a été appelée pour une urgence au boulot, elle est vraiment désolée mais m'a demandé de vous passer le bonjour.

- Ah la la ces toubibs !

- À qui le dis-tu ? Et toi Romane ?

- Elle s'est chauffée pour asseoir tous les invités par ordre alphabétique, mais je suis sûr qu'elle sera ravie de te voir une fois qu'elle aura fini de hurler sur les parents du futur mari qui refusent d'aller s'asseoir au fond de la véranda comme tout bon porteur de la lettre N devrait le faire.

- Elle va bien à ce que je vois.

- Je lui ai abandonné l'organisation de tout événement slashes anniversaire depuis plus de 15 ans et crois moi, je ne m'en porte pas plus mal. Un petit rire échappa à Severus.

- … Je suis content de te revoir.

- Moi aussi.

- ….

- ….

- On va rejoindre les autres ?

- Ouais, je crois que la cérémonie va tarder à démarrer. »

La cérémonie n'avait au final commencé que deux heures plus tard à cause d'une sombre histoire de caisses de champagnes volées si Severus avait bien tout compris, mais il n'était pas sûr de vouloir comprendre en fait. La vision de Lucie dans sa magnifique robe blanche, offrant un sublime sourire à la foule qui l'admirait alors qu'elle remontait l'allée agressa la surface de sa mémoire de souvenirs vieux de dix ans qu'il avait pris grand soin d'oublier. L'alcool avait aidé pendant un temps, puis la morphine et enfin Sophie. Pourquoi un simple moment aussi cliché que celui d'une mariée qui montait à l'hôtel suffisait à anéantir des années de mauvaises fois et de thérapie médicamentée ? Il se haï pour ça mais, à cet instant, ses yeux poignardèrent sa maigre volonté et partirent à la recherche d'une silhouette bien trop connue. Il sentait sa frustration et sa colère ainsi qu'une pointe d'angoisse augmenter seconde après seconde, minute après minute alors que nulle part il n'apercevait celui qui occupait ses pensées.

Peut-être avait-il eu un empêchement ? Peut-être n'avait-il pas voulu venir ? Peut-être que c'était lui qui l'avait fait fuir ? Il sentit la bile lui prendre la gorge alors qu'une voix, sa propre voix lui lasserait les tympans : « J'aurais voulu que tu sois une fille ! Comme quoi on n'a pas toujours ce que l'on veut dans la vie ! ». Ce n'étaiaint que de mots, douloureux et cruels certes, mais ils avaient suffi à briser la maigre étincelle qui avait pu danser dans les yeux aciers… « Et moi j'aurais voulu qu'on échange les rôles ! Viens, on essaie, toi t'es fou de moi et moi je m'en fous de toi ! » Même dix ans n'avaient pas suffi à effacer l'image de ses putains de larmes, de son visage tordu par la peine, de son cœur broyé par son idiotie à lui. Les autres n'avaient pas compris, ils lui en avaient voulu d'avoir arraché son sourire à cet éternel imbécile mais comment aurait-il pu expliquer que la raison pour laquelle il l'avait rejeté ses sentiments s'était parce qu'il s'était rendu compte qu'il tombait lui aussi peu à peu amoureux. Soit on tue ses émotions soit ce sont elles qui nous tuent. C'était l'une des premières lois du quartier… Pourquoi était-il le seul à s'en rappeler ?

Alors oui, il l'avait blessé mais il y avait pire et si l'autre ne pouvait pas l'oublier c'était sa faute, sa faiblesse, pas la sienne. La soirée sembla s'étendre sur une éternité. Il était vraiment heureux de revoir ses vieux copains, brasser l'ancien temps, se raconter le nouveau en évitant tous les sujets fragiles. À quoi bon aborder les tragédies des uns, les addictions des autres quand ils ne se voyaient qu'une fois par an ? Les instants de vulnérabilité qu'ils s'accordaient dans le temps n'avaient plus leur place dans les vies parfaites qu'ils prétendaient avoir. Théo ne s'était pas fait larguer après que son mec ait découvert qu'elle faisait le trottoir, elle avait choisi de se concentrer sur sa carrière plutôt que de privilégié sa vie amoureuse. Nathan n'était pas au chômage à cause de son casier, il avait fait le choix de sortir du système. Circée ne se faisait pas tabasser par son mari, elle avait choisi un cadre de vie plus traditionnel. La société de Chloé n'avait pas fait faillite, elle cherchait de nouveaux horizons plus en accord avec ses chakras. Noha n'était pas alcoolique depuis la mort de sa fille, il remontait la pente. Lucie ne s'était pas faite violer petite fille et était terrifiée à l'idée de se faire toucher, elle avait simplement attendu le mariage pour s'unir avec le bon. Samuel n'était pas sans domicile fixe depuis deux mois, il voulait juste voir du pays. Ils allaient bien, étaient heureux, bien entourés… juste plus adultes, plus matures que lors de leurs innombrables soirées à la crypte teintées de rires et de larmes, de délires et de confidences.

C'était peut-être ça grandir, apprendre à souffrir en silence et tenter de ne plus entendre cette voix remplie de larme lui murmurer : « Je peux tout perdre, absolument tout mais pas toi… Putain… tout mais pas toi ». En dix ans, il avait prouvé au monde qu'il était un héros et non pas un criminel, fait rentrer les bases de la préparation d'une potion dans des dizaines de promotions d'incapables chaque année, il s'était installé dans une maison qu'il avait acheté avec une brillante jeune femme qui lui avait donné une magnifique petite fille alors pourquoi en ce jour merveilleux où son amie vivait le rêve de sa vie, il ne pouvait s'empêcher de voir, d'entendre de sentir à quel point Il n'était pas là.

Il se leva d'un bond et traversa la salle en direction des toilettes, il avait besoin d'air, ou d'un verre mais s'était du pareil au même. Enfin seul, il s'aspergea le visage d'eau en essayant de reprendre un rythme cardiaque un peu moins déchaîné. Il sentait sa tête tournée et des points noirs apparaître devant ses yeux. Hypoglycémie ? Songea-t'il sans même faire semblant d'y croire. Qui espérait-il berné ? Un sanglot lui arracha la gorge alors qu'il essayait de respirer, d'oublier, de penser, de ne pas penser… Il entendit la porte s'ouvrir et en un quart de seconde replaça son masque impavide sur ses traits tordus par la douleur qui lui écrasait le cœur.

« Je te déteste. Claqua durement la voix dans son dos. Une bière à la main, les yeux bleus remplis d'un brasier incandescent, la démarche légèrement vacillante, Samuel l'observait.

- C'est nouveau ça. Constata Severus les sourcils froncés.

- Non, ça fait bien dix ans.

-…

- T'es vraiment un salaud hein, tu le sais ? Tu te rends compte que tu l'as anéanti j'espère ? Que tu l'as brisé comme rien d'autre. Félicitations. T'as fait mieux que la mort de ses parents, que son putain d'oncle, que sa salope de bouteille ! TU LE SAIS QUE S'IL EST PAS LA CE SOIR, C'EST UNIQUEMENT TA FAUTE ! IL ÉTAIS DINGUE DE TOI CE CON ! Des larmes de rages dévalèrent les joues creusées du blond. IL T'AIMAIT PUTAIN !

- MAIS MOI AUSSI BORDEL ! S'époumona presque le sorcier qui s'était raccroché au bord de l'évier tant il tremblait.

- NAN ! NAN C'EST FAUX ! Peu importe le nombre de fois où tu te l'es répété, pour te donner bonne conscience, tu ne l'as jamais aimé ! Tu ne veux juste pas être seul ! Ou peut-être qu'il faisait du bien à ton ego ou qu'il te faisait sentir mieux dans ta misérable vie mais tu ne l'aimais pas, tu ne l'aimes pas. On détruit pas les gens qu'on aime. »

Le brun se laissa tomber à genoux, le corps secoué de spasmes, le visage noyé de larmes, l'esprit remplis de son odeur, de sa peau, de ses yeux de sa voix lui hurlant ses derniers mots « C'est ça que tu veux ?! Me voir comme ça, dans cet état ? Pour toi ! Mais t'es vraiment un connard ! Je t'aime moi ! Je me suis fracassé la gueule en tombant amoureux de toi ! T'as attendu tout ce temps ; ce moment où t'aurais mon cœur entre tes mains qui ne bat plus que pour tes mots pour me faire tout ce mal ?! Tu m'as laissé espérer, t'as tout fait pour que je m'attache pour au final me faire ça ? Mais t'as quoi à la place de ton putain de cœur ?! ».

À cet instant, il aurait suffi qu'il fasse deux pas, qu'il quitte la salle de bain, pour sauter dans les bras de celui qui était resté derrière la porte, le cœur au bord des lèvres avec ses cheveux châtains en bordel, ses yeux aciers un peu trouble, sa bouche qui n'avait plus sourit depuis si longtemps, mais non. Severus resta effondré par sa culpabilité et ses sentiments en vrac tandis qu'Eliott quittait la demeure en n'autorisant qu'une dernière larme pour cet homme pour lequel il avait déjà trop pleuré. La vie continua et ils vécurent presque heureux… mais pas ensemble.

Je n'ai même pas envie de dire quoi que ce soit… le seul truc qui me fait vraiment envie actuellement c'est de me rouler en boule pour pleurer toutes les larmes de mon corps pour ces deux crétins incapables de nous offrir un happy ending (Comment ça c'est moi qui écris ? Je ne vois pas le rapport.) Ne me trucidez pas dans les commentaires, on se voit la semaine prochaine et je vous dis à bientôt.