Chapitre 9 :
3 jours. 3 longs jours qu'il s'était promis de rester calme et serein, de tout faire pour l'aider à sourire de nouveau, et déjà, il perdait patiente. Comment donc Kévin avait-il fait pour composer avec lui pendant autant d'années. Il n'était pas habitué à cette situation. C'était toujours Kévin qui trouvait les mots justes pour l'appuyer et le soutenir, toujours son mari qui savait prendre sur lui pour le tranquilliser et réussir à l'apaiser. Et avec son caractère, Yann réalisa que Kévin avait dû faire preuve de beaucoup de self-contrôle et de tendresse pour rester à ses côtés et le tempérer.
Mais lui était l'opposé de son mari, la patience était loin d'être dans ses gênes et il ne savait plus quoi faire. Leur diner au restaurant ne s'était pas déroulé comme prévu. Yann avait vu là une bonne occasion de passer une soirée en tête à tête, qui aurait dû amener Kévin à se détendre, profiter, lui parler de tout et de rien, et de surcroît à manger.
Il avait réservé dans le restaurant préféré de son époux, se disant là encore que les plats dont raffolait ce dernier ne pourraient pas passer à côté de son estomac.
Connaissant le patron, il lui avait demandé une table en retrait, et avait tout prévu… des plats servis aux bougies, en passant par la décoration, le vin et la musique. Pas vraiment son style ; il n'était pas romantique le moins du monde, mais pour son homme, il avait fait l'effort. Un de plus.
Fier de lui, il s'était attendu à passer une soirée comme ils n'en avaient plus eu l'occasion depuis qu'il était passé Commissaire. Son travail lui prenait énormément de temps, et la routine s'était installée malgré eux. Il avait laissé Kévin se charger des tâches ménagères, que ce dernier effectuait lorsqu'il était au travail ; après tout, il lui avait dit ; il ne voulait pas d'une femme de ménage chez lui, mais de son homme, tout simplement. Bien qu'il ne pouvait renier qu'il était ravi de retrouver leur appartement entretenu lorsqu'il rentrait le soir. C'était aussi Kévin qui lui organisait des surprises, comme des dîners à l'extérieur, ou des soirées dont il se souviendrait toute sa vie.
Lorsque son petit basque l'avait remercié devant autant d'attention de sa part, son regard une nouvelle fois pétillant d'amour rien que pour lui, Yann avait su qu'il avait fait ce qu'il fallait. Mais pendant le repas, Kévin s'était fait monosyllabique, répondant à son monologue seulement par oui ou non, ce qui avait eu le don d'exaspérer le commissaire. Et une fois de plus, peu de nourriture avait franchi les lèvres de son ange. Au départ inquiet, Yann avait fini par se lever et aller fumer une cigarette afin de calmer l'énervement qu'il avait senti poindre. Il ne savait pas quoi faire, ni comment faire. Ce n'était pas son truc.
Le reste de la soirée avait été passée en silence, à son grand désespoir.
Et à cet instant précis, le regardant fixer un dossier, les yeux dans le vague, Yann se renferma dans son bureau, collant sa tête au mur. Il le voyait, depuis 9 jours, s'éloigner de lui, petit à petit. La communication se faisait rare. Son sourire, faux. Mais ce qui lui faisait le plus de mal était de voir son regard. Un regard vide et absent, comme parti dans un autre monde dans lequel il n'arrivait pas à entrer.
Il ouvrit un tiroir pour en sortir un dossier, qu'il feuilleta pour la énième fois. Il le connaissait par cœur. Il devait récupérer son mari, et pour cela il était prêt à tout. Regardant la photo d'Antonin, il la caressa du bout des doigts. Lui aussi aimait bien ce gosse. Il fallait qu'il trouve la solution afin que cet enfant fasse partie intégrante de leurs vies. Et foi de Berthier, il allait la trouver.
La solution se présenta d'elle-même, quelques heures plus tard, lorsqu'il reçut un coup de fil de l'aide sociale à l'enfance, l'informant que le petit Antonin avait fugué. Ne voulant pas inquiéter Kévin, il convoqua discrètement ses anciens collègues de la BAC, ainsi que Louis et Etienne. Il savait qu'il pouvait avoir confiance dans la discrétion de ces hommes.
Avant que ces derniers ne partent, il retint Duval et Franchard.
Yann : Pas un mot à Kévin pour le moment.
Les deux commandants se regardèrent quelque peu interloqués.
Yann : Il s'est accroché à ce gamin, et je ne veux pas qu'il s'inquiète pour le moment. Les patrouilles sont mises en place, on attend quelques heures. Et si on ne le retrouve pas, je lui dirai moi-même.
Louis : Pas de souci Commissaire.
Yann : LOUIS !
Ce dernier rigola.
Louis : T'essayes de faire quoi, là? De me gronder? Ça fait longtemps que tu as arrêté de me faire peur. Et c'est le protocole… commissaire
Yann : Fichez-moi le camp !
Les deux comparses sortirent du bureau un sourire aux lèvres. Yann avait horreur que ses collègues, bien que devenus ses hommes, l'appellent commissaire. Il ne s'y habituerait probablement jamais. Il prit son arme et sortit à leur suite. Il devait retrouver Antonin. Il devait tout faire pour. Pour le gamin mais avant tout pour Kévin.
Kévin, qui, quelques heures plus tard, avait décidé de prendre sa pose à l'extérieur. Il n'arrivait pas à se défaire de la petite bouille angélique qui le hantait depuis 10 jours. Son mari avait vraiment été au-delà de ses limites en conjuguant ses efforts pour le faire sortir de sa torpeur. Mais Kévin n'y arrivait pas. Et il avait vu la déception, une fois de plus, dans les yeux de son époux. Ce qui l'avait peiné d'autant plus. Il essayait, tous les jours, de se montrer présent pour ce dernier, mais à la moindre occasion ses pensées partaient ailleurs. Il savait qu'il était en train d'entacher son mariage. Il le savait, mais n'arrivait plus à se comporter comme le mari dont Yann avait l'habitude. Comme si, depuis cette rencontre fortuite, une partie de lui-même avait été arrachée, abandonnée, et qu'il n'arrivait pas à retrouver. Il fallait qu'il réagisse, et vite. Pour lui, pour son mariage, mais avant tout pour l'homme de sa vie.
Il se baissa pour refaire son lacet, mais releva légèrement la tête pour regarder l'ombre qui venait d'obscurcir sa vision. Il n'eut pas le temps de réagir qu'il perdit l'équilibre et se retrouva sur les fesses.
