Chapitre 13 :

Yann sortit de son bureau en trombe, suivit de près par Louis, mais d'un peu plus loin par Alex.

Yann : Il est où là ?

Alex : J'sais pas moi, je l'ai pas revu depuis qu'il est parti.

Yann : Moreno si c'est pour sortir des conneries pareilles tu te la ferme. Je te parle pas de Kévin, je te parle du gamin.

Louis : La dernière que je l'ai vu il était avec Sidibé et Lecomte.

Yann : Lecomte… génial. Il va finir complètement dingo si on le laisse avec lui.

Il reprit sa marche d'une allure forcée, alors que Louis regardait Alex.

Alex : Ben quoi ? J'pouvais pas savoir. Ouais… ok, deux boulettes en deux minutes… je rentre me coucher.

Louis secoua la tête avant de rejoindre Yann tandis qu'Alex regagna son bureau pour prendre ses affaires.

Alex : Tous des malades.

En sortant, il croisa Amy sortant des toilettes.

Amy : Un problème ?

Alex : Pffffff les feux de l'amour c'est de la rigolade à côté de ces deux-là. De vrais amateurs. Ils auraient dû les embaucher en tant que scénaristes, tiens ! Ils auraient pas perdu au change, crois-moi.

Et il planta Amy et son air interrogateur, se dépêchant de sortir.

Yann : Lecomte, rentre chez toi !

Christophe sursauta à la voix tonitruante du commissaire, relevant la tête, tandis qu'Antonin n'avait pas bronché. Il avait juste levé ses grands yeux bleus vers la voix qu'il aurait reconnue entre mille. Cette voix particulière qui ne l'avait plus quitté depuis ce jour où il l'avait rencontré.

Christophe remballa ses affaires et partit sans demander son reste, sous le regard froid de Yann, qui tressaillit lorsqu'il sentit un poids s'abattre contre ses jambes et deux mains enlacer sa taille. Il baissa la tête pour voir Antonin, la tête sur le côté, appuyée contre sa cuisse, les yeux fermés, le sourire aux lèvres.

Antonin : Tu m'as manqué.

Yann tourna un regard interrogateur vers le visage souriant et moqueur de Louis.

Louis : Je te laisse, j'ai encore deux trois trucs à régler.

Il se tourna et commença à s'éloigner.

Yann : Non… Louis ! Tu vas pas me laisser seul avec lui ? LOUIS ?

Louis se retourna et pour toute réponse, lui adressa un clin d'œil. Yann tenta de calmer l'appréhension qui l'avait saisi puis reporta son regard sur Antonin, qui le fixait.

Antonin : T'es venu !

Yann : Heu… oui. Tu te souviens de moi on dirait ?

Antonin : J'ai pas arrêté de penser à toi.

Déjà très gauche, Yann se sentit d'un coup très mal à l'aise.

Yann : Ah.

Une réponse très intelligente pour laquelle il aurait bien aimé se donner une claque, mais qui eut pour effet de faire rire l'enfant aux éclats, d'un rire qui transperça soudain le cœur de Yann, qui se surprit à sourire. Antonin le lâcha enfin et retourna sur la chaise qu'il avait jusqu'alors occupée.

Antonin : T'aimes pas vraiment les enfants, toi, hein ?

Yann s'approcha et s'accroupit pour être à la hauteur de son visage.

Yann : Bien sûr que j'aime les enfants. C'est juste que… je ne suis pas très doué.

Antonin : Je te mets mal à l'aise.

Yann fut étonné, une fois de plus, de son audace.

Yann : Tu dis toujours ce que tu penses ?

Antonin : Tu caches toujours ce que tu ressens ?

Si Yann ne s'était pas tenu au bureau, il se serait probablement retrouvé sur les fesses. Ce gamin avait ce don de le surprendre. Mais avant qu'il puisse dire quoique ce soit, la voix d'Antonin, jusqu'alors si enjouée, se fit de nouveau entendre, teintée de mélancolie et de tristesse.

Antonin : Je sais qui a fait ça.

Yann sut immédiatement de quoi il voulait parler et se redressa.

Yann : Tu me racontes ?

Louis sortit de son bureau, sa veste sous un bras, un sac plastique dans l'autre. Une heure venait de s'écouler depuis qu'il avait laissé Yann avec le petit, et il n'avait pas chômé. Il se dirigea vers l'endroit où il avait vu Yann en vie pour la dernière fois. Il ricana mentalement. Il espérait que le gosse ne l'avait pas achevé. Il ne connaissait pas les rapports de Yann avec les enfants, mais le dernier regard que lui avait lancé le commissaire avait trahi ses doutes et son malaise. C'est pourquoi il l'avait laissé seul avec le gamin. Peut-être que Yann arriverait à l'apprivoiser. Ou peut-être bien que c'est Antonin, qui, par sa candeur juvénile, sa tristesse et sa joie, arriverait à accomplir ce miracle, que seul Kévin avait réussi jusqu'à présent.

Il ouvrit en grand la porte, souriant à la vue d'Antonin sur les genoux du Commissaire. Tout n'était pas perdu, finalement.

Louis : Yann !

Yann : Hein ?

Ce dernier, tellement préoccupé par ce que lui disait l'enfant, n'avait pas entendu le commandant.

Louis : J'ai appelé les services sociaux. La femme qui devait venir le chercher a été obligée de s'arrêter à cause de la neige. On l'a pour la nuit.

Yann fit descendre Antonin.

Yann : Tu ne bouges pas bonhomme, je reviens.

Il lui ébouriffa les cheveux d'un geste tendre, puis s'éloigna avec Louis.

Yann : On risque de l'avoir pendant plus d'une nuit.

Louis : Il a vu qui a fait ça.

Yann : Comment tu le sais ?

Louis : Je suis la Madame soleil de la police, tu te souviens ? Plus sérieusement, en appelant la nana, elle m'a expliqué qu'un homme s'est présenté au centre ce matin. Antonin était un peu plus loin, il n'a vu l'homme que de dos, mais a dû reconnaître sa voix car apparemment il s'est mis à trembler et est parti en courant avant que la femme n'ait pu faire quoique ce soit.

Yann : Oui, c'est ce qu'il m'a dit aussi.

Louis : Il t'a dit qui c'était ?

Yann : Je n'ai pas voulu le brusquer.

Louis : Tiens !

Il lui tendit le sac qu'il tenait depuis 20 minutes.

Yann : C'est quoi ?

Il écarta les pans et redressa la tête vers Louis, stupéfait et ne comprenant rien.

Louis : Des affaires de mômes, Yann. Une amie a un garçon de son âge, elle m'a apporté des affaires pour dépanner. T'as aussi une brosse à dent, un gel douche et une peluche, au cas où.

Yann : Que… Quoi ?

Louis : Ben quoi ? Après tout ce gosse est officiellement devenu un témoin. De ce fait il doit être mis sous protection policière. Et qui mieux que le commissaire peut mener cette tâche à bien.

Yann bredouilla des paroles incompréhensibles, et son air totalement décontenancé fit rire Louis.

Louis : Aller Yann. Il ne va pas te manger, c'est juste un gamin.

Yann : Non… Mais… Non… Enfin… Je peux pas. Je sais pas faire.

Louis : Dis-toi qu'à cet âge-là, tu as évité les couches et les biberons. Ça aurait pu être pire.

Yann : Mais… enfin… Tu n'y penses pas, je ne vais pas l'emmener à la maison !

Louis : Si, si, c'est exactement ce à quoi je pense. Peu importe qui a fait ça, il n'aura pas l'idée d'aller le chercher chez des flics si jamais il voulait s'en prendre à lui. Et puis, regarde-le.

Yann tourna la tête vers l'endroit où se trouvait Antonin, toujours en train de dessiner.

Louis : Il a l'air d'un monstre pour toi ? Ce n'est ni Godzilla ni Shrek, c'est juste un enfant.

Yann : Mais c'est bien ça le problème. J'y connais rien, moi.

Louis : Dis-toi que c'est un entrainement pour ton futur boulot.

Yann : Quel futur boulot ? Je ne compte pas partir.

Louis : De père, Yann. Ton futur boulot de père.

Louis lui fit de nouveau un clin d'œil.

Yann : Je suis pas doué. Kévin lui … Merde ! Avec tout ça j'ai totalement oublié de l'appeler. T'as eu des nouvelles ?

Louis : Non. Je vais aller faire un tour, voir si je le trouve. En attendant tu te fous un coup de pied au cul, tu embarques le gosse, tu ne le terrorises pas ! C'est important. Et tu t'occupes de lui. Tu verras, ce n'est pas si compliqué que ça en a l'air. Et appelle Kévin.

Il s'éloigna vers l'ascenseur.

Yann : Louis ?

Louis : T'en fais pas, si j'ai de ses nouvelles ou si je le trouve, je te préviens dans la seconde.

Yann : Merci Louis.

Louis : Y'a pas de quoi.

Les portes de l'ascenseur se refermèrent et Yann se tourna vers le petit être qui venait subitement de tout chambouler.

Il ouvrit la porte de leur appartement, alluma la lumière, et entra tant bien que mal, refermant doucement la porte de son pied, ne voulant pas réveiller Antonin, endormi dans ses bras. Il se délesta du sac donné par Louis, puis se dirigea directement vers la chambre. Il déposa le plus délicatement possible ce petit être aux cheveux bruns sur le lit, avant de s'éloigner, pour revenir avec une couverture. Il hésita un instant à le déshabiller. Il posa la couverture puis enleva les chaussures. Mais il s'arrêta, ne voulant pas réveiller cet enfant qui avait frappé son désir de paternité en plein cœur. Il commençait à comprendre ce que Kévin avait pu ressentir, et se sentit un peu plus mal encore vis-à-vis de son mari. Il déposa la couverture sur le petit corps, le regardant, détaillant son visage, ses traits fins, son léger sourire en coin même dans ses rêves. Et de nouveau son cœur se mit à danser au rythme de son exaltation. Il continua de le regarder quelques minutes, avant de se lever, d'éteindre la lumière et de se diriger vers la porte.

Son regard se posa une dernière fois sur Antonin, et un sourire se dessina sur les lèvres de Yann.

Yann : Dors bien, petit ange.