Chapitre 14 :
Louis tournait en rond depuis plus d'une heure. Il était passé dans tous les endroits où Kévin aurait pu se rendre. Sans résultat. Il était 23 heures passé, Kévin n'avait pas donné de nouvelles depuis 4 heures, et la nuit d'ébène obscurcie un peu plus par le brouillard ne faisait que rajouter à son inquiétude.
Il s'agissait de Kévin, le petit basque un peu paumé lors de son arrivée au commissariat. Louis avait été immédiatement intrigué par le contraste entre son corps d'athlète et son visage encore juvénile, d'une douceur à toute épreuve. Il s'était marré lorsqu'il avait vu son air décontenancé quand Santamaria l'avait mis dans le bain, assez froidement. A cette première approche, le commandant avait pensé que ce jeune homme ne ferait pas long feu dans la police. Il s'était étonné de sa présence parmi eux. Mais c'était Kévin, d'une patience et d'une gentillesse qui l'avaient tout de suite conquis. Kévin, qui ne lâchait pas ; qui, malgré sa carrure, s'était révélé le bleu le plus sensible, prenant tout à cœur. D'une fragilité et d'une innocence qui avaient poussées Louis à le prendre sous son aile. Kévin, auquel il s'était attaché plus qu'à n'importe quel autre, pour lequel il s'était montré d'un grand soutien, même après sa rupture avec Brigitte. Kévin, qu'il avait épaulé lorsque ce dernier avait voulu donner sa démission. Un attachement qui l'avait mené à le frapper lorsque ce dernier n'avait pas lâché l'affaire concernant son beau-frère. Il s'était senti trahi lorsque, malgré ses directives, Kévin avait enquêté sur Belut, et sur lui. Il avait regretté son geste immédiatement, mais une partie pénible de sa vie était remontée à la surface, et sur le moment il n'avait pu empêcher la colère de s'emparer de lui. C'était Kévin, qu'il considérait un peu comme le fils qu'il n'avait jamais eu. Kévin, dont la première qualité et le premier défaut était son cœur énorme. Ce cœur qui l'aidait à aller au bout des choses, mais son cœur si fragile qui l'avait meurtri au plus profond de lui-même. Et à cause duquel Franchard et les autres l'avaient ramassé à la petite cuillère après sa rupture avec Yann. Petite cuillère que Louis avait déjà ressortie en arpentant Paris, se doutant de l'état dans lequel Kévin allait être lorsqu'il le retrouverait. Car il allait le retrouver, même s'il devait y passer la nuit. Parce qu'il l'avait promis à Yann, mais surtout parce qu'il se l'était promis à lui-même.
Il s'arrêta au feu rouge, au moment même où son portable sonna. En voyant le nom de son interlocuteur, il souffla à fond.
Louis : Ouais Yann.
Yann : Tu l'as retrouvé ?
La colère des heures passées avait laissé place à une inquiétude pesante.
Louis : Pas encore. Je te l'ai dit, dès que je le trouve, je te préviens.
Yann : Il est où bordel ? C'est pas son style de disparaître comme ça. Je l'ai appelé une dizaine de fois, je lui ai laissé un message. Il ne m'a toujours pas répondu.
La langue de Louis brûla de vouloir lui dire ce qu'il pensait. Que c'était en partie de sa faute, que Kévin devait être malheureux au possible et qu'il ne pouvait pas lui répondre car, le connaissant, Louis était persuadé que ce dernier s'était laissé ronger par la culpabilité.
Il respira profondément, se retenant, essayant de prendre une intonation rassurante.
Louis : T'en fais pas, je vais le trouver. Et ça se passe comment avec le petit ?
Yann : Il dort pour le moment.
Louis : Tu vois, c'est pas sorcier.
Il entendit un petit rire et s'imagina Yann en train de sourire.
Yann : Jusque-là ! Louis, tu me le ramènes, hein ?
Louis : C'est promis. Je te laisse, le feu va pas tarder à repasser au vert.
Yann : Merci Louis.
Louis raccrocha en soupirant. Pourquoi avait-il promis ? Et s'il ne le retrouvait pas ? Il tourna la tête sur la droite, regardant distraitement un bateau mouche passer. Et son regard se figea lorsque les phares d'une voiture venue de sa gauche éclairèrent furtivement les bords de Seine. Son cœur manqua un battement en apercevant une ombre sous un arbre. Il tenta de se concentrer, mais sans plus aucun éclairage, il perçut seulement la nuit noire. Etait-ce son imagination lui jouant un tour ? Mais après tout, qu'est-ce que ça lui coûtait d'aller vérifier. Par expérience, il savait que l'imagination pouvait faire faire bien des choses. Faire voir bien des choses. Dans son métier, il y était confronté régulièrement. Les appels à témoins et les nombreux coups de fils en étaient la meilleure des preuves. Des tas de témoignages, pour un résultat souvent inabouti.
Il se fit klaxonner, regarda le feu, puis démarra à vitesse grand V avant de bifurquer sur la droite. Il pila devant les escaliers qui menaient en bas, sortit en trombe de sa voiture, remontant son col pour se protéger du froid glacial, et descendit prudemment, évitant de glisser sur la neige gelée. Il arriva en bas, s'arrêtant un instant, espérant que sa vision ne lui avait pas jouée un tour. Il s'avança doucement, chaque inspiration lui heurtant les poumons à lui faire mal.
Il s'arrêta à quelques centimètres de l'arbre, dans un moment de délivrance de d'excitation, avant de franchir les quelques pas qui le séparaient de ce corps avachit qu'il aurait reconnu entre mille. Il s'accroupit.
Louis : Kévin ? Hé… Kévin !
Il lui tapota la joue, glaciale. Ce dernier ouvrit les yeux avec difficulté.
Louis : Putain Kévin, t'as vu l'état dans lequel tu es ?
Louis enleva son manteau et le passa autour des épaules de Kévin, le serrant plus que nécessaire, lui frictionnant les bras. Avec deux pulls sur lui, il tremblait déjà comme une feuille, alors il ne s'imaginait même pas l'état de Kévin, vêtu seulement d'un polo à manches longues.
Louis : Aller, viens.
Il le saisit par les aisselles, le forçant à se mettre debout, mais Kévin vacilla. Franchard eut juste le temps de le rattraper, et Kévin s'écroula contre lui.
Louis : Putain Kévin. J'appelle les pompiers.
Il entendit alors une voix fébrile et chevrotante.
Kévin : Non. Pas les pompiers.
Il soupira
Louis : Ok. Alors tu vas venir chez moi, tu vas te prendre une bonne douche, te réchauffer, manger un morceau. Aller !
Il passa un des bras de Kévin par-dessus son épaule, resserra l'emprise autour de sa taille. Il sentit ses jambes vaciller de nouveau. La fatigue et le froid avait eu raison du Lieutenant. Il l'aida péniblement à gravir les marches, appréhendant que Kévin tombe et se brise le cou.
Ils arrivèrent finalement à la voiture de Louis, qui le fit asseoir le plus confortablement possible. Avec les lumières, il put enfin voir son état. Le visage livide, les lèvres et les doigts bleus, les yeux rougis d'avoir trop pleuré, ses tremblements incessants.
Il se précipita à l'intérieur et augmenta le chauffage au maximum, avant de démarrer en trombe.
Il ouvrit la porte avec difficultés, tenant toujours un Kévin à demi conscient. Il referma la porte du pied et le dirigea immédiatement dans la douche. Il l'assit dans le bac, avant de lui enlever le manteau, puis son polo. Il vit alors la couleur de sa peau, tirant sur le bleu gris. Il vit aussi ses côtes. La perte de poids de ces derniers jours avait été fulgurante. Il tira sur la ceinture, puis dégrafa son jean.
Louis : Kévin !... Hé Kévin !
Il lui tapota la joue.
Louis : T'endors pas. Aide-moi un peu là. Soulève les fesses. Aller. Il se saisit en même temps de l'élastique du boxer, mais la main de Kévin vint rejoindre la sienne, la stoppant. Louis croisa son regard et se mit à sourire. Toujours aussi pudique.
Louis : Crois-moi Kévin. Je suis loin de fantasmer sur les mecs. Et je n'ai rien que tu n'aies pas.
Kévin retira sa main gelée et les mots de Louis s'insinuants avec peine dans son esprit, il se fit force, s'appuyant sur ses bras tremblants, sur ses jambes qu'il ne sentait plus, et releva légèrement son bassin, juste assez pour que Louis puisse lui enlever ses vêtements glacés.
Louis se saisit du pommeau, et abaissa la température de l'eau. De l'eau trop chaude sur un corps glacé l'ébouillanterait. Il laissa le jet d'eau froide glisser sur le corps de Kévin, qui ne réagissait pas. Au bout de quelques minutes, il augmenta légèrement la température et répéta ce geste sans se lasser. Jusqu'à ce que le corps de Kévin se réchauffe et que ce dernier se fasse un peu plus cohérent. Il arrêta l'eau au bout de 45 minutes, s'emparant d'une serviette réchauffée sur le radiateur, et entreprit de sécher Kévin, qu'il obligea à se lever et à s'installer sur un tabouret, avant de sortir de la salle de bain. Il revint quelques minutes après avec des vêtements chauds. Il en revêtit Kévin, qui nageait dedans.
Louis : T'as pas mangé depuis quand ?
Kévin le regarda, triste, perdu, hagard.
Louis : Viens. Il le souleva, l'aidant à s'appuyer sur lui, puis le dirigea vers le salon, avant de le faire asseoir sur le canapé. La cuisine étant ouverte, il avait tout le loisir de le surveiller pendant qu'il préparait le repas.
Louis : Je sais pas cuisiner, mais je sais faire les pâtes ! Et j'ai une recette… tu m'en diras des nouvelles.
Mettant les pâtes dans l'eau bouillante, faisant réchauffer de la soupe prête à l'emploi au micro-onde, il regarda Kévin. Totalement perdu, les yeux dans le vague, le dos vouté, comme parti dans un autre monde. Louis secoua la tête, il savait qu'il allait devoir aborder le sujet à un moment ou à un autre. Il se frappa mentalement. Yann. Il avait oublié de le prévenir.
Louis : Kévin ?
Ce dernier leva la tête vers lui. Il y avait du progrès.
Louis : Je vais dans la chambre, j'en n'ai pas pour longtemps. Tu fais gaffe à la cuisson des pâtes.
Puis il tourna les talons en vitesse. Il devait l'obliger à se bouger. Et sachant le goût de Kévin pour la cuisine, même si ces derniers temps il avait visiblement délaissé cette passion, il avait espoir que ce dernier fasse ce qu'il lui avait demandé.
Il composa le numéro de Yann. La première sonnerie n'eut pas le temps de s'achever qu'il décrocha.
Yann : Tu l'as trouvé ?
Inquiétude et désespoir mêlés.
Louis : Je l'ai ramené chez moi pour le moment.
Yann : Il va bien ? Dis-moi qu'il va bien.
Que répondre à ça ?
Louis : Pas vraiment.
Yann : Louis ?
Louis : Je vais lui parler, t'en fais pas. Pour le moment il a besoin de repos et surtout d'un bon repas chaud.
Yann : Tu me le ramènes ? Même si c'est à 4 heures du mat', je m'en fous, j'attendrais.
Louis finit enfin par se détendre.
Louis : Je te le ramène. Aller, t'en fais pas, va.
Yann : Merci Louis. MERCI
Louis ricana. C'était la première fois que Yann le remerciait autant. Surtout en une seule journée.
Louis : Je te laisse, je ne voudrais pas manger du mortier à la place des pâtes.
Il entendit Yann rire doucement puis raccrocha, avant de retourner dans la cuisine. Il jeta un rapide coup d'œil à Kévin, toujours dans la même position, mais vit avec surprise le feu éteint. Un progrès de plus !
Il servit la soupe, puis s'installa aux côtés de Kévin, lui tendant un bol fumant.
Louis : Ça te fera du bien.
Il posa sa main dans sa nuque.
Louis : T'es encore gelé.
Kévin : Ça va.
Mais oui. Et la marmotte… Louis se releva et revint quelques secondes plus tard avec un nouveau pull, qu'il mit sur les épaules de son Lieutenant, avant d'aller augmenter le chauffage, qu'il tourna au maximum.
Louis : Mange.
Kévin : J'ai pas très faim.
Louis : Tu manges, c'est un ordre.
Kévin le regarda. Louis lui tapota amicalement la joue puis entama sa soupe, bientôt rejoint par Kévin.
Louis : Alors ? C'est pas du fait maison. La seule fois où j'ai essayé d'en faire, j'ai cramé les légumes.
Il vit enfin l'esquisse d'un sourire effleurer les lèvres du basque.
Kévin : Faut mettre de l'eau.
Louis : J'en avais mis ! Mais pas assez visiblement.
Kévin : Ça fait du bien. Merci Louis.
Louis : Pas de quoi. Et puis, ça me fait de la compagnie. Même si je suis certain que quelqu'un d'autre aimerait t'avoir à ses côtés.
Kévin releva la tête, et Louis vit ses yeux s'embuer de larmes. Il soupira intérieurement. Mais il devait le faire. C'était nécessaire. Kévin baissa de nouveau la tête.
Kévin : Je pense pas, non.
Il se frotta la gorge par réflexe. Se remémorant l'emprise de Yann. Louis avait vu sa gorge rouge. La seule partie de son corps ayant une couleur.
Louis : Il s'en veut tu sais. Il s'est inquiété. Il s'inquiète !
Kévin : Il m'a bien fait comprendre que…
Louis : …Que rien du tout. Je lui ai parlé. Il est vraiment mal.
Kévin leva son regard vers Louis, comme pour tenter de déceler un mensonge.
Kévin : Je l'ai trahi. Je comprends sa réaction.
Il commença à baisser la tête, mais Louis passa une main sous son menton, plongeant son regard dans les yeux bleus.
Louis : Il t'aime. N'en doute pas. Il n'aurait jamais réagi si violemment s'il ne t'aimait pas. Oui, il s'est senti trahi et déçu, mais il regrette, crois-moi. Même s'il t'a dit ce qu'il pensait, il n'a jamais voulu te faire autant de peine. Tu le connais, il est entier, il ne sait pas cacher ce qu'il ressent. Je sais que ses mots t'ont blessé, mais je sais aussi que tu n'as jamais agi autrement que dans son intérêt, et dans le tien.
Kévin : je l'aime, Louis. Tellement, que ça fait mal.
Louis : Je sais ça. Je sais aussi que de son côté, c'est réciproque. Il était vraiment mal. Tu n'as pas répondu à ses appels, il s'est fait un sang d'encre.
Kévin le regarda bizarrement.
Louis : Tu n'as pas consulté ton portable ?
Kévin secoua la tête.
Kévin : J'ai pas entendu.
Louis se leva, retourna dans la salle de bain, fouillant les poches du jean avant de tomber sur le téléphone, qu'il rapporta à Kévin, avant de retourner en cuisine.
Louis : Je vais te faire ma recette, tu me diras ce que tu en penses.
Kévin regarda Louis s'afférer, avant de reporter son attention sur son portable. Mode silencieux. Pas étonnant qu'il n'ait rien entendu. Il fixa son écran : 10 appels en absence, 1 message.
Il le porta fébrilement à son oreille. Le bip de la messagerie se fit entendre, puis enfin, cette voix qu'il aimait tant.
Yann : Kévin, je ne sais pas où tu es. Je m'inquiète. Dès que tu as mon message, rappelle-moi s'il te plaît. Au moins pour me dire que tu vas bien. Je t'aime. Je te demande pardon. Rentre à la maison, mon ange. S'il te plaît. Rentre à la maison.
