Chapitre 19 :
La mi-janvier était déjà bien entamée, les vacances étaient tombées à l'eau, ce qui avait eu pour effet de rendre Yann invivable au travail. Les dossiers s'accumulaient sans savoir par où commencer, et tout le personnel était requis plus que jamais. A croire que les criminels s'étaient passés le mot.
L'incendiaire n'avait toujours pas été appréhendé, et un troisième incendie avait mis Yann dans un état de nerfs qui en avait fait frémir plus d'un. Le rapport d'expertise était revenu identique aux deux premiers : Dissolvant, Javel, produits ménagers divers, tous avaient été utilisés pour embraser les habitations.
Même mode opératoire, et toujours aucune empreinte exploitable. Aucun témoignage. Aucune piste vers laquelle se diriger.
Yann avait alors demandé une protection renforcée vis-à-vis d'Antonin. Des policiers en faction jour et nuit devant chez eux ; deux autres pour garder le petit durant leur travail, ayant remplacés Brigitte, par mesure de précaution. Brigitte, qui avait mis son salon en location, afin de rester encore quelques temps chez Louis, apportant son soutien à son fils et à son époux, restant à disposition en cas de besoin.
Yann savait que c'était le même homme qui passait d'une maison à l'autre, frappant certainement au hasard, puisqu'aucune concordance n'avait résulté de leurs recherches ; et s'il se décidait à s'approcher de chez eux et d'Antonin, le commissaire avait préféré minimiser les risques. Il avait revu le Capitaine Simon, avec lequel il avait, malgré les circonstances, sympathisé. Un homme droit, qui considérait la vie de son prochain comme sacrée. Un homme, dont les valeurs identiques à celles de Yann, les avaient rapprochés. Tant et si bien qu'il était venu dîner avec sa femme Violette deux jours auparavant. Ce soir-là, Yann avait permis à Brigitte et Louis de garder Antonin chez eux, avec tout le renfort extérieur dont ils pourraient avoir besoin. La soirée avait été détendue, Kévin ayant apprécié immédiatement la compagnie du couple. Ils avaient discuté de tout et de rien, évitant l'affaire dérangeante du moment.
Même si Yann n'avait pu s'empêcher d'y faire allusion tandis qu'il se trouvait seul avec le Capitaine des pompiers. Tous les deux étaient déroutés par la tournure que prenaient les choses. Chaque incendie faisait des victimes, et la presse mettait son grain de sable, critiquant l'efficacité des pompiers mais avant tout le manque de résultat de la police.
Antonin n'avait rien apporté de plus que cette voix qui continuait de le tourmenter dans ses cauchemars ; maigre indice qui ne pouvait être exploité. Les services sociaux avaient pris contact avec lui afin de savoir comment se portait le petit. Yann et Kévin avaient fait le déplacement jusqu'à eux, afin qu'ils s'assurent du bien-être de l'enfant. Ils avaient même été félicités devant le comportement d'Antonin. Visiblement, il n'avait jamais eu de chance jusqu'à présent, et le voir aussi épanoui avait été un grand étonnement pour les responsables. Kévin avait essayé de poser quelques questions sur le passé du gamin, mais n'étant pas son père adoptif, rien n'avait pu lui être dit. Ce genre de choses n'était révélé qu'aux familles d'adoption, ou à la police en cas de besoin ; mais pas à deux hommes sans lien de parenté quelconque avec le garçon.
Il reporta son attention sur le rapport qu'il tenait entre les mains. Une arrestation. Une de plus. Un petit réseau de voleurs de sacs à main avait vu le jour. Ils avaient réussi à appréhender la majeure partie des participants, mais ils leurs en restaient toujours un dans la nature. Cette arrestation se faisait longue, et une fois de plus Yann se sentit bouillir.
Kévin était en planque avec Louis. Leur voiture garée à quelques mètres de la sortie d'un magasin, le véhicule d'Alex et Lyes un peu plus loin. Un tuyau de dernière minute balancé par l'un des hommes du gang, contre une réduction de peine. Tuyau qui leur permettait l'espoir de coincer le chef du groupe. Une interpellation qui allait calmer son mari. Du moins Kévin l'espérait. Ces petits voleurs de sacs, ajoutés aux incendies dévastateurs, avaient rendu Yann pour le moins exécrable, et même si une fois rentré chez eux, ce dernier arrivait à se détendre, il persistait une tension que Kévin avait du mal à supporter.
Il toussa une nouvelle fois et sentit le regard de Louis se poser sur lui. Le commandant ne faisait aucun commentaire, ce don Kévin le remerciait intérieurement. Les vacances annulées et la surcharge de travail avaient eues raison de son état de santé. Il s'était éclipsé rapidement quelques jours auparavant afin d'aller voir un médecin. Ses poumons le brûlaient et il commençait à faiblir face à la fièvre et la toux toujours présentes. La bronchite s'était muée en trachéite. Le médecin lui avait fait un arrêt de quinze jours afin qu'il puisse se reposer et se rétablir tranquillement, lui conseillant d'éviter tout effort intempestif. Mais aux vues des affaires qui ne cessaient d'arriver et l'humeur invivable de son mari ; Kévin avait déchiré l'arrêt dès sa sortie du cabinet, s'arrêtant simplement à la médication prescrite. Il savait que Yann ne lui en aurait pas tenu rigueur, mais il savait aussi qu'il avait besoin de son soutien. Il ne lui en avait donc pas parlé et s'était contenté de continuer à travailler, même si certains jours, comme aujourd'hui, lui paraissaient pénibles à souhait.
Louis se faisait force de ne pas se laisser aller à aux commentaires qui lui brûlaient la langue depuis deux heures. Plus précisément depuis plus de trois semaines, mais depuis qu'il était dans cette voiture, il avait eu tout le loisir d'observer le jeune homme. L'ayant tenu à l'œil ces derniers jours, il n'aimait pas ce qu'il voyait. Une nouvelle quinte de toux, et il ne put se retenir plus longtemps.
Louis : Ça va ?
Kévin : Commence pas.
Louis : Ça n'a pas l'air
Kévin : Louis, s'il te plaît.
Louis : T'as l'air crevé
Kévin : Si je suis là c'est que ça va !
Louis : Je croyais que c'était Yann le plus entêté de vous deux.
Le grésillement de la radio les rappela à l'ordre.
Alex : Il sort !
Ils reportèrent leur attention sur la boutique, et virent l'homme en question s'arrêter sur le trottoir, s'approchant d'une femme, avant de la pousser par terre avec force, lui arrachant son sac à main. Il se mit à courir, tandis que Louis, la radio à la main, et Kévin, partaient déjà à sa poursuite.
Louis : Moreno, faites le tour !
Il vit la voiture démarrer tandis que, plus en avant, Kévin le distançait. Il fallait vraiment qu'il songe à prendre sa retraite.
Kévin : Arrête-toi !
Il courait toujours à perdre haleine, ses poumons irrités se rappelant à lui, mais il ne pouvait pas laisser filer ce gars, qui leur faisait défaut depuis le début. C'était sans doute la seule chance de l'avoir enfin, et de mettre un terme à toutes ces agressions. S'il le laissait s'échapper, il subirait les foudres de son mari ; et ça, il ne le voulait pas.
Mais malgré sa bonne volonté, il se sentit ralentir, l'oxygène passant soudainement mal, une brûlure intense dans son thorax le rappelant à l'ordre. Il vit l'homme bifurquer dans une ruelle sur la droite, et se retint de s'arrêter net pour reprendre son souffle et calmer son mal. Il s'engagea à son tour dans la petite rue, et s'arrêta quelques mètres plus loin, posant ses mains sur ses genoux. L'homme n'était plus en vue, il l'avait laissé filer. Il apposa une main sur son torse douloureux, avant de se faire surprendre par un placage violent contre le mur et une emprise ferme autour de sa gorge. Il écarquilla les yeux, ne pouvant émettre aucun son, tout air ayant quitté ses poumons. Il vit l'homme sourire méchamment, et sentit le froid d'une lame de couteau s'apposer sous la main qui l'étranglait.
Une erreur de débutant. Le gars s'était sans doute caché derrière l'unique benne à ordure de l'allée, et il n'avait même vérifié. La douleur cuisante de son torse le rappela une nouvelle fois à l'ordre, et lui, commençait à suffoquer. Il tenta de se débattre, mais une nouvelle douleur, celle d'une lame coupant la chair, le stoppa net ; la chaleur d'un liquide se rependant sur sa veste, son sang, le forçant au calme.
Homme : Ben alors mon p'tit poulet ! On fait plus le fier d'un coup, hein ?
Il serra sa main au maximum autour de sa gorge. Kévin se sentir partir d'un seul coup, sa vision se faisant floue et distordante, des points blancs apparaissant devant lui.
Homme : Je vais te crever, et tu pourras rien y faire.
Il sentit la lame du couteau appuyer un peu plus contre sa chair. Les visages de Yann, d'Antonin et de sa mère s'imposèrent à lui. S'il avait pu, il aurait pleuré. Car il savait que sa mère serait anéantie. Et qu'il laissait derrière lui l'homme de sa vie, et un petit garçon dont il n'aurait jamais la fierté d'être le père. Ses yeux se fermèrent.
