Chapitre 23 :
Pour la première fois, il se posait des questions. Se frottant sa mâchoire tenaillée par cette douleur cinglante qui ne l'avait pas quittée depuis près de 20 minutes. Les derniers évènements s'imposaient à lui à une vitesse folle. Il savait que ses colères pouvaient être violentes, mais jamais il n'avait imaginé que cela puisse déraper à ce point. Deux mois que le dossier d'adoption était en étude, deux mois qu'il avait rempli les papiers, presque 3 mois qu'Antonin était avec eux.
Il avait été si content de la démarche de son mari. Il ne s'y attendait pas. Les rendez-vous s'étaient enchaînés entre les services sociaux, les avocats et les assistants juridiques. Débordé par ces impératifs, les horaires toujours plus que chargés, sa santé qui faisait encore parfois des siennes, la fatigue accumulée, son couple qu'il ne pouvait résumé qu'à un simple courant d'air ; lui, travaillant en horaires aménagés, pour se rétablir et s'occuper d'Antonin, tandis que Yann passait son temps au boulot, ne rentrant que très tard, repartant toujours très tôt… pensant avoir, malgré tout, trouvés un semblant de rythme… il ne s'était pas rendu compte que tout ça n'était qu'une façade.
Sa mâchoire endolorie et certainement colorée par le coup reçu venait de le ramener à une autre réalité. Celle dans laquelle lui aussi, avait, cette fois, sa part de responsabilités. Et il s'en voulait. Croyant faire au mieux, croyant que ce bonheur était installé, il n'avait pas fait attention. Plutôt, il n'avait plus fait attention. Après tout, la routine installée avait semblé lui convenir…
Cette dispute, plus que les précédentes, l'avait secoué au plus haut point. Lui, qui d'habitude s'efforçait de rester calme et patient, avait enfin élevé la voix. Les propos qu'il lui avait tenus le hantaient toujours, plus douloureux encore que son visage ; et son cœur se serra un peu plus. Il le savait fort. Après tout, il l'avait déjà frappé une fois. Mais il ne s'était jamais rendu compte à quel point.
Il était totalement perdu. Il avait mal. Plus que son mal physique, son mal psychologique avait pris le dessus. Il n'avait rien vu venir. Ce coup lui avait autant meurtri la joue que le cœur. Il le savait à cran depuis quelques semaines, fatigué, parfois renfermé, mais au grand jamais il ne s'était imaginé qu'il en arriverait à ce stade. Il avait tenté de le faire parler, plusieurs fois, de plusieurs façons. Mais jamais un son n'avait franchi ses lèvres sur ce sujet, détournant toujours la conversation.
Il se redressa sur le canapé une fois de plus, un rictus de douleur aux lèvres, se tenant toujours la joue, chaude, brûlante de cette marque qui le suivrait quelques jours par sa trace visible, mais qui l'avait perdu mentalement dans un flot d'interrogations.
Il avait fait son maximum. Prenant encore et toujours sur lui, même s'il l'avait souvent poussé à bout ces derniers jours. Restant serein. Ne pensant pas que le problème pouvait être lui. Il s'était enfin permis de croire au bonheur. Et ce simple coup venait de le faire voler en éclat.
Une main sur son épaule le fit sursauter.
Yann : Kévin ?
Kévin : Me touche pas
Sa voix, tremblante, baignées de mille questions auxquelles il ne pouvait répondre. Sa chair souillée, son être ravagé. Les prunelles azures se fondirent dans l'émeraude, plus perdues que jamais.
