Chapitre 25 :
Il se demandait encore comment la situation avait pu déraper aussi vite. 5 mois auparavant, Antonin était rentré de leurs vies, 2 mois plutôt, Yann lui avait proposé de l'adopter… et depuis…depuis, ils sombraient. Depuis ce soir-là, ou il avait commencé à se poser de réelles questions. Yann avait bien vu son malaise, et après plusieurs tentatives infructueuses il avait franchi pas. Il lui avait parlé. Du moins avait-il essayé de lui faire part de ses sentiments contraires. A plusieurs reprises. Qui s'étaient toutes révélé un désastre. Il avait voulu aborder le sujet avec lui. Lui transmettre son ressenti. Mais Yann s'était emporté comme il ne l'avait plus fait depuis des semaines. Et malgré la maîtrise dont son mari avait fait preuve au début, il avait finalement craqué et ses foudres lui étaient retombées dessus. Le couperet s'était abattu lorsque Yann l'avait traité de menteur, et depuis la communication ne passait plus.
Il était blessé de voir que son mari ne lui faisait pas confiance, et même s'il faisait des efforts, sachant que le quotidien surmené de Yann n'était pas propice à un relâchement de tension, il se renfermait de plus en plus.
Il avait pris rendez-vous en cachette chez un spécialiste, espérant que ce dernier puisse lui apporter des explications sur ce dont il était témoin jour après jour, désireux de convaincre Yann. Même s'il n'était en rien rassuré de ses démarches, ni de ses propres incertitudes. Le doute le submergeait un peu plus chaque jour. Il avait peur de détruire sa famille et son couple. Mais il était encore plus terrifié des constatations qui s'étaient imposées à lui. Il avait voulu passer outre, relativisant, se disant que c'était normal. Du moins, au début. Et puis, l'idée avait peu à peu cheminée dans son esprit, le torturant corps et âme, se refusant d'y croire. Jusque-là. Il avait honte de ce qu'il pensait. Malheureux à lui déchirer le cœur. Souffrant de cette situation. Désireux de l'aider. S'il demandait de l'aide, c'était pour son bien, pour leur bien. A tous les trois.
Le spécialiste avait demandé à le voir, mais Kévin s'y était refusé, vu la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient. Ils avaient discuté. De longues heures. Le premier rendez-vous s'était déroulé dans le cabinet de l'homme, mais ne pouvant s'absenter constamment de chez eux, de peur qu'Antonin ne le révèle à Yann, il s'était montré prudent. Les rendez-vous quotidiens du dernier mois s'étaient déroulés par téléphone. A chaque fois un peu plus coupable, mais pour leur bien, Kévin avait continué. Voulant l'aider. Expliquant la situation, détaillant ce qu'il vivait, et ce qui en résultait. A force de persuasion, l'homme avait enfin fini par le convaincre. Presque deux mois d'échanges interminables dont les conclusions étaient assez vagues mais qui ne le rassuraient en rien. Il fallait qu'il lui parle. Il savait pertinemment que la réaction allait être violente, qu'il se refuserait à l'écouter ; peut-être même claquerait-il la porte. Mais il se devait de le faire. Pour eux. Pour Lui.
Il en était là de ses pensées lorsque son regard s'était posé sur la pendule. Une heure qu'il n'avait pas vu Antonin. Il était alors monté, et avait paniqué. Il l'avait appelé sans cesse, fouillant chaque pièce, regardant la fenêtre ouverte, appelant chaque officiers postés à l'extérieur, avant de se laisser tomber mollement sur le canapé, enserrant sa tête qui menaçait d'exploser sous l'inquiétude et une nouvelle fois, la culpabilité. Il s'était alors décidé à appeler Yann en désespoir de cause. Et comme il l'avait imaginé, la conversation avait été plus que houleuse.
Il se laissa choir, tentant de maîtriser les sanglots et les larmes s'emparant de lui. Pensant bien faire, perdu dans ses pensées noires, simplement désireux de L'aider, se déconnectant du monde quelques instants, il avait certainement commis l'irréparable. Il avait perdu Antonin, et était certain d'avoir perdu son mari.
Après des secondes qui lui avaient paru des heures, il se ressaisit. Ramassant le téléphone encore en un seul morceau suite au vol plané dont il avait souffert, Yann commença à composer un numéro, afin de mettre en route le plus rapidement possible une procédure de recherche. Il n'eut pas le temps de finir que des coups frappés à la porte retentirent.
Yann : Pas maintenant !
Il soupira lorsque la porte s'ouvrit malgré tout.
Yann : Encore toi
Louis : Toujours moi !
Yann : C'est vraiment pas le moment.
Antonin : Même pas pour un bisou ?
Yann écarquilla les yeux en voyant Antonin s'écarter de derrière Louis, affichant un grand sourire.
Yann : Qu'est-ce que…
Il s'accroupit, ouvrant les bras dans lesquels Antonin plongea, lui déposant un baiser bien appuyé sur la joue. Yann lui caressa les cheveux un moment, l'embrassant dans le coup, le serrant plus que de raison, avant de l'écarter brusquement.
Yann : T'étais où ? Hein ?
Louis : Du calme Yann.
Yann : Du calme ? Antonin !
Antonin : Je voulais juste te voir.
Yann le fixa un moment. Le regard contrit du garçon l'atteignit en plein cœur. Il sentit ses muscles se détendre enfin et esquissa un sourire.
Yann : Recommence jamais ça. JAMAIS ! Tu as bien compris ? Si tu veux sortir tu préviens. On savait pas où tu étais. J'étais fou d'inquiétude !
Il l'étreignit une fois de plus, calmant les battements de son cœur trépidant, s'adoucissant à la chaleur de ce petit corps qu'il ne voulait plus laisser partir.
Antonin : Je m'excuse. Je m'excuse. Je m'excuse.
Il sentit Antonin frémir, avant de sentir les larmes dans son cou.
Yan : Calme-toi, chut, calme-toi.
Il lui embrassa la tête, caressant sa joue, resserrant son bras autour de sa taille.
Yann : Je t'aime mon cœur, j'étais juste inquiet. Pardon, je ne voulais pas élever la voix. Chut, calme-toi.
Antonin : C'est juste… Tu me manquais.
Yann : Je suis là maintenant. Mais pourquoi t'as rien dit ? On aurait pu se débrouiller avec Kévin pour que je passe te voir.
Antonin secoua simplement la tête.
Yann : Qu'est-ce qui se passe champion ?
Antonin : Kévin il est méchant. Il m'a disputé
Yann : Comment ça ? T'as fait quoi ?
Antonin : Pourquoi j'aurai fait quelque chose ? Tu prends toujours sa défense !
Antonin voulu s'éloigner mais Yann le retint par la taille.
Yann : J'essaye juste de comprendre.
Antonin : J'ai voulu préparer un chocolat mais j'ai fait tomber le bol. Il s'est cassé, ça a mis du lait partout, alors Kévin il m'a grondé en me disant d'aller dans ma chambre faire mes devoirs.
Yann le regarda quelques instants, avant d'essuyer les larmes s'écoulant sur le petit visage, de sa main.
Yann : Tu sais, Kévin il est pas très bien en ce moment. Il est fatigué et il est un peu à cran
Antonin : A cause de ce qui se passe entre vous ?
Yann marqua un temps d'hésitation
Antonin : Tu sais je suis pas sourd et je suis pas aveugle. Je vous ai entendu vous disputer, même si vous baissiez la voix. Et vous vous parlez plus. C'est à cause de moi ? Faut que je reparte ?
Yann : Non, non mon poussin, ce n'est pas de ta faute. Jamais, tu m'entends, jamais tu ne dois penser ça. C'est juste que parfois les grandes personnes ont quelques problèmes.
Antonin : Ben faut les résoudre ! C'est comme les maths. Quand on les fait ensemble et que j'y arrive pas, tu me dis que chaque problème à sa solution. Et on y arrive. Alors ben… t'as qu'à faire comme ça !
Yann se mit à rire.
Yann : C'est un peu plus compliqué que les maths mon ange.
Antonin : Vous êtes fâchés ?
Yann : Si on veut.
Antonin : Ben tu l'embrasses et après c'est bon !
Yann partit dans un fou-rire.
Antonin : Tu fais plus la tête ?
Yann : Je fais plus la tête, Champion.
Antonin : Bien ! J'aime pas quand tu es triste.
Antonin s'accrocha alors à son cou.
Antonin : Je t'aime Papa.
Et Yann sentit son cœur s'accélérer à ces paroles. C'était la première fois qu'Antonin franchissait le pas et l'appelait ainsi. Yann n'avait pas encore osé l'appeler de vive voix « son fils », ne sachant pas comment il le prendrait. Les services sociaux leur avaient expliqués le parcours d'Antonin dans ses diverses familles d'adoption. Un enfant turbulent qui souvent exaspérait ceux qu'il considérait comme ses nouveaux parents, par sa franchise ou ses sautes d'humeur, dû à son ballotage incessant. Aucun repère affectif ne lui avait permis jusqu'alors de se poser, et son renvoi de la dernière famille chez laquelle il avait été accueilli l'avait profondément affecté. C'est pourquoi Yann s'était résolu à ne jamais employer ces deux mots, de peur de braquer Antonin. Et enfin, enfin cette limite fixée pouvait être franchie.
Yann : Répète le encore.
Antonin : Je t'aime PAPA
Son cœur fit un nouveau bond dans sa poitrine, une euphorie inqualifiable s'emparant de lui.
Yann : Je t'aime aussi mon fils.
Mon fils… Ces mots dans sa bouche avaient cette saveur délicieuse d'un fruit défendu si longtemps à portée de main ; un nectar sucré dont il pourrait s'abreuver jusqu'à sa mort sans jamais s'en lasser.
Un moment de félicité qu'il aurait aimé faire durer, sans l'intervention de Louis.
Louis : Yann, y'a un nouvel incendie
Yann soupira. 3 mois. 3 mois que le dernier incendie s'était déclaré. Il avait eu l'espoir vint que c'était le dernier, mais visiblement le pyromane avait recommencé. Il s'écarta d'Antonin à regret avant de se relever.
Antonin : Tu t'en vas ?
Yann : Je dois aller bosser, Champion. Je vais demander à quelqu'un de te raccompagner.
Antonin : Mais je veux rester avec toi, moi
Yann : Je sais, j'aimerais rester avec toi aussi, mais tu te souviens de la discussion que tu as eu avec Brigitte sur notre travail. Je t'en ai parlé aussi.
Antonin : Oui
La mine boudeuse du petit lui fit mal au cœur.
Yann : Je reviens après et je passerai te voir. Mais pour le moment tu rentres, d'accord ?
Antonin acquiesça
Antonin : Tu reviens vite, hein ?
Yann : Promis
Le visage de l'enfant s'éclaircit d'un sourire
Antonin : Promis.
Yann : Je t'aime fiston
Il arriva devant la maison en flamme et sortit en trombe de la voiture, Louis à ses côtés.
Yann : Eric !
Ce dernier se retourna, et malgré la situation lui adressa un sourire
Eric : Yann, ça fait plaisir de te revoir malgré tout
Yann : Toujours pareil ?
Eric : Apparemment. Mes gras ont bientôt fini.
Louis : Il va jamais s'arrêter.
Yann : Eric, je te présente le Commandant Louis Franchard, Louis, Capitaine Eric Simon
Ils se serrèrent la main.
Eric : Toujours rien de votre côté ?
Louis : Au point mort.
Eric : Faut que vous le coinciez, Yann. Celui qui fait ça à un sérieux problème
Yann : Je sais, je sais, mais on n'a absolument rien sur quoi bosser. On a l'impression qu'il frappe au hasard. Des gars sont en train de bosser sur des regroupements entre les victimes, on ne sait jamais. Mais ça risque de prendre du temps.
Les trois hommes tournèrent la tête vers l'image de désolation qui s'imposait à eux. Les flammes continuaient de brûler, tandis que la fumée se faisait plus oppressante.
C'est alors que le regard de Yann fut attiré par une brillance singulière. Un petit objet se reflétant à la lueur des flammes, dans le jardin dont l'herbe avait noircie.
Eric : Tu vas où ?
Yann : Y'a un truc…
Eric : Le site n'est pas encore sécurisé !
Mais les paroles du Capitaine se fondirent dans le brouhaha dévastateur du feu tandis que le commissaire continuait sa route vers la maison en feu. Il arriva à la barrière décrépie, hésitant à avancer davantage, la chaleur intense le repoussant. C'était peut-être un indice, le seul qu'ils aient eu jusque-là.
Louis ne détournait pas son attention de Yann quand il tressauta au grésillement de la radio du Capitaine.
Michel : Capitaine, y'a un truc qui…
Le pompier n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'un vacarme assourdissant retentit.
Louis : YANN !
Yann se retourna vers Louis avant de ressentir une chaleur intense. Il eut juste le temps de tourner la tête vers la maison. La dernière chose qu'il entendit fut un bruit strident. La dernière chose qu'il vit fut une flamme gigantesque. Tout explosa.
