Chapitre 31 :
C'est dans un état second que Louis le retrouva le lendemain matin à son arrivée. A sa mine plus que ravagée par la fatigue, les yeux vides et creux, les épaules voutées comme si le poids du monde s'était abattu sur lui, le commandant se surprit à appuyer sur le bouton conseiller conjugal plutôt que sur celui de beau-père, avant de réviser son jugement.
Louis : Kévin !
Ce dernier ne redressa même pas la tête, les yeux dans le vague. Louis le prit par les épaules et l'entraîna dans son bureau, avant de s'éclipser un instant pour revenir avec un café bouillant.
Louis : Tiens, ça te fera pas de mal. T'es tombé du lit ce matin ? Tu commences que dans deux heures normalement.
Seul un haussement d'épaule répondit à sa question. Louis s'assit sur son bureau face à Kévin, le détaillant de la tête au pied. Un mois auparavant, un sourire frivole inondait son visage. Depuis trois semaines, jour après jour, il avait vu sa mine s'assombrir, ses yeux se remplir de mélancolie, mais jamais jusqu'alors il ne l'avait vu dans un tel état. Un état qui lui faisait froid dans le dos. Une veste et un pantalon bien trop grands pour ce jeune homme si baraqué quelques temps auparavant, et tellement amoindri à présent. Il s'inquiétait de plus en plus pour sa santé. Depuis qu'il avait perdu du poids suite à l'épisode de l'hiver dernier, il n'avait pas repris un gramme. Et depuis trois mois, il s'était amaigri à une vitesse folle, devenant plus mince encore que Yann. Yann… son mari ne faisait-il donc rien ? Il connaissait leurs problèmes de couple, certes pas dans les détails, mais s'inquiétait de plus en plus pour Kévin. Il reprendrait du service en tant que conseiller quand il irait parler à Yann, pour le moment, le côté paternel prenait avidement le dessus.
Louis : Hé oh, Kévin, t'es avec moi là ?
Toujours ce mutisme qui le mettait mal à l'aise. Puis il le vit se redresser sur la chaise, le visage blanc, avant de le voir se précipiter aux WC.
Il rentra quelques secondes plus tard pour le voir crispé au-dessus des toilettes, rendant seulement de la bile. Il lui frotta doucement le dos, pour l'apaiser, et la crise passée, il l'appuya contre lui avant de le faire asseoir contre le mur. Il remplit un gobelet d'eau, humectant un essuie-main au passage, puis rafraichit son visage et le força à ingurgiter le liquide frais. Kévin ferma les yeux, dont les larmes s'échappaient sans qu'il puisse y faire quoi que ce soit. Face à cette vision, Louis se sentit totalement démuni.
Le voyant trembler, il se rapprocha de lui et lui frictionna les bras, avant de lui poser sa veste sur les épaules.
Louis : Kévin ?
Kévin : J'en peux plus.
Il laissa alors éclater sa peine, et Louis le serra contre son torse, lui caressant le crâne. La porte s'ouvrit à la volée et Alex s'arrêta dans son élan face à ce spectacle peu commun.
Louis : Putain Moreno ! On peut pas avoir la paix 5 minutes bordel ?
Alex : Euh… Désolé chef… j'savais pas… Kévin ?
Louis : Laisse-nous.
Alex : Mais il va bien ?
Louis : T'as d'autres questions débiles à poser ?
Devant l'état plus que précaire de son ami, Alex se fit lui-même la réflexion qu'effectivement, sa demande était vraiment très con.
Alex : Je sors. J'reste devant, j'fais le guet.
Il s'éclipsa, laissant aux deux hommes l'intimité dans laquelle il les avait trouvés.
Louis : Kévin. Hé ! Regarde-moi.
Il lui souleva le menton.
Louis : Si tu me dis rien je peux pas t'aider.
Kévin secoua rageusement la tête mais Louis la lui prit entre les mains.
Louis : Je m'inquiète, alors raconte-moi.
Kévin : Pourquoi… Pour que tu me juges toi aussi ?
Il renifla de plus belle, avant que les larmes reprennent leur danse sur ses joues.
Louis : Mais de quoi tu parles ? Kévin, tu me connais, merde !
Devant le regard de sympathie qu'il lui lança, la langue de Kévin se délia, et il lui raconta tout. Tout ce qui s'était passé depuis les 6 derniers mois, de sa rencontre avec Antonin aux disputes avec Yann, lui rapportant chaque conversation, chaque mot, chaque évènement dont il avait été témoin les jours passant, ses doutes, le refus de Yann à l'écouter et le croire, à le crucifier sans vergogne. Lui racontant le manque de confiance de son mari à son égard, les recherches qu'il avait entamées dans son dos, les conclusions auxquelles il était parvenu, allant même jusqu'à décrire la soirée de la veille. Au fur et à mesure de son récit, le visage de Louis se renfrogna ; passant par diverses expressions, de la surprise au dégoût, de la sympathie au doute. Il s'était posé des questions en voyant Kévin arrivé, 3 mois auparavant, un léger bleu à la mâchoire, mais jamais il n'aurait pensé ça. Il était encore en train de digérer les informations lorsque Kévin se redressa, le dévisageant.
Kévin : Tu ne me crois pas non plus, c'est ça ? Toi aussi tu penses comme Yann ? Que je suis un salop bon à enfermer ?
Louis secoua la tête, analysant rapidement la situation. Il savait que Kévin était incapable de mentir, surtout sur des choses aussi importantes. Et son état plus que ravagé en était la preuve la plus flagrante.
Louis : Je te crois Kévin, sincèrement. Je te crois. Ton raisonnement pourrait expliquer beaucoup de choses, même s'il y a certaines incohérences entre ton vécu et le travail effectué ici. Pourquoi tu ne m'en as pas parlé plutôt ?
Kévin : Je me fais déjà horreur de penser ça, Louis, tu comprends ?
Louis : Je sais, je sais que c'est dur, mais vu ce que tu m'as dit, on va peut-être enfin pouvoir faire quelque chose.
Kévin : Je veux seulement l'aider, c'est tout, je l'aime Louis.
Louis : Je sais. Hé, calme-toi, t'en fais pas. Je vais tout reprendre depuis le début. Et j'irai parler à Yann, d'accord ? En attendant, tu vas rentrer te reposer. Tu peux aller chez moi, ça fera plaisir à ta mère de te voir.
Kévin secoua négativement la tête.
Kévin : Je vais aller à la maison, Yann doit déjà être à l'hosto, il se fait enlever son plâtre ce matin.
Louis : Ca va aller avec Antonin ?
Kévin : Pas le choix, et puis les gars sont pas là pour jouer aux baby-sitters.
Louis : Tu gardes ton portable à portée de main, je m'y mets tout de suite et je t'appelle.
Kévin : Merci Louis, sincèrement.
Louis lui tapota la joue avant de l'aider à se remettre sur pieds. Alex sursauta en entendant la porte des toilettes s'ouvrir. Plus d'une heure qu'il se tenait devant.
Louis : T'es encore là, toi ?
Alex : Ben j'ai fait la circulation ! C'est dingue ce qu'il y a comme monde qui a envie d'aller pisser en même temps.
Louis : Tu peux le raccompagner ?
Alex : Ouais, ouais, sans souci.
Louis adressa un dernier regard à Kévin.
Kévin : Je vais le mettre au courant.
Louis : Ok. Et Moreno ? Tu te magnes de ramener ton cul.
Alex regarda tour à tour Kévin et Louis.
Alex : J'y pane que dalle moi.
Louis : Moreno !
Alex : C'est bon, j'suis déjà parti.
Kévin entra sous l'œil étonné des deux flics qui se tenaient au salon avec Antonin. Leur expliquant brièvement qu'il ne se sentait pas bien, il les congédia tout en les remerciant, puis marqua une pause, les mots d'Antonin retentissant dans son esprit, lui tordant le cœur une fois de plus.
Antonin : Il rentre quand Papa ?
Kévin : Je sais pas bonh…
Il se reprit juste à temps, les mots résonnants encore à ses oreilles.
Kévin : Je sais pas. Je pense qu'il voudra aller s'aérer un peu avant de revenir. Donc certainement pas avant deux bonnes heures.
Antonin se leva du canapé et se planta devant lui.
Antonin : T'as pas l'air bien, va t'allonger. Je reviens.
Etonné par ce brusque changement d'attitude, Kévin n'osa rien dire et rejoignit la chambre, enlevant ses chaussures avant de s'allonger. Il n'avait pas dormi de la nuit, et la fatigue conjuguée aux émotions commençait à avoir raison de lui. Il releva la tête, surpris, en voyant Antonin lui apporter un verre d'eau.
Antonin : Ça te fera du bien !
Kévin prit le verre mais le posa sur la table de chevet, pas certain que son ventre puisse supporter le moindre liquide.
Antonin : Faut que tu boives !
Kévin : Antonin…
Antonin : S'il te plaît ? Pardon pour hier soir.
La soudaine tristesse du garçon l'atteignit en plein cœur. Après tout, un verre d'eau en guise de réconciliation n'allait pas le tuer. Il le but d'une traite avant qu'Antonin lui reprenne le verre en lui faisant un bisou sur la joue.
Antonin : Dors maintenant.
A bout, il eut à peine le temps de poser la tête sur l'oreiller que Morphée l'enveloppait déjà. S'il avait fait plus attention, il aurait eu le temps de voir le sourire ravi d'Antonin.
Quand il revint au commissariat, Alex resta quelques minutes dans sa voiture pour essayer de digérer les paroles de son ami. Il n'en revenait toujours pas. Il entra dans le bureau de Franchard, les yeux ronds.
Alex : C'est le délire intersidéral, là, Chef !
Louis leva les yeux au ciel et s'abstint du commentaire qui lui brûlait les lèvres.
Alex : Kévin, c'est mon pote, je l'adore, mais il aurait pas abusé de la moquette de la chambre ?
Louis : Tu l'estimes si peu ?
Alex : Mais non mais… faut reconnaître que c'est complètement barge c't'histoire.
Louis : Peut-être, mais s'il a raison…
Etienne déboula dans le bureau.
Duval : C'est quoi ce bordel ?
Alex : Lui aussi, il est au courant ?
Duval : Plus au moins, vu ton message, Louis. Alors tu m'expliques ?
Etienne eut la même réaction qu'Alex en entendant le récit et s'assit, se voutant plus que de raison, Louis ayant pris soin de ne pas révéler les détails intimes du couple décrits par Kévin.
Etienne : Et tu l'as laissé y retourner ? SEUL ?
Louis : Il ne représente aucun danger pour le moment.
Alex : Ouais ben y'a intérêt, sinon…
Duval : Sinon quoi Moreno ? Tu vas lui foutre ton poing dans la gueule ? Belle leçon de déontologie !
Alex : J'veux seulement aider, c'est tout. J'dis plus rien.
Yann respirait à pleins poumons, heureux de retrouver cette liberté chérie. S'aidant de sa béquille, il avança naturellement vers le commissariat. Sa fracture était remise avec succès, et mis à part un léger boitement, le temps que son os reprenne le rythme, il était plus heureux que jamais. Du moins, de ce côté-là.
Il n'avait que peu dormi, virant d'un côté sur l'autre dans le lit, se remémorant sa discussion avec son mari et la conduite qu'il avait adoptée par la suite. Il s'en voulait amèrement, mais comme toujours, la colère avait pris le pas sur ses bons sentiments. Il se faisait horreur de s'être comporté de la sorte, mais n'avait pu se résoudre à aller parler à Kévin. Ce dernier n'était pas sorti de la salle de bain de toute la nuit, et le sommeil ayant rattrapé Yann vers 6 heures, il s'était réveillé une heure plus tard pour constater le départ de son époux. Il avait pris sa douche, réveillé Antonin, préparé le petit déjeuner qui était habituellement dressé par Kévin, et son cœur s'était une nouvelle fois serré.
Il avait été plus qu'odieux avec lui, s'étant comporté comme le dernier des salops la veille au soir, et espérait sincèrement que son amant pourrait lui pardonner, une fois de plus. Mais rien n'était moins sûr. C'est d'un pas un peu tremblant qu'il franchit les portes du commissariat, et plus tremblant encore qu'il descendit de l'ascenseur. Il n'eut pas le temps de réfléchir que des cris tonitruants le firent avancer vers l'endroit de l'altercation. Il s'arrêta à la porte, soufflé par la présence inattendue.
Yann : C'est quoi ce merdier ?
Un homme se débattait comme un forcené au milieu de Lyes, Alex, Franchard et Etienne, criant de tout son sou. Il s'arrêta instantanément de bouger à la voix de Yann, et comme trois semaines auparavant, leurs regards se percutèrent, tous deux ne lâchant rien, fixant l'autre comme un ennemi incertain. Louis et Etienne se redressèrent, reprenant leur respiration.
Yann s'avança lentement devant l'homme, qui le détaillait autant que lui le scrutait. Il s'arrêta à quelques centimètres de lui. Avant que quiconque ait eu le temps de faire quoi que ce soit, Yann le frappa au ventre, coup qui fit tomber l'homme à genoux.
Yann : Salopard !
Il s'apprêta à le frapper une nouvelle fois, déversant la colère de son cœur malmené par cette histoire, la peur de son mariage à la dérive, l'angoisse du bien-être d'Antonin, mais Etienne et Louis le ceinturèrent et le reculèrent du suspect. Lâchant sa béquille, le commissaire tenta de se débattre, mais les deux commandants résistèrent.
Yann : Ça te plaît de tuer des gens innocents, hein ? Ça t'excite ? C'est quoi ? C'est quoi ton putain de problème ? Ça te plaît d'effrayer un gamin jour et nuit ?
Devant ses cris, Lyes et Alex se regardèrent, médusés.
Alex : Ils ont tous pété leur câble aujourd'hui, c'est pas possible.
Homme : Le gamin… C'est Antonin, n'est-ce pas ?
Toujours agenouillé, il se redressa tant bien que mal, redressant les épaules, regardant Yann calmement.
Yann : C'est bon je suis calmé. J'ai dit c'est bon, lâchez-moi
Franchard et Duval s'exécutèrent, restant tout de même derrière leur commissaire, au cas où.
Yann : Tu le traques ?
Homme : Mais non ! Personne ne veut m'écouter ! Je me suis rendu ici de moi-même et on m'a sauté dessus sans que je sache pourquoi.
Yann : Tu te fous de moi en plus ?
Homme : Je peux parler, oui ?
Son ton catégorique ne laissa personne indifférent, et une soudaine angoisse s'empara de Yann sans qu'il puisse se l'expliquer.
Yann : Je t'écoute. Et t'as intérêt à être très convaincant.
Gauthier: Je m'appelle Gauthier Mallet.
Yann stoppa toutes ses pensées lorsque ce nom lui parvint aux oreilles. Il redressa la tête, et fixa son regard dans celui de Gauthier, cherchant à ce souvenir de ce nom qui lui était familier. Trop familier peut-être. Et il se raidit instantanément lorsque cela le percuta. Gauthier vit son trouble et hocha la tête.
Gauthier : Oui, comme Antonin Mallet… Du moins, son premier nom. Je suis son oncle.
