Chapitre 32 :
Yann ne tenait plus en place dans la voiture qui fonçait au travers le dédalle des rues parisiennes, bien au-delà de la vitesse autorisée, se repassant sans cesse la conversation qu'il avait eu avec Gauthier quelques minutes auparavant, assemblant le puzzle, se souvenant des discussions, du moins des semblants de discussions qu'il avait eus avec Kévin, se maudissait intérieurement de l'avoir rejeter ainsi.
Yann : Plus vite Louis, plus vite !
Louis : Je peux pas aller plus vite.
Son ton paniqué replongea Yann dans la culpabilité qui le rongeait depuis qu'il était sorti en trombe de son bureau, suivit de près par Franchard. Il composa à nouveau le numéro, mais comme la dizaine de fois précédentes, la tonalité sonna dans le vide.
Yann : Putain pourquoi il répond pas ! Merde !
Il balança le téléphone à travers l'habitacle de la voiture, se traitant une nouvelle fois de tous les noms, avant que son cœur sursaute lorsqu'il vit, au loin, la fumée noire.
Yann : Merde, merde, merde !
Louis eut à peine le temps de s'arrêter que Yann sortit de la voiture le plus rapidement possible, et l'effroi qui s'empara de lui le poussa à accélérer sa course, malgré sa jambe claudicante.
Louis : Attends ! Yann ! Attends les pompiers !
Mais déjà Yann s'engouffrait dans la maison ravagée par les flammes. Sans se soucier de la non présence des unités censées monter la garde. Seul son mari comptait.
Louis : BORDEL !
Regardant les têtes curieuses dépassées des fenêtres aux alentours, Louis ne put s'empêcher de les traiter de tous les noms. Fixant une fois de plus le brasier s'étendant à quelques mètres devant lui.
Louis : Aller, grouille-toi, Yann, grouille-toi.
Attendant encore quelques secondes, ne voyant toujours rien, il se lança à la suite de son supérieur.
Yann se couvrait le visage avec un torchon humide, avançant à tâtons dans la chaleur incandescente, la fumée lui brûlant les yeux.
Yann : KEVIN ?
Mis à part le bruit sourd du crépitement des flammes, aucun son ne lui parvint. Ayant fait le tour du rez-de-chaussée, il monta à l'étage, manquant de se faire brûler une nouvelle fois par les flammes lui léchant la peau d'un peu trop près.
Il se dirigea directement vers la seule porte fermée, et l'ouvrit à la volée, crachant ses poumons. Il se détendit quelques secondes en l'apercevant étendu sur le lit, mais la peur reprit le dessus lorsqu'il ne le vit pas bouger. Le feu n'avait pas encore atteint la chambre, mais la chaleur était insupportable.
Il se dirigea vers le lit avec frénésie, posant une main sur la joue de Kévin, la tapotant pour le réveiller, mais rien n'y fit. Son cœur manquât un battement.
Yann : Kévin ? Aller debout ! Réveille-toi ! Faut qu'on sorte ! Aller
Mais il restait totalement inerte et étranger à la catastrophe qui était en train de s'accomplir. Yann paniqua, mais tenta de se concentrer, chassant immédiatement l'idée que son mari soit déjà mort. La fumée devenait de plus en plus épaisse, et avec elle les chances de sortie s'amenuisaient à chaque seconde.
Yann enleva le torchon qu'il tenait encore fermement devant sa bouche et son nez, avant de secouer Kévin, qui resta muet à toutes ses tentatives. Il se décida à apposer ses doigts soudainement tremblants contre le cou de son compagnon, redoutant l'instant. Les larmes qui s'échappaient de ses yeux depuis qu'il était entré dans la fournaise redoublèrent, n'étant pas dues, cette fois, à la fumée. Il le sentait battre contre ses doigts, pas très fort, mais bien présent. Il regarda derrière lui et vit les flammes se dessiner insidieusement dans le couloir. Il reporta son attention sur le corps de Kévin, lâchant sa béquille, il passa une main sous ses jambes, l'autre dans son dos, et le souleva. Le temps que les pompiers arrivent, son mari allait décéder, et lui… Lui… Il ne savait pas.
Il embrassa son front, s'étonnant de la légèreté de ce corps qu'il tenait contre lui.
Yann : Je t'aime. Me lâche pas. On va sortir d'ici. Je vais te sortir d'ici.
Il sentit alors une main sur son dos et se retourna brusquement. Louis ! Louis, son ami, toujours de bons conseils, sa stabilité dans le travail, était là.
Yann : T'es fou ?
Louis : On pourrait parler plus tard ? Je suis en train de recracher toute la nicotine des 20 dernières années, là ! Il va comment ?
Yann : Il parle pas, il répond pas, il ne se réveille pas.
Louis : Raison de plus pour se magner le cul. Donne-le moi !
Yann : Non !
Louis : Ta jambe ?
Yann : Ça ira ! Aller, on y va.
Les flammes dansaient près d'eux à leur sortie, ayant ravagées les escaliers, se délectant des murs, rougeoyantes d'une valse infinie qui consumait tout sur son passage.
Louis : Merde !
Yann : De l'autre côté. J'ai vu une trappe l'autre jour.
Ils avançaient à l'aveuglette, commençant à suffoquer, n'entendant pas crier au dehors ; le battement de leurs cœurs noyés par la mélodie de ce brasier qui les enveloppait. Yann la savait là, devant eux, à quelques centimètres sans doute. Leur seule échappatoire possible. Ils y étaient presque. Mais le destin qui les avait brisés depuis ces derniers mois le rattrapa lorsque dans un bruit sourd, il releva la tête pour voir avec effroi le plafond céder. Il eut juste le temps se jeter sur Louis, enserrant un peu plus Kévin dans ses bras, avant que le toit s'écroule.
Au dehors, la consternation pesante. Au-dedans, un chaos sans nom.
Le Capitaine Simon scrutait la maison, toujours abasourdi par la nouvelle de son second. Il n'avait pas eu l'occasion de revoir Yann et Kévin depuis un peu plus d'un mois, mais l'attachement qu'il avait pour eux eut raison de lui. Il sentit les larmes poindre, les retenant avec difficulté, lorsqu'il sentit une main lui tapoter l'épaule. Il se retrouva face à deux hommes qu'il n'avait encore jamais vu.
Etienne : Commandant Duval, et Lieutenant Moreno.
Eric : Vous êtes des amis.
Alex : Ouais. Ils sont où ?
Eric tourna son regard plus qu'explicite sur les décombres sifflotant.
Alex : Ils sont pas…
Etienne : Y'avait un troisième homme avec eux, le Commandant Franchard, vous ne l'auriez pas vu ?
Eric se souvint du nom, et très vite le visage de l'homme qu'il avait côtoyé un mois plus tôt lors de l'incendie qui avait coûté la vie à deux de ses hommes et qui avait failli tuer Yann lui revint. Il secoua la tête négativement.
Alex : Ça craint !
Etienne s'apprêta à faire une réflexion, mais lorsqu'il vit la tête d'Alex et ses yeux brillants, il se contenta de lui poser une main sur l'épaule, tout en essayant de contenir ses propres larmes.
Eric : Qu'est-ce qui s'est passé exactement ?
C'est un Alex dépité qui lui raconta ce qu'ils avaient appris durant la dernière heure.
Etienne : Et Antonin ? Vous ne l'avez pas vu lui non plus ?
Encore un hochement de tête négatif. Ils restèrent tous les trois prostrés un long moment, chacun se plongeant dans sa tristesse et son incertitude, lorsqu'une voix retentit.
Egard : Capitaine, Capitaine, ils sont là, on les a trouvés ! Ils sont vivants !
D'une synchronisation parfaite, les trois hommes se mirent à courir en direction d'Egard, se dandinant dans tous les sens, tandis que la pluie s'abattait enfin, finissant d'éteindre les braises rougissantes, apaisant la fumée oppressante, nettoyant le supplice vécu.
Ils s'arrêtèrent à bout de souffle. Louis, la main dans le dos de Yann. Et Yann, penché sur le corps toujours inerte de Kévin, l'embrassant à n'en plus finir, avant que les pompiers l'éloignent délicatement afin de prendre en charge le Lieutenant. Louis releva la tête, noire de suie, les yeux rouges et irrités, la voix bien trop rauque, mais le sourire aux lèvres.
Louis : On vous aurait bien trop manqués !
Etienne et Eric sourirent, tandis qu'Alex s'avança vers la civière dans laquelle était allongé Kévin, s'asseyant auprès de Yann.
Alex : Putain ! Mais vous nous avez fait flipper grave ! Ça va pas de me faire baliser comme ça, non ? J'ai failli faire dans mon froc à cause de vos conneries, là.
Yann releva la tête, semblable à celle de Louis, pour lui adresser un maigre sourire.
Alex : Ca va lui ?
Yann : Il se réveille pas.
Il se rapprocha un peu plus de Kévin
Egard : Il est toujours en vie, c'est le principal. On s'en occupe. Aller, Messieurs, en route !
Yann et Louis se virent imposer le masque à oxygène, et se relevèrent avec l'aide des pompiers.
Eric : Vous avez une carte de fidélité à l'hosto, genre 10 passages un plateau repas gratuit ; ou c'est juste le simple plaisir d'aller y faire un tour ?
La réflexion du Capitaine eut pour effet de dissiper la tension présente, et chacun partit à rire, même si dans certains esprits, le drame était toujours présent, apportant avec lui une plus grande crainte encore.
