Chapitre 33 :

Une pression sur sa main, une caresse sur sa joue… Il tenta d'ouvrir ses yeux lourds de fatigue avant de les refermer immédiatement, éblouis par la clarté. Un son déformé parvint à ses oreilles, et se laissant guider, il reprit une nouvelle fois ses efforts, entre-ouvrant légèrement ses paupières. La première sensation fut celle de sa gorge sèche et de son estomac douloureux, avant de sentir une légère compression au niveau des poumons. Il porta la main sur son visage, voulant ôter la chose faisant pression sur ses joues, mais une main l'arrêta.

Yann : Tu dois garder ça encore un peu.

Il se concentra alors sur son mari, puis les sons du monitoring lui parvinrent. Il regarda distraitement autour de lui, la main réconfortante de Yann venant se poser une nouvelle fois sur sa joue.

Yann : T'es à l'hôpital. Tout va bien.

Il voulut parler, mais aucun son ne sortit.

Yann : Repose-toi. Je suis là.

Ne luttant plus contre la fatigue qui l'appelait, il se laissa emporter une nouvelle fois dans un sommeil profond.

Ce n'est que quelques heures plus tard qu'il refit surface, tentant de se remémorer les derniers évènements, avant de se mettre à tousser. Un verre d'eau fut glissé à ses lèvres, qu'il but avec délectation.

Yann : Comment tu te sens ?

Kévin : Bizarre.

Il apposa ses mains sur son ventre.

Yann : T'as eu un lavage d'estomac ?

Kévin : Quoi ? Mais qu'est-ce qui s'est passé ?

Yann prit une profonde inspiration et lui raconta l'incendie, sa non réaction, et le résultat des analyses effectuées, indiquant qu'il avait ingurgité une forte dose de calmants, même calmants prescrits à Yann un mois plus tôt pour ses blessures. Le cerveau de Kévin fit un tour à 360 degrés, essayant de réaliser.

Kévin : Mais… j'ai rien pris. Yann, je te jure que…

Yann : Chut, je sais. Tu as été drogué.

Kévin : Quoi ? Mais…

Il s'arrêta de respirer une seconde, le puzzle s'emboitant devant lui. Le verre d'eau avant qu'il s'endorme…

Kévin : Antonin ?

Yann : Oui. C'était lui… depuis le début.

Kévin : Il a… Pyromane ?

Yann : C'est lui, oui. Je suis navré Kévin, vraiment. De ne pas t'avoir cru, d'avoir mis ta parole en doute, de… de comment je me suis comporté avec toi… Tout ce que tu me disais… Et je pouvais pas…te croire. Ça m'a tellement foutu en rogne… Et hier soir… Je suis navré. Je me dégoute. Je…

Kévin : Je me sens mal.

Yann se leva d'un bon, lui tendant un haricot juste à temps. Kévin vomit les restes de charbon contenus dans son estomac avant de s'affaler sur l'oreiller. Yann lui tendit un verre, qu'il s'empressa de vider pour se nettoyer la bouche et s'hydrater. C'est épuisé qu'il se laissa choir dans le lit, fermant les yeux, tentant de réguler sa respiration laborieuse, essayant de laisser voguer son esprit loin des questions qui s'imposaient, se concentrant sur la main de Yann sur son front plutôt que sur son estomac douloureux.

Il sentit un léger baiser sur son front et son regard percuta celui de son époux. Il fronça les sourcils

Kévin : T'as l'air crevé.

Yann : Je t'ai pas quitté depuis qu'on est arrivé.

Kévin : Ça fait combien de temps

Yann : 12 heures.

Kévin : J'ai été dans le cirage tout ce temps-là ?

Yann : Quasiment, oui. Ta mère est passée te voir.

Kévin : Comment elle va ? Et Louis ?

Yann : Louis va bien, il est resté quelques temps, mais est rentré se reposer. Tu connais ta mère, malgré sa force de caractère, elle a craqué. Entre toi, Louis, cette histoire…

Kévin : Elle l'adorait.

Yann : Oui.

Kévin : Et toi ? Ça va ?

Yann : Tout va bien, quelques chauffements çà et là, mais rien de bien méchant. J'ai juste le droit à une attelle !

Il leva sa jambe pour montrer à Kévin, qui se renfrogna.

Yann : J'ai un peu trop forcé je crois.

Kévin : Merci.

Yann : De quoi ?

Kévin : De m'avoir… sorti de là.

Yann leva un sourcil, étonné, avant de comprendre où son mari voulait en venir.

Yann : Kévin, tu croyais tout de même pas que j'allais… enfin que j'allais te laisser !

Kévin tourna légèrement la tête devant un Yann totalement décontenancé. Cette fois-ci, il en était certain, le pardon n'allait pas être facile à obtenir.

Yann : Je t'aime Kévin.

Cette phrase sortie comme un murmure, et le lieutenant ferma les yeux, cachant par ce geste, les larmes qui menaçaient de s'écouler. Beaucoup trop de choses venaient de se dérouler, et il n'était pas sûr de vouloir connaître les détails de cette vérité atroce qu'il avait bien imaginée, mais à laquelle il se refusait malgré tout. Epuisé, il se laissa dériver vers le monde des rêves, ou son cauchemar éveillé ne serait plus, du moins pendant quelques heures.

Quand il se réveilla, il eut un mouvement de recul face au visage qui se tenait penché au-dessus de lui.

Alex : Désolé. J'voulais pas te faire flipper.

Kévin : C'est juste que je suis pas habitué à voir ta tronche d'aussi près quand je me réveille.

Alex : J'ai bien failli faire une crise cardiaque avec c't'histoire. Entre ton mec qui se la joue superman et toi la belle au bois dormant… Vous pourriez pas vivre, je sais pas moi, une vie normale… comme tout le monde quoi ! Putain c'est vraiment moche tout ça.

Les yeux de Kévin se voilèrent de tristesse, et Alex se rendit compte de son manque de tact.

Alex : Merde. J'suis navré mon pote.

Kévin : C'est pas grave. C'est juste… j'avais tellement espéré me tromper. Tout était trop beau. Et tout à foutu le camp.

Alex se dandina d'un pied sur l'autre sans trop savoir quoi dire.

Alex : J'suis trop con. Excuse-moi.

Kévin : Y'a rien à excuser.

Alex : Si je peux faire quelque chose…

Kévin : Juste… me laisser. Je suis encore un peu sonné je crois.

Alex : Ok. Je repasserais. Et surtout, t'hésites pas, si y'a quoique ce soit tu m'appelles, ok ?

Kévin: Ok. Alex?

Alex: Wesh

Kévin: Merci.

Il avait tellement fait le forcing, luttant contre l'avis des médecins et de son mari, qu'il était enfin de retour chez eux deux jours seulement après la tragédie. Chez eux… leur appartement. Ravi que ce lieu ait échappé à la catastrophe, malheureux aux souvenirs se dessinant dans sa mémoire. L'accueil de ce petit garçon qui avait bouleversé son existence, le revoyant encore lui sauter au coup, son rire raisonnant à ses oreilles, la demande d'adoption de Yann sur le canapé lui tendant les bras… Ne réalisant pas encore totalement comment tout avait dérapé si vite.

Yann : Tu veux t'allonger ? T'as l'air éreinté

Kévin secoua la tête et se déplaça jusqu'au canapé ou il se laissa tomber. Il effleura le coussin du bout des doigts, de peur de se brûler aux souvenirs qui l'assaillirent. Souvenirs heureux et pourtant si peu nombreux pour lui, mais qui lui avaient rempli le cœur. Revoyant Antonin s'accrocher à lui, lui raconter sa journée lorsqu'il travaillait, son sourire mutin, se rappelant ses propos directs qui l'avaient fait sourire, cette joie de se retrouver en famille avec Yann, leurs moments partagés qui s'effacèrent pour laisser place à des images plus noires : la première fois où Antonin l'avait agressé verbalement, le premier reproche quand il ne l'avait pas appelé, ce coup contre sa cuisse qui avait laissé une marque mais dont il ne s'était pas inquiété, ce coup au visage qu'il avait reçu sans rien voir venir, après que la discussion, au départ cordiale, tournant autour de leurs impératifs, ne dérape, sans qu'il sache pourquoi. Il s'en souvenait comme s'il y était, expliquant à Antonin, qui se sentait rejeté, pourquoi Yann était aussi souvent absent, pourquoi ils s'étaient tous les deux mis d'accord afin qu'il puisse travailler en mi-temps afin de s'occuper de Lui. Lui relatant une nouvelle fois la situation précaire dans laquelle tous trois se trouvaient. A ce moment-là, en lui promettant de toujours être là pour lui, le regard d'Antonin avait changé subitement, passant d'un bleu intense à un noir effrayant. Et sans plus d'explication, le garçon avait abattu son poing sur sa joue avant de partir s'enfermer dans sa chambre. Totalement décontenancé que Kévin avait repoussé Yann lorsque ce dernier était rentré.

Il s'était déjà posé des questions sur le caractère très changeant de l'enfant, ayant déjà aperçu en coin son regard si heureux une seconde, si rageur la seconde suivante. Ses sautes d'humeur, ses colères qu'il ne comprenait pas et dont il était le seul témoin. Il avait essayé d'en discuter avec Yann, afin de pouvoir aider au mieux d'Antonin. Car malgré tout, il s'était tellement attaché à ce garçon qu'il considérait comme son fils, qu'il aurait tout fait pour le soutenir. Mais les conversations avec son mari avaient très vite tournées à la dispute, ce dernier ne voulant pas le croire, allant jusqu'à le traiter de menteur, totalement obnubilé par l'image de l'enfant parfait qu'il avait sous son toit.

Puis cet incident, cette fugue, juste après laquelle un incendie avait été rapporté, faisant l'amalgame avec une conversation qu'il avait eue avec Yann au mois de décembre, lorsque son époux avait appelé chez eux pour prendre des nouvelles d'Antonin. Yann lui avait alors dit, en rigolant, qu'il avait eu l'impression que le garçon avait couru le marathon de New-York. Juste après, la nouvelle d'un nouveau feu leur avait été apprise. De nouveau, son esprit se tourna sur ce coup de poing sur sa jambe, ce soir-là, car il n'avait pas eu le temps de l'appeler.

Les doutes s'étaient insinués de plus en plus dans son esprit, allant jusqu'à se maudire de penser un enfant de 8 ans pyromane, se dégoutant au plus haut point; mais revivant les crises, les regards fuyants, les cris et le comportement versatile d'Antonin, il n'avait pu faire autrement. Ressassant cette conversation sur la vengeance, si anodine sur le moment. Et ce psy qu'il avait contacté après réception du rapport psychologique des services sociaux, mettant en évidence de sérieux troubles du comportement et de la personnalité… Les mots haineux d'Antonin lui revinrent en tête, lui crachant au visage qu'il ne serait jamais son père et qu'il serait plus heureux sans lui. Pourquoi lui et uniquement lui? Alors qu'Antonin avait eu l'air de l'apprécier au premier regard. Avait-il failli d'une quelconque manière ? N'avait-il pas tenu ses promesses suffisamment ? Comme ce jour de Noël ou, pour la 1ere fois, Antonin s'était montré cruel:

Antonin : Tu sors J'peux venir ?

Kévin : Non bonhomme, je suis désolé, il faut que j'aille travailler.

Antonin : Mais t'avais dit que tu resterais ici ! Avec moi ! T'avais promis.

Kévin : Antonin.

Antonin : T'es méchant !

Plusieurs fois, comme ça, ou il avait été retenu à cause du travail, alors qu'il avait promis à l'enfant de rester à ses côtés, le garçon s'en était pris à lui verbalement.

Son mariage en avait lourdement pâti, et lui-même s'était senti couler, mais pour cet enfant, il aurait tout fait. Absolument tout.

Yann : Mon amour ?

Kévin sursauta.

Yann : Ça va ?

NON ! Non, rien n'allait. Il avait eu raison, et il se dégoutait. Il avait touché le bonheur du bout des doigts, espérant malgré tout un miracle, essayant de se persuader qu'il faisait fausse route, mais son cauchemar s'était révélé exact. Il avait envie de crier, de hurler pour s'échapper de cette vérité qui le faisait trembler, de remonter le temps et de comprendre comment et pourquoi son fils, du moins celui qu'il avait considéré comme tel, en était arrivé là. Son fils, toujours introuvable… Dans la nature… Son fils, 8 ans, 5 incendies, et tellement dangereux. Il voulait s'enfuir, mais ses jambes ne bougeaient pas. Dans cet enfer éveillé qui était le sien, pour la première fois de sa vie, il ne se sentait pas capable de lutter. Incapable de se battre. Il s'enlisait, et personne n'était là pour le sauver. Il s'était senti de trop dans la relation fusionnelle que Yann entretenait avec Antonin, rejeté, n'ayant pas sa place ; et aujourd'hui, dans ce futur qui lui tendait les bras, il n'était pas sûr d'avoir la volonté suffisante pour se reconstruite, ni la hargne de retrouver le semblant de place qui avait été la sienne. Il doutait même que les deux grands verts de son mari, penché sur lui, lui apportent le courage nécessaire pour panser les blessures de son cœur meurtri.