Chapitre 34 :

Yann le regardait se perdre un peu plus, se maudissant intérieurement de cette situation. Dès que Kévin lui avait fait part de ses doutes, au départ basés sur les changements de caractère d'Antonin, il s'était énervé. Lui disant qu'il rêvait, qu'Antonin était seulement un enfant déstabilisé par ce qu'il avait vécu, sans repères fixes. Que son comportement n'était dû qu'à ça. Et plus Kévin avait insisté, plus Yann s'était braqué.

Il n'avait rien vu des sautes d'humeur décrites par son mari, et l'avait traité de menteur. Disant qu'il affabulait, que c'était lui qui s'était accroché à Antonin le premier, et qui le repoussait de plus en plus. Il n'avait pas voulu justifier le comportement de Kévin, se sentant soudainement trahi. Il s'était tellement attaché à Antonin que plus rien ne franchissait ses oreilles. Les constatations de son mari, qu'il avait considérées comme des reproches, l'avaient fait sortir de ses gonds plus d'une fois, ne l'entendant plus, ne l'écoutant plus. Il avait fait, de son propre chef, la démarche du dossier d'adoption, et voir Kévin douter de son fils avait été de trop. Il s'était senti acculé, trahi par son mari dans leur désir de famille. Il ne le comprenait plus. Et puis… ce soir-là, lorsqu'il était rentré, et que Kévin l'avait repoussé. Il avait vu la marque sur sa joue. S'en était suivit une explication qu'il n'avait pas digéré. Comment son époux osait-il dire que son fils l'avait frappé. Un enfant de 8 ans ? Un gamin ? Ce soir-là, le dialogue avait définitivement été rompu. Lui, se rapprochant de plus en plus de ce fils qu'il chérissait, laissant Kévin de côté. Et lorsque, petit à petit, Kévin lui avait part de ses doutes sur l'incendiaire, Yann s'était retrouvé au pied du mur, ne voulant croire aux dires de son mari. La tendresse qu'il éprouvait pour son époux avait fait place à la colère et la rage; deux sentiments avec lesquels il avait appris à vivre, les délaissant seulement dans le réconfort de l'amour qu'Antonin lui portait.

Et puis… Son comportement. 3 jours auparavant. Tout ce qu'il avait ressenti pour Kévin à ce moment-là lui revenait en flash-back. Il avait dégoûté de voir, une fois de plus, son mari se murer dans ses retranchements. Il n'avait plus eu la patience de l'écouter, et lui avait dit des mots qu'il regrettait amèrement. Son cœur se serra, une envie de vomir le happant à sa réaction.

Il s'était servi de Kévin comme d'un esclave sexuel, sans vergogne, sans remords… du moins… sur le moment. Il l'avait entendu vomir, et à cet instant il s'était maudit. Jamais il n'aurait pensé qu'il puisse en arriver à une telle extrémité. Sa souffrance, ses doutes aussi, peut-être, commençant à s'insinuer malgré tout dans son esprit par rapport à ce qu'avait Antonin à son compagnon un peu plus tôt, l'horreur des théories de Kévin sur le garçon, ses peurs sur son mariage qui prenait l'eau, tout l'avait conduit à se comporter en ordure. Purement et simplement. En être détestable. Kévin, l'être qu'il aimait plus que sa vie, plus que sa raison, l'homme qui avait changé sa vie, l'homme qu'il s'était juré de choyer… et qu'il avait traité comme un moins que rien. Comme un objet, son objet. Sa chose. Vulgairement. Il se faisait horreur et se méprisait. Mais le mal était fait.

Et quand il avait vu l'homme au commissariat. Monsieur Mallet… La révélation était tombée. L'oncle d'Antonin. Celui qui le poursuivait dans ses cauchemars. Des cauchemars qui n'en étaient pas. Il avait alors compris. Compris qu'Antonin s'était fichu d'eux dès le départ, jouant avec leurs nerfs, les envoyant sur une fausse piste. Sa discussion avec Gauthier lui avait fait avoir un haut le cœur. Les parents biologiques d'Antonin étaient morts dans un accident de voiture lorsqu'il avait 4 ans. Et déjà, certains troubles étaient apparus. Gauthier s'était occupé de son neveu quelques temps, mais le petit était devenu violent. Il mentait sans cesse, et à 5 ans, un jour que Gauthier préparait le repas, il l'avait vu s'approcher de lui, un couteau à la main.

Il avait pris peur devant ce garçon si changeant, et l'avait finalement confié aux services sociaux, se gardant de leur dire les déboires qu'il avait eus avec l'enfant, se gardant aussi de donner son identité. Espérant ainsi qu'il tombe sur une famille qui arrive à le calmer et à l'abreuver de l'amour parental qu'il avait perdu si tôt. Malheureusement, son caractère refaisant surface, les diverses familles d'accueil avaient baissées les bras. Ne supportant plus ce garçon irascible à l'humeur changeante, souvent violent, parfois mélancolique. Un garçon qui savait monter les gens les uns contre les autres. Gauthier s'était, malgré tout, tenu régulièrement informé sur la santé de son neveu. C'est pourquoi il s'était rendu anonymement, comme à chaque fois, au centre, quelques mois plus tôt. Jour où Antonin avait fugué. Puis, il s'était inquiété des actualités quelques mois plus tard. Lorsque les incendies se faisaient plus présents aux infos. Il avait mené son enquête en toute discrétion. Guidé sans doute par les quelques liens forgés avec Antonin. Connaissant ses problèmes psychologiques. Toujours bouleversé par l'épisode de la cuisine des années auparavant. Se disant que s'il avait essayé de le tuer, il aurait pu, finalement, passer à l'acte. Et il avait retrouvé sa piste. Le sachant protégé et gardé par des policiers. Il s'était rendu plus d'une fois devant l'appartement, mais ce jour-là, leurs regards s'étaient enfin croisés. Il avait eu un doute, voulant faire part à Yann de ses peurs, puis il les avait vus. Ces flics. Et s'était dit qu'ils l'arrêteraient pour son comportement bizarre ; sans qu'il ait le temps de parler. Alors il était parti. Espérant trouver le moment opportun. Sans se douter un instant qu'il était recherché depuis 6 mois… une ruse d'Antonin, pour éloigner tous soupçons. Ses pseudos cauchemars imaginés… Incendiant les maisons des familles dans lesquelles il avait vécu, se vengeant de son abandon. Une fois de plus, Gauthier les avait éclairés, leur indiquant le lien manquant entre les victimes. La seule chose que les policiers n'avaient pas vérifiée. Comment auraient-ils pu ? Ils avaient alors compris le pourquoi des produits utilisés comme combustibles, une chose sur laquelle leurs résonnements s'étaient heurtés.

Yann avait alors découvert le véritable tempérament de son « fils » : Un manipulateur, un mythomane, un meurtrier. Puis le rapport psychologique des services sociaux, dénotant des troubles chez ce gamin d'une intelligence supérieure à la moyenne, grâce à laquelle il avait réussi à commettre tous ces meurtres, lui était revenu. Les dires de Kévin s'étaient alors imposés à lui, le puzzle s'emboîtant dans son esprit horrifié. Il était sorti en trombe du commissariat, suivit de Louis, essayant d'appeler chez lui, sans réponse. Découvrant fébrilement Kévin totalement inconscient au milieu des flammes. Et les analyses sanguines révélant un surdosage médicamenteux. Il s'en était voulu, terriblement. Il n'aurait de cesse de s'en vouloir… De ne pas l'avoir cru, de l'avoir traité de la pire manière qui soit, d'avoir privilégié son désir de paternité à son époux.

Son époux, les yeux toujours dans le vague. Et Yann sentit les larmes monter. En si peu de temps, leur désir commun leur avait bouffé la vie, avait rongé leur couple, pour se terminer en cauchemar. Non seulement leur garçon se révélait être un meurtrier et un manipulateur hors-pair, mais ils l'avaient perdu. Et s'étaient perdus eux-mêmes. Yann se redressa, soufflant un grand coup. Son mari était à bout, et malgré cette horreur qui ne finirait pas de les hanter, il se devait de l'aider. De les aider tous les deux. Se faire pardonner, et épauler Kévin au mieux. Mais, pour la première fois, il se surprit à douter. Aurait-il la force de surmonter tout ça ? Pour deux ? Trouverait-il les mots adéquats pour le rassurer ? Serait-il assez solide pour le relever et le porter ? Et lui, aurait-il assez de ressources pour encaisser ?