Chapitre 35 :
Il raccrocha le téléphone, n'arrivant toujours pas à réaliser. Il se tourna vers son mari, endormi sur le canapé.
Cette nuit avait été rude. Kévin refusant de le laisser le toucher, ne lui répondant que par nécessité, refusant de le regarder. Il avait été chercher une couverture dont il avait couvert son homme. Une fois celui-ci endormi, il était revenu et s'était assis dans un fauteuil, à ses côtés. Résistant à l'envie de le consoler, son toucher n'étant plus apprécié. A qui la faute ? A lui, uniquement à lui.
Aux aurores, ayant veillé Kévin toute la nuit, il était partie prendre une douche, incapable de dormir malgré la fatigue de plomb qui s'était abattue sur ses épaules. Sans avertissement, des larmes de détresse s'étaient mises à couler. Se noyant à l'eau qui parsemait son corps. Larmes d'inquiétude pour son mari, larmes qu'il avait refusé de verser à l'hôpital, mais qui menaçaient depuis 4 jours tant sa peur de le perdre avait été intense. Larmes de désespoir et de perdition concernant la situation dans laquelle les avait laissés Antonin. Larmes de rage et de fureur contre lui-même et son tempérament. Ses pleurs avaient duré un long moment, puis il était sorti. Regardant ses yeux rougis dans le miroir embué. Refusant de craquer devant Kévin, il s'était passé un coup d'eau froide, espérant se donner meilleure mine. Il avait merdé. A lui de réparer. Il devrait se montrer fort pour deux.
Il avait alors téléphoné aux services sociaux, leur expliquant la situation. Relatant les faits qui les avaient abasourdis autant qu'eux l'étaient. Puis à Louis, savoir comment il allait, comment se passait les choses du côté de Brigitte, qui mourrait d'envie de voir son fils. Eux non plus n'avaient pas dormi, Louis ayant délégué à Etienne, ne trouvant pas la force d'aller au commissariat.
Etienne, qu'il avait ensuite appelé, pour savoir pourquoi les renforts postés aux alentours de la maison n'étaient pas intervenus en voyant le feu se déclarer. Un appel anonyme, selon Duval, les avaient obligés à partir en urgence. Yann lui avait alors demandé de faxer la photo du petit Antonin à tous les services et à la brigade des mineurs, dans tous les commissariats de France. La réalité l'avait heurté de plein fouet, cette réalité que Kévin s'était acharné à lui faire voir et qu'il avait refusée. Et malgré l'amour qu'il portait à Antonin, se cœur s'était encore resserré à l'idée que ce dernier était un meurtrier, ayant tué 6 personnes, ayant voulu tuer Kévin ; et menacée une huitième : son oncle, Gauthier. Gauthier qui, selon ses dires, n'avait pu se résoudre à aller signaler l'incident de la cuisine à la police, de peur de perturber encore un peu plus son neveu. S'il l'avait fait, peut-être qu'aucune de ces atrocités n'aurait été commise. Peut-être qu'un praticien assermenté aurait pu déceler un réel trouble chez ce garçon, peut-être que ce dernier aurait pu être aidé… Peut-être… Mais avec des si et des peut-être, les gens réinventeraient le monde.
Ce monde dans lequel Yann était partagé entre amour et haine vis-à-vis d'Antonin. Oui, il l'aimait, mais ce qu'il avait fait, et ce qu'il avait failli faire à Kévin, il ne lui pardonnerait jamais. Il ne remettait pas en cause son implication dans l'éloignement de son couple. Car s'il était un manipulateur qui avait su l'éloigner de Kévin, il aurait dû écouter son mari.
Le café passé, il se délecta de ce précieux nectar, oubliant une seconde cette situation au contact du liquide brûlant sur ses lèvres, fermant les yeux pour savourer ce moment de répit ; les rouvrant en entendant du bruit, pour faire face à un Kévin, les traits plus que tirés.
Yann : Bonjour.
Un hochement de tête pour toute réponse, mais il s'en contenta. Lui servant une tasse de café.
Yann : T'as faim ? J'peux descendre à la boulangerie si…
Kévin : Te fatigues pas. Je pourrais rien avaler, de toute manière.
Il le vit s'asseoir, la tête baissée, et sa culpabilité le happa une nouvelle fois. En désespoir de cause, il lui attrapa ses médicaments qu'il posa à ses côtés. Kévin soupira et leva enfin les yeux vers lui.
Kévin : C'est pas en jouant aux infirmières que ça changera quoique ce soit à ce qui s'est passé.
Il le regarda se lever et se diriger à l'étage, avant de s'appuyer de tout son poids sur le plan de travail. Son dégoût de lui-même telle une chape de plomb sur les épaules, qui le martelait.
Oppressé. Seul mot pour décrire ce qu'il ressentait. L'eau chaude coulant sur peau, il tenta vainement de se détendre, essayant de faire partir les nœuds et d'oublier les tensions de son corps. Sans résultat. Son esprit le hantant sans cesse. Le récit de son mari sur les détails de l'affaire, résonnant à ses oreilles. Lui, cherchant désormais sa place. 6 mois durant, il avait eu un enfant, son enfant, et malgré les affrontements permanents avec Antonin les derniers mois, il l'avait aimé. Malgré ses actes atroces, il l'aimait encore. Son désir de paternité trop tôt avorté, son mariage entaché, ses regrets de n'avoir pas pu aider le garçon comme il aurait dû, comme un parent digne de ce nom l'aurait fait, son cœur morcelé, ses larmes résistantes à couler… il se sentait si vide.
Se séchant rapidement, regardant son reflet dans le miroir, il ne vit rien. Seulement un corps ravagé par les tourments, affaibli par les derniers évènements ; dont aucune vie se dégageait. Car s'il avait lutté tant de temps, il était fatigué. Moralement vidé. Quelques mois en arrière, il aurait tout fait pour essayer de se reconstruire. Mais aujourd'hui, il n'avait plus personne pour l'aider… Avait-il encore le courage d'affronter les prochains jours, les prochains mois ? De réapprendre à vivre avec l'absence cuisante d'un enfant et le caractère de son mari ? Et pire, en avait-il seulement l'envie ?
