Chapitre 38 :
Il releva la tête en entendant des bruits de pas dans l'escalier et vit la tête de son homme dans l'embrasure de la porte.
Kévin : Je sors.
Yann : Tu vas où ?
Kévin : Juste… prendre l'air, c'est tout. J'ai besoin de sortir.
Il se leva, attrapant sa veste au passage.
Yann : Je t'accompagne. Ça fait longtemps qu'on ne s'est pas retrouvé tous les deux.
Kévin : J'ai besoin d'être seul.
Yann : Ok.
Il lâcha sa veste et s'approcha de lui, saisissant son visage entre ses mains, sentant une légère résistance de la part de son mari, avant que leurs regards se percutent.
Yann : Tu n'es pas seul Kévin. Malgré tout ce que j'ai pu dire ou faire, je t'aime. Tu as besoin de temps pour toi ? Pas de problème. Mais sache que quand tu rentreras, je serais là. Aujourd'hui comme demain, et comme tous les jours suivants. Je ne te lâcherai pas. Je ne te laisserai pas te détruire, Kévin. Et quand tu seras prêt, je serais encore et toujours là.
Kévin : Je peux pas… pas encore…
Yann : Je ne te force pas. Je te l'ai dit, quand tu seras prêt. Pas avant. Mais je reste là. Et je ne bouge pas. Je t'attendrais.
Kévin : Si j'ai pas envie que tu m'attendes ?
Yann : Alors t'es très mal barré. Parce que tu es mon mari et que je t'aime. Et que j'ai une sacrée détermination. Où que tu ailles où quoique tu fasses, tu me trouveras toujours auprès de toi.
Il lui déposa un léger baiser sur les lèvres, ne franchissant pas la barrière scellée, respectant les réticences dont son mari faisait preuve depuis son retour de l'hôpital ; avant de laisser tomber ses mains et de lui sourire.
Yann: Bonne balade, mon ange.
Kévin se tourna sans rien dire, et Yann fut parcouru d'une intense décharge. Il l'avait vu. Enfin. Cette petite flamme éteinte depuis si longtemps dans ses yeux. Si rien n'était gagné, une lueur d'espoir était née. Renforçant, par sa présence, la volonté de Yann.
Il avait erré quelques temps sans but, avant que ses pas le conduisent inconsciemment dans ce parc, auprès de ce même banc sur lequel les images de son mari et de lui-même regardant Antonin jouer dans l'aire de jeu lui reviennent douloureusement. Il se laissa tomber sur l'assise, vaguement conscient des gens qui allaient et venaient devant lui, son regard toujours fixé sur les balançoires et le toboggan. Une journée qui lui resterait gravée dans la mémoire juste par la simplicité du moment qu'ils avaient partagé durant leurs brèves vacances ; ces quelques heures ou il s'était senti si heureux.
Totalement déconnecté du monde alentour, il ne vit pas la personne s'approcher et s'asseoir à ses côtés, avant qu'une petite tape amicale sur l'épaule le fasse sursauter. Il accrocha son regard et un maigre sourire étira ses lèvres.
Louis : Alors, tu prends l'air ?
Kévin : Ça me fait plaisir de te voir.
Louis : J'ai repris le travail en fin de semaine dernière, il manque toujours du personnel, les journées sont bien remplies. Mais comme je savais que tu pouvais pas te passer de moi plus d'une semaine…
Le ton enjoué et malicieux de Louis agrandit son sourire un peu plus.
Louis : Que veux-tu, je suis vital pour ton existence !
Kévin : Ça va les chevilles ?
Louis : A merveille !
Louis partit à rire, évacuant lui aussi les tensions des derniers jours. Il avait été mis en arrêt trois semaines, profitant de cette accalmie pour se reposer et tenter de se remettre de la tragédie, qui l'avait chamboulé. Lui aussi s'était accroché à l'enfant, le considérant comme son petit-fils, et la situation l'avait anéantie. Il avait passé de longues heures au téléphone avec Etienne, et si ce dernier était loin d'être un psy reconnu, il l'avait aidé par sa présence et son écoute. Louis avait passé son temps entre Brigitte, affectée au plus haut point par ce qu'il s'était passé, la soutenant du mieux qu'il pouvait, et ses visites chez Yann et Kévin, qu'il était allé voir tous les jours, accompagné de Brigitte, qui s'inquiétait de voir son fils dans un état de léthargie comme elle ne l'avait jamais encore connu.
L'équipe se montrait d'un soutien sans faille, Lyes et Alex se montrant présents à la moindre occasion, tentant de relever Kévin. Même Eric et Etienne était passé les voir.
Cette dernière semaine, malgré le travail qui s'amoncelait, Louis avait téléphoné plusieurs fois à Yann des heures durant. Ce dernier lui avait fait part de sa démarche auprès du Dr Malroye, et l'entendre si résolu à l'autre bout du fil l'avait rassuré.
Louis : Vu ta tête, je vais pas te demander comment ça va.
Kévin : Si, ça va
Louis : Oh ! A d'autres hé !
Kévin : Que veux-tu que je te dise ?
Louis : Ben, je sais pas… N'importe quoi du moment que ça apporte une réaction de ta part. Que t'as prévu d'aller faire un footing, d'aller au ciné, de passer de du temps avec ton mari peut-être ?
Kévin baissa la tête.
Louis : Il s'inquiète !
Kévin : Mmm
Louis : Oh mais merde vous faites un sacré bourriquot à tous les deux. Il regrette, Kévin. Il fait des choses, pour toi et uniquement pour toi et tu ne le remarques même pas !
Kévin : Quoi comme choses ? Et puis, comment tu sais tout ça ?
Louis : Il y'a une petite merveille de technologie, avec boutons numérologiques et un combiné qui s'appelle le téléphone !
Kévin : Pourquoi tu te fous de moi ?
Louis : Ah ben enfin une réaction ! Pour que tu te bouges mon vieux. Tu vas pas continuer comme ça, à ruminer. T'es en train de te laisser crever là. Tu crois que ça me fait plaisir de te voir comme ça ? Que ça fait plaisir à Yann de te voir comme ça ? Il est mort d'inquiétude et toi, tu vois rien. Relève la tête bordel, fais quelque chose, ce que tu veux, mais tu vas pas laisser cette histoire te bouffer.
Kévin : C'est facile pour toi de dire ça. T'as jamais eu d'enfant.
Louis se sentit piquer au vif et haussa le ton.
Louis : Mais qui t'es, toi, pour te permettre de me juger ? Tu sais quoi de ma vie, hein ? Et pour rappel, Antonin n'était pas encore ton fils.
Kévin : Quoi ? Parce qu'il aurait fallu que j'attende un bout de papier pour me permettre de l'aimer, c'est ça ? Tu sais pas ce que c'est.
Louis : Je sais pas ?...
Il se leva d'un bond, le saisissant fermement par le col, avant de le tirer violemment à sa suite.
Kévin : Arrête ! lâche-moi ! Louis ! Putain !
Il tentait de résister au possible, mais son corps fatigué n'était pas de taille à lutter face à la colère de Louis, qu'il n'avait jamais encore vu dans un tel état, et qui lui faisait… peur. Il se retrouva sur la chaussée à la sortie du parc, Louis le plaquant contre son torse.
Fixant droit devant lui la circulation dense dont les crissements de pneus et les klaxons des conducteurs les plus impatients se faisaient entendre. Il voulut reculer mais Louis le maintint en place brutalement, une main agrippant le dos de sa veste, l'autre le pan de son blouson.
Kévin : Qu'est-ce… qu'est-ce que tu …
Louis : Tu vois ça ?
Kévin : Les voitures ?
Louis : Ouais. Tu veux te foutre en l'air, et ben vas-y. Dès que le feu passe au vert, tu te jettes sur la route. T'auras même pas le temps de voir venir.
Louis commença à le bousculer, et Kévin paniqua, tentant de le repousser et de rester sur la chaussée. Louis se mit à hurler, le poussant toujours.
Louis : Quoi ? C'est bien ce que tu veux, non ? Crever ! Et ben vas-y ! Aies des couilles ! Sois un mec ! Fais-le.
Kévin : Non, Louis…
Louis : Fais-le je te dis ! De quoi t'as peur ? Que je te regarde ? Assume bordel ! Tu vas le faire, et devant moi!
Kévin se sentit mal, son corps tremblant comme une feuille, son visage rougissant, sentant des larmes de peur et de frustration poindre. Il fut retourné violemment par Louis, qui le saisit de ses deux mains par son tee-shirt dépassant de sa veste ouverte. Ils se regardèrent quelques minutes, dans le silence le plus total, Louis se calmant subitement, Kévin tremblant toujours.
Louis : Je veux que t'arrêtes tes conneries. Parce que voir l'homme que je considère comme mon fils se détruite comme ça, je peux pas.
Kévin enregistra soudainement les paroles, et le fixa.
Louis : T'as très bien entendu. Et c'est pas seulement parce que je suis sorti avec ta mère. Simplement que si j'avais eu un fils, j'aurais aimé qu'il te ressemble. Alors oui, je te considère comme tel. Mais ne me laisse pas te regarder partir sans rien faire. Faut que tu te battes. Relève la tête nom d'un chien, fais ce que tu veux, mais fais-le. Si ce n'est pas pour moi ni pour ta mère, fais-le pour ton mari. Il n'attend que ça. Il n'attend que toi. Et fais-le pour toi par la même occasion.
Louis souffla mentalement, c'était la première fois qu'il osait prononcer les mots qu'il avait gardé pour lui si longtemps. Il espérait que ceux-ci, ainsi que son action de tout à l'heure, fassent effet d'électrochoc. Jamais il n'aurait pu lui faire le moindre mal, mais tout comme Yann, le voir dans un tel état lui était difficilement supportable.
Kévin : Je suis… désolé.
Et sans d'autres mots, les larmes se mirent à couler, encore et encore, s'écrasant sur le sol de tout le poids de son chagrin. Louis referma ses bras sur son corps épuisé, et Kévin se laissa aller. Enfin. Et si ses sanglots peinaient Louis au plus haut point, il les savait nécessaire pour la suite. Pour que Kévin puisse aller de l'avant pour se reconstruire. Pour se faire, il fallait que sa tristesse, sa frustration, sa culpabilité ressortent. Et même si c'était par les pleurs, Louis se sentit, pour la première fois en 3 semaines, soulagé. Car le premier pas vers l'avenir venait d'être franchit.
