Chapitre 39 :

Une douce odeur lui chatouilla les narines lorsqu'il franchit le pallier. Il retrouva son homme entouré de casseroles, de restes de légumes éparpillés, un tablier totalement ravagé par des tâches diverses autour de la taille ; et se surprit à sourire. La vision qui s'offrait à lui était celle d'un véritable champ de bataille. Son mari, toujours assez bordélique, malgré ses efforts.

Kévin : Tu nous fais une version revisitée de Waterloo ?

Le ton jouasse et heureux de Kévin surprit Yann instantanément. Il se retourna, un sourire aux lèvres. Sourire qui s'élargit en voyant le visage éclairé de son homme.

Yann : Je ne savais pas quand tu allais rentrer, alors pour patienter je me suis dit que j'allais cuisiner un petit truc. Ça fait un petit bout de temps qu'on n'a pas mangé un vrai repas tous les deux.

Son ton était hésitant, ne voulant pas brusquer Kévin, ne voulant pas le forcer à quoi que ce soit. Il avait eu peur de sa réaction tout l'après-midi lorsque cette idée lui était venue. Sa plus belle réponse fut le regard amoureux que lui adressa son époux, et Yann se détendit immédiatement.

Kévin : Excellente idée mon cœur.

A ces mots qu'il n'avait plus espéré entendre de sitôt, Yann sentit son propre cœur s'affoler dans une danse effrénée. Bien que son comportement radicalement opposé à celui qu'il avait en partant le fasse s'interroger, Yann se tût. Il ne voulait pas gâcher ce moment, tellement important pour lui. Il n'avait pas ressenti une telle plénitude depuis des mois.

Le repas se déroulait dans une ambiance telle que Yann n'en revenait toujours pas. Bien que par moments, le regard de Kévin se faisait fuyant dans ses pensées perdues, son visage égaré refaisait surface presque immédiatement dans un sourire qui le faisait fondre. Ils parlaient de tout, de rien, évitant encore le sujet douloureux. Et sa surprise avait été encore plus plaisante lorsqu'il avait vu son époux manger. Pas tout, certes, mais il faisait lui aussi des efforts. Il était en train de servir le dessert lorsque Kévin attaqua de but en blanc.

Kévin : J'ai vu Louis cet après-m'

Yann : Vraiment ?

Dire qu'il était étonné que Kévin se confie à lui était l'euphémisme du siècle ; mais il était honoré de voir que le dialogue se renouait petit à petit.

Kévin : Je suis allé au parc, j'ai même pas réfléchi. C'est toi qui l'as appelé ?

De nouveau, une boule d'angoisse se forma dans son ventre. Il avait redouté la réaction de Kévin, mais il était si inquiet qu'il avait contacté Louis, en repos, afin de voir s'il pouvait se déplacer.

Yann : Oui. Je suis désolé mon ange, je sais que t'as besoin d'espace en ce moment, mais je m'inquiétais.

Kévin : Comment tu as su ? J'veux dire ? Pour le parc ? Que je m'y rendrais ? Je ne le savais pas moi-même.

Il s'attendait à des cris, mais ce fut une voix douce qui l'interrogeait. Il prit sur lui et se rapprocha doucement pour lui laisser le temps de comprendre son intention et de partir si cela le pesait. Mais Kévin n'en fit rien. Il s'enhardit alors un peu plus, venant s'accroupir devant lui en lui saisissant les mains.

Yann : Mon ange, c'est pas parce qu'on s'est éloignés ces derniers temps que je ne sais pas par quoi tu passes. Je ne prétends pas savoir ce que tu penses, mais je te connais. Je sais que cette situation est très dure pour toi, et je sais aussi que les souvenirs heureux ne s'effaceront jamais. Ils sont sacrés. Et à mes yeux aussi. Je te connais, Kévin, je sais que tu as mal, que tu souffres. Car je souffre tout autant. J'ai été un beau salop avec toi, mais je t'aime trop pour te laisser comme ça. Je n'ai pas d'excuses, je ne m'en cherche pas, y'a rien à dire. J'ai merdé. La manière dont je t'ai traité ce soir-là, je ne me la pardonnerais jamais. Et ce que je t'ai dit durant tous ces mois… C'est… Tout ça pour te dire que malgré mes actes et mes paroles, je t'aime. Je tiens à toi. Je m'inquiète pour toi. Et que je ne laisserais pas mon mari, auquel j'ai promis mon soutien, m'échapper sans rien faire.

Kévin Laporte, je t'ai désiré dès le premier jour où mes yeux se sont posés sur toi. Je t'ai apprécié dès notre premier rendez-vous. J'ai cru devenir fou lorsque j'ai pensé t'avoir perdu. Notre installation ensemble est un souvenir qui restera gravé à jamais en moi. Le plus beau jour de ma vie, plus précisément les trois plus beaux jours de ma vie ont été ceux où je t'ai rencontré, où tu m'as demandé en mariage, et celui où je t'ai dit OUI, devant le maire et nos amis. J'ai craqué son ton corps dès que je t'ai vu ; mais avant tout, je t'ai aimé à la première seconde où nos mains se sont serrées. Je ne savais pas que ce verbe existait… avant toi. Tu m'as appris à le connaître, à le vivre et le conjuguer de toutes les manières qui soient. J'ai aimé ton sourire et ta candeur, j'aime ta douceur, ta naïveté qui me fait fondre, ta joie de vivre qui me transporte, tes opinions qui divergent des miennes, ton caractère si complémentaire au mien, ta présence qui me rassure et me rend fort, simplement parce que je t'aime, et que je t'aimerai toujours. Parce que j'ai beau être un gros con, j'peux plus me passer de toi.

Il se sentit fébrile, n'ayant rien prévu de tout ça. Il venait de parler avec son cœur, comme le Dr Malroye lui avait conseillé plusieurs fois de le faire. Aucun mot n'était prévu, et de nouveau l'angoisse l'étreignit. Avait-il été trop loin ? Avait-il braqué Kévin ? Avait-il fichu à l'eau ce qu'il avait espéré être le début d'un progrès entre eux ? Il ne pouvait pas s'excuser des mots qu'il venait de déclamer, car il n'en regrettait aucun. Mais le silence pesant et le regard lourd de Kévin le mettaient mal à l'aise.

Yann : Kévin, je t'en prie, dis quelque chose, n'importe quoi, gueule moi dessus si tu veux, mais pour l'amour du ciel, je t'en supplie, dis quelque chose.

Complétement tétanisé, il ne le vit pas se pencher vers lui. C'est lorsque les lèvres de son époux rencontrèrent les siennes qu'il réalisa. Qu'il réalisa que la langue de Kévin demandait de nouveau accès à la sienne. Fermant les yeux, il lui attrapa la nuque, laissant glisser ses doigts sur cette peau qui lui avait tellement manquée, savourant ce contact contre sa paume frémissante, sa langue retrouvant avec plaisir celle de son homme, la goûtant avec délicatesse, redécouvrant avec délice la saveur de celui qu'il aimait par-dessus tout. Il se laissa totalement aller à ce contact fiévreux, se délestant de ses tensions, de ses craintes, qui lui pesaient plus que tout ; et à sa joie de retrouver enfin cet homme qui le rendait fou, se mêlèrent ses larmes. Larmes de satisfaction, larmes de béatitude, larmes de bonheur. Ils s'écartèrent à bout de souffle, Yann gardant les yeux fermés, savourant encore les sensations dans lesquelles il avait été emporté. C'est lorsqu'il sentit les doigts de Kévin sur sa joue qu'il reprit contact avec la réalité ; et avec les deux yeux azurs scintillants tout autant que les siens.

Kévin : Pourquoi tu pleures mon amour ?

Yann : Parce que je t'aime. Parce que t'es là. Parce que je suis heureux. Et que c'est le plus beau des cadeaux qui soit.