Chapitre 44 :

4 longues heures d'une attente interminable qui commençait à le rendre fou. Il faisait les cent pas dans le couloir, qu'il avait parcouru en long, en large et en travers.

Brigitte : Yann, viens t'asseoir.

Louis : T'es en train d'user le pauvre sol qui ne t'as absolument rien demandé, et tes groles par la même occasion.

Yann : Ils foutent quoi ?

Brigitte : Ils nous ont dit que ça serait long. Aller, viens.

Elle tapota le siège vide à ses côtés, sur lequel Yann s'assit enfin.

Alex : Café pour tout le monde !

Il regarda Moreno arriver vers eux les bras chargés et distribuer les gobelets. Il les avait rejoints une heure après leur arrivée aux urgences, laissant le soin à Etienne et Lyes de se charger d'Antonin, qui venait d'être transféré dans une unité psychiatrique pour enfants dangereux.

Il recommença à jouer avec le paquet de cigarettes qu'il tenait dans la main depuis qu'il était là, le tournant encore et encore entre ses doigts, se levant une nouvelle fois.

Yann : Je vais dehors.

Assis sur les marches, il s'intoxiquait les poumons de nicotine plus qu'il ne dégustait sa cigarette. Son énième cigarette en quatre heures. Il ne les comptait plus. A croire que c'était un bon défouloir et une excellente échappatoire à son stress, son inquiétude et son appréhension.

Louis : A ce rythme-là, ils vont devoir te mettre sous oxygène avant son réveil !

Tournant la tête, il le vit s'asseoir nonchalamment à côté de lui.

Louis : Tu sais qu'il ne ressortira plus, et que tu vas enfin pouvoir vivre sans regarder constamment sur ton épaule.

Yann : Comment tu fais ?

Louis : Comment je fais quoi ?

Yann : Ça ! Savoir à quoi je pense.

Il était toujours abasourdi des capacités de Louis à le cerner.

Louis : T'es un peu comme Canal+. Crypté. Mais une fois qu'on a le bon décodeur, et qu'on sait s'en servir, le film apparaît en clair. Et comme ça fait quelques mois que je me le suis procuré… disons qu'il marche plutôt bien.

Yann sourit à la métaphore du commandant. Reconnaissant de son soutien, plus solide encore les 9 derniers mois écoulés. Deux heures auparavant, lors d'une autre pause clope, Louis était venu le rejoindre et lui avait relaté les évènements. La brigade des mineurs du 15eme arrondissement les avait avertis par fax de la présence d'un enfant correspondant à la description d'Antonin près d'un abribus de leur secteur. Lorsque l'équipe du 15eme était arrivée, le garçon n'était plus là. En remontant le trajet de la ligne qu'empruntait le transport, Etienne avait alors tilté sur un arrêt non loin de chez eux, comprenant les intentions d'Antonin. D'où le branle-bas de combat qui s'en était suivi à la DPJ.

Une fois de plus, Yann remerciait le ciel d'avoir plus que des collègues, des amis, aussi présents.

Louis : Et toi dans tout ça ?

Yann : Quoi moi ?

Louis : Comment tu te sens ?

Yann hésita un long moment. Non pas qu'il ne voulait pas répondre ; il ne savait pas quoi répondre.

Yann : Perdu…

Louis le dévisagea.

Yann : Je veux dire… Cette situation… Un rêve qui se transforme en cauchemar… Kévin ici, Antonin enfermé… Je ne sais pas, je ne sais plus. Quand je suis rentré et que j'ai vu tout le sang… J'ai cru mourir sur place, Louis. Et Antonin prêt à le… à le… Je lui en veux tellement à ce môme. Comme jamais. D'avoir voulu tuer Kévin, c'est quelque chose que je ne peux pas pardonner. Mais…

Louis : Mais ?

Yann : Mais en même temps, j'ai beau vouloir le détester je n'y arrive pas. N'importe quel mec qui aurait fait ça, je l'aurais tué, Louis. Tu m'entends ? Je l'aurais tué. Que quelqu'un puisse faire du mal à mon mari, à l'homme que j'aime, c'est pas… je peux pas accepter l'idée. Mais Antonin… Tu te rends compte que je l'ai serré dans mes bras, Louis ? Alors qu'il avait toujours ce couteau tâché de son sang ?

Louis : Tu as fait ce qu'il fallait, c'était le seul moyen de l'empêcher.

Yann : Je sais pas quoi penser.

Louis : Tu sais, Yann. La plupart des parents dans ton cas te diront que leur enfant est un psychopathe, même pire. Mais que malgré tout, ça reste leur enfant, et malgré ce qu'il a pu faire, ils l'aimeront toujours. C'est un sentiment contre lequel tu ne peux pas lutter.

Yann : Je combats ce genre de personne depuis que je suis entré dans la police, Louis. Ce sont des personnes qui me rendent malade. Et pour la première fois…

Louis : Les sentiments ne sont pas chose facile. Mais tu l'as considéré comme ton fils, tu le considères comme ton fils, et même si rien n'excuse ce qu'il a fait, car je lui en veux aussi, sois en sûr, tu sais au fond de toi qu'il est malade. Qu'il n'a pas forcément conscience de tout ce qu'il a fait.

Yann : Ca n'empêche pas qu'il a tué ! Et qu'il a voulu tuer Kévin.

Louis : L'amour parental est quelque chose d'inconditionnel malgré tout ; ça ne fait pas de toi un monstre. Et je suis certain que Kévin pensera la même chose que toi.

Yann tourna la tête vers Louis, ses yeux s'humidifiant de nouveau.

Yann : Tu crois qu'il…

Brigitte : Le médecin est là.

Ils se levèrent aussi sec, et Yann aperçu la main de Brigitte glisser dans celle de Louis, un geste qui relevait bien plus que du simple réconfort.

C'est une Brigitte épuisée, en larmes, soutenue par Louis, qui sortit de la chambre deux heures plus tard. Harassée par les derniers évènements, elle tenait à peine debout, et le commandant avait pris sur lui de la raccompagner, suivit d'Alex, laissant Yann seul aux côtés de son époux.

Un bandage entourant son dos et son estomac, caché par le drap blanc remonté légèrement plus haut que sa taille. Une intraveineuse d'un côté, une perfusion rejoignant son bras opposé. Les yeux fermés, le visage blanc. Perte de sang importante, dommages tissulaires, état stable mais sous haute surveillance. Voilà ce dont se rappelait Yann de l'annonce du médecin. 2 centimètres plus à droite, la colonne vertébrale aurait été touchée. Depuis qu'il était rentré dans la chambre, il n'avait pas prononcé un seul mot. Laissant Brigitte parler, encore et encore. Il s'était seulement contenté de serrer sa main, assis dans une chaise rapprochée du lit. N'osant pas trop le caresser, mais ne pouvant pas non plus rompre ce contact si cher à son cœur. Le sentir, le toucher, pour se rassurer. La peur l'avait désarçonné. Un cauchemar était terminé, un autre s'était créé. Emportant avec lui sa frayeur.

Quelques larmes silencieuses parsemaient les joues du beau brun sans qu'il ne s'en rende compte, son esprit attaché aux mots du chirurgien, ses yeux captivés par le corps anesthésié de Kévin, dont il détaillait, une fois de plus, les parties visibles. Se faisant force d'approcher fébrilement ses doigts pour tracer les côtes visibles, remontant au cou dégagé, redessinant ses épaules, s'arrêtant sur la clavicule saillante. « Des carences sévères » … Encore les propos du médecin se rappelant à lui. La liste lui avait été détaillée, mais il n'avait retenu que deux choses : Les traitements par intraveineuse pour tenter de les pallier et renforcer ainsi les défenses du corps de son homme, et les complications qu'elles pouvaient engendrer.

Ce corps si musclé presque un an auparavant, si décharné à présent. Durant les six premiers mois, comme il l'avait dit à Louis, tellement accaparé par Antonin et ses propres convictions, il avait vu Kévin se détériorer un peu plus chaque jour, mais il n'avait réellement pris conscience de son état que lorsqu'ils s'étaient retrouvés dans l'intimité. Et s'était senti mal de voir à quel point leurs disputes et les démarches personnelles de son époux l'avaient affaibli. Il avait tellement de choses à se faire pardonner, et elles commenceraient avec le soin tout particulier qu'il mettrait à aider Kévin dans sa guérison. Du moins, s'il se réveillait…

Ce n'est que 3 jours plus tard qu'il put enfin se remettre à respirer. Il n'avait pas quitté Kévin une seconde. Ses quelques rares absences avaient été dues à ses allers retours aux WC. Lui qui ne mangeait plus, lui qui ne dormait plus. Face à sa tête plus qu'affligeante, Louis ne lui avait pas laissé le choix. Il l'avait empoigné et ramené chez lui, chez eux… Le rassurant sur la présence de Brigitte auprès de Kévin ; sur le fait qu'elle le préviendrait s'il y avait du nouveau. Louis avait cuisiné, le forçant à avaler quelques bouchées afin qu'il reprenne des forces. Il s'était ensuite douché et allongé sous l'œil bienveillant de son ami, qui ne l'avait pas quitté jusqu'à ce qu'il s'endorme d'un sommeil de plomb ; sans s'en rendre compte. Il avait été réveillé par son portable quelques heures plus tard et s'était précipité à l'hôpital.

C'est essoufflé qu'il rentra dans la chambre, pour découvrir Alex, souriant et goguenard. Il s'approcha du lit et la vision qui s'offrit à lui le fit défaillir. Deux grands bleus bleu, ouverts. Un sourire, son sourire, qui lui avait cruellement manqué… Yann s'assit au bord du lit, caressant son visage avec toute la douceur et l'amour que Kévin lui inspirait, posant ses lèvres sur les siennes dans un léger baiser qui embrasa son corps. D'un coup, il se sentit revivre. Reprenant contact avec les étoiles de leur monde, happé par un sentiment de bien-être et de joie immense, sa peur laissant place à l'euphorie de le retrouver. Il entendit son cœur dans ses tempes. La première fois en trois jours… ce contact, ses lèvres chaudes, sa douceur… Le corps de Yann revivait enfin. Il s'était arrêté de respirer lorsqu'il était entré dans l'appartement, et c'est une bouffée d'air pur qui le ramenait à la vie. Son air pur. Son Kévin.

Yann : Je t'aime.

Les yeux dans les yeux, ils continuèrent à se sourire, le commissaire caressant délicatement le front de son ange basque, dans un plaisir non dissimulé.

Kévin : Moi aussi.

Kévin ferma les yeux, se laissant emporter par Morphée. Yann releva la tête vers Alex.

Yann : Merci de m'avoir prévenu

Alex : Pas de quoi. En plus, il arrêtait pas de demander après toi alors…

Yann : Qu'est-ce que tu fous là au fait ? T'es pas censé bosser ?

Alex : Euh… Mon commissaire n'est pas là, alors j'en profite…

Ils échangèrent un sourire.

Yann : Tu sais que ton commissaire peut te coller une sanction pour ça!

Alex : Je me demande bien laquelle ? Contrav' à classer ? Accueil ? Archives ?

Yann : Louis m'a dit que l'état des cellules laissait à désirer. Et puisque visiblement tu ne sais pas quoi faire…

Alex : Te sens pas obliger. J'ai plein de dossiers. Pneus crevés, pigeons assassinés… je vais m'y mettre de suite, hein ! Faudrait pas qu'on croit que la Police Nationale n'aime pas les animaux. Pauvres bêtes, quand même.

Il se dirigea derechef vers la porte.

Yann : Merci Moreno.

Alex : Pas de quoi.

Yann enleva ses chaussures et s'étendit à côté de Kévin, faisant attention de ne pas lui faire mal. Il continua à caresser son front, détaillant son visage serein, veillant sur son sommeil.