Chapitre 45 :

Kévin s'appuyait sur sa béquille et tenait fermement la main de Yann. 1 mois s'était écoulé depuis qu'Antonin avait attenté à sa vie. Depuis qu'il avait été conduit dans cette unité psychiatrique. 2 semaines que le lieutenant était sorti de l'hôpital et reprenait des forces, lentement, se réalimentant normalement, commençant à redessiner son corps, astreint à un traitement médicamenteux pour lutter contre les faiblesses de son organisme et l'aider dans sa progression physique, s'aidant d'une béquille pour soulager son dos encore douloureux, qui se remettait petit à petit. 2 semaines que Yann veillait sur lui en permanence, ayant pris un congé sans solde au travail afin de leur permettre de se retrouver, de se reconstruire, mais surtout de prendre soin de son époux au maximum.

Gauthier, l'oncle d'Antonin, était revenu sur Paris en coup de vent pour les remercier. Dès que son neveu avait été arrêté, la protection rapprochée avait été levée. Il les avait chaleureusement embrassés. Les informant de ses dispositions, leur disant que malgré toute l'affection qu'il portait au garçon, malgré tout le temps qu'il avait passé à veiller et se renseigner sur lui, il était arrivé à bout. Qu'il ne pouvait plus se retrouver face à lui. Qu'il partait en Angleterre quelques temps pour changer d'air. Pour oublier. Et se reconstruire, lui aussi. Reconstruire sa propre vie qui avait été chamboulée par un enfant de 9 ans et dont les actes l'avaient anéanti. Désireux de tirer un trait et de reprendre une vie à peu près normale.

Kévin souffla une fois de plus face à la vitre devant laquelle il se tenait. La main de Yann renforçant sa pression sur la sienne. Lui aussi perdu. Ils se trouvaient là, à quelques mètres de lui, un miroir sans teint pour seule barrière. Ils le regardaient, les yeux dans le vague, immobile et silencieux une seconde, agité et vociférant la seconde d'après. Leurs deux cœurs serrés à l'unisson. Ils avaient mal de voir Antonin ainsi, cloîtré dans ce monde de déchéance qu'était le sien. Et dont personne ne pourrait l'en sortir.

Dr Malroye : Il n'a toujours pas parlé depuis qu'il est ici. Mis à part hurler vos deux noms. Il n'a rien dit sur ce qu'il a fait, ni où il a été durant ces trois derniers mois. Le traitement ne fait pas grand-chose.

Kévin : Il restera comme ça à vie ?

Dr Malroye : Malheureusement.

Kévin : J'aurais tellement voulu…

Il s'arrêta et reporta son regard sur le petit garçon, qui tapait désormais le mur de ses poings, hurlant à gorge déployée. Les larmes aux yeux, il se blottit contre Yann. Yann, malheureux de cette situation, mais rassuré au possible malgré tout.

Dr Malroye : Kévin, vous n'auriez rien pu faire. Personne n'a rien pu faire, et personne ne pourra jamais rien faire. Je sais que c'est très dur pour vous, pour vous deux, mais Antonin ne refera jamais surface.

Yann : Il restera enfermé toute sa vie alors.

Dr Malroye : Oui. Malheureusement, c'est le seul moyen pour lui, comme pour les personnes extérieures, d'être en sécurité.

Yann : On le sait. Même si on ne pourra jamais s'empêcher de penser à lui.

Dr Malroye : C'est parfaitement normal.

Kévin : Vous pourrez lui donner ça ?

Il lui tendit un petit paquet emballé. Le Dr Malroye se montra hésitant quelques secondes.

Dr Malroye : Tout contact avec l'extérieur est proscrit, vous le savez.

Kévin : C'est juste que c'est…

Yann : Son anniversaire.

Kévin : Il a 9 ans aujourd'hui. Y'a rien de personnel dans ce cadeau qui pourrait lui faire penser à nous, c'est seulement un jouet.

Yann : On voulait juste marquer le coup avant de…

Dr Malroye : C'est votre dernière visite alors.

Kévin : Oui. Il faut qu'on tourne la page. On l'aime, Antonin fera à jamais parti de nous.

Malgré tout ce qu'il a fait .C'est une page de notre vie qu'on ne tournera jamais vraiment. Mais il faut qu'on arrive à passer outre, qu'on arrive, nous aussi, à nous reconstruire. Et le voir comme ça… ça risque de nous détruire.

Yann : On ne reviendra pas, mais on prendra de ses nouvelles tous les jours. Et on compte aussi sur vous pour nous en donner.

Dr Malroye : Je suis vraiment heureux que vous pensiez ainsi.

Yann : C'est un peu grâce à vous. Comme vous nous l'avez dit, on a la vie devant nous, Doc. Il faut qu'on en profite. Ça a été une expérience plus douloureuse qu'heureuse, et on ne veut garder que les bons souvenirs.

Dr Malroye : Je lui donnerais le cadeau lorsqu'il sera dans un moment d'accalmie. Pour éviter une nouvelle crise.

Yann/Kévin : Merci.

Dr Malroye : Je vous vois tous les deux lundi à 14h alors ? Vous êtes toujours sûrs de vouloir continuer avec moi ? Je pourrais vous adresser à un confrère, ça serait certainement plus facile pour vous de parler de ça avec quelqu'un d'extérieur. Vous pourriez avancer plus vite…

Yann : On ne veut pas avancer plus vite, Doc, on veut juste avancer.

Kévin : On ne pourra jamais oublier. Et malgré tout, on continuera à l'aimer de tout notre cœur. Votre soutien est précieux pour nous. Vous nous connaissez, vous connaissez notre histoire, ça sera moins douloureux pour nous de continuer avec vous, plutôt que de raconter de nouveau… Vous avez aidé Yann, et vous nous avez aidés. Continuez à le faire, c'est tout ce qu'on vous demande.

Le Docteur Malroye sourit, soulagé. Ces deux hommes faisaient partie intégrante de son quotidien depuis quelques mois, et comme il s'en était fait la promesse personnelle, il avait réussi, en voyant Yann régulièrement, à rebâtir leur couple sur des bases solides. Le chemin serait long, mais Kévin avait également accepté son aide. Les consultations des prochains mois promettaient beaucoup de larmes, de détresse, tous deux choqués et traumatisés par la situation. Les séquelles psychologiques étaient belles et bien présentes, mais il savait que les recevoir ensemble leur permettrait d'extérioriser tout ce qu'ils ressentaient, tout ce dont ils n'osaient pas parler à l'autre. Mais avec du temps, du dialogue, de la patience et beaucoup d'attention, ils y arriveraient.

Dr Malroye : A lundi, alors. Et en attendant, prenez soin de vous, et profitez.

Ils se serrèrent la main, des poignées franches, exprimant les remerciements des deux policiers à ce médecin qui les avait remis sur le droit chemin, et qui continuerait de le faire encore pendant des mois.

Ils se retournèrent tous deux face à cette vitre, rempart à leurs émotions, jetant un dernier regard à Antonin. Ils étudièrent une dernière fois ce visage enfantin, laissant de côté ses traits machiavéliques et durs, ne gardant que la candeur et la douceur dont ils étaient tombés sous le charme lors de leur rencontre surprise avec lui. S'abreuvant de ses sourires, de ses joies, de ses rires.

Ils se détournèrent de cette vision, se souriant enfin, les yeux dans les yeux, leurs mains jointes, leurs doigts entrecroisés.

Yann : On y va ?

Kévin : On y va.

Ils firent en sens inverse ce chemin qu'ils avaient déjà parcouru 3 fois cette semaine. Leurs pas, leurs derniers pas ici, auprès de lui. Les portes battantes de l'unité psychiatriques se refermèrent sur leur passage, dans leurs dos. Un sentiment d'apaisement les enivra alors, un poids immense se soulevant de leurs épaules.

Yann s'avança vers Kévin et l'embrassa. Leurs langues dans un corps à corps sulfureux, se nourrissant de la présence de leur autre.

Yann : On va y arriver mon ange. Crois-moi.

Et Kévin lui sourit. Encore et encore, à n'en plus finir.

Kévin : Je sais. Je te crois. On a l'avenir devant nous.

Yann : Je t'aime. T'es mon souffle, Kévin. A l'hôpital, quand t'as ouvert les yeux, quand je t'ai vu, je me suis senti revivre. Parce qu'on peut s'engueuler, on peut s'éloigner, mais je t'ai dans la peau. Alors peu importe de quoi demain sera fait, je serais toujours là, pour toi et avec toi.

Kévin : Et je serais aussi là pour toi, Yann.

Les portes qui venaient de se refermer derrière eux leur laissaient un goût amer, mais les portes qu'ils franchirent à l'instant, ces portes qui s'ouvraient sur l'extérieur, sur le soleil baignant le paysage, sur leurs amis qui les attendaient, leur apportant leur soutien -Louis et Brigitte, serrés l'un contre l'autre, s'étant finalement rapprochés, Brigitte ayant vendu son salon afin de rester sur Paris auprès de Louis mais surtout auprès de son fils et de son gendre ; Alex, Etienne, Lyes, Eric et Violette-sur cette vie qui s'offrait à eux, les remplirent de joie. L'année écoulée avait été dure, pour tout le monde. Mais malgré leur rêve commun de paternité trop tôt écourté, malgré les atrocités, ils étaient encore là. Tous les deux.

Ils rejoignirent leurs amis et collègues, souriant véritablement pour la première fois. Réalisant leurs premiers pas à deux, sans enfant. Un enfant qui resterait dans leurs cœurs, un petit garçon aux yeux bleus et à la chevelure brune qu'ils emportaient avec eux. Un petit être malade qu'ils avaient aimé et qu'ils continueraient de chérir. Ils allaient réapprendre la vie, à deux. S'encourageant de la présence de l'autre, malgré un manque qui, ils le savaient, se ferait présent tous les jours.

Ce manque qu'ils apprendraient à combler l'un avec l'autre. Car c'était à cause d'Antonin, et grâce à Antonin, qu'ils se sentaient plus fort et plus amoureux que jamais. Si la vie avait été cruelle, c'est grâce à elle et grâce à lui, à ce petit garçon, qui les avait poussés dans leurs retranchements les plus profonds, qu'ils feraient désormais face la tête haute. Même s'ils étaient à nouveaux deux, dans leur esprit, un petit bonhomme continuerait de vagabonder. Et avec lui, les souvenirs. Heureux ou non, ils ne l'oublieraient jamais. Car l'amour qu'ils lui portaient, était indéfectible. L'amour d'un père pour son enfant. Et leur amour commun l'un pour l'autre, qui les aiderait à poursuivre. A vivre.

FIN