Surprise, un OS KidLaw parce que ça faisait si longtemps que je n'avais pas écrit sur eux ils me manquaient bien trop mes deux bébous.

J'ai eu envie d'écrire cette histoire, avec un Kid tout triste mais qui mérite tout l'amour du monde après la grosse vague de hate qu'il s'est pris ce mois-ci. Pauvre Kid, il y a vraiment beaucoup trop de gens qui ne l'aiment pas. J'avais besoin d'écrire sur lui en réponse, de le montrer sous son jour le plus innocent et mignon. Et là, je pense avoir réussi. Il est absolument adorable, je mets au défi quiconque de ne pas avoir envie de l'adopter.

Et Law en sirène... C'est juste une évidence. J'espère que cette histoire de premier crush entre eux vous plaira.

C'est probablement un des trucs les plus mignons que j'ai jamais écrit.


Kid regardait ses pieds s'enfoncer un peu plus dans le sable, à chaque nouveau passage des vagues.

L'eau lui rafraîchissait les chevilles sans pour autant le soulager de la chaleur. Il aurait donné n'importe quoi pour goûter le délice de l'eau et le plaisir de la baignade mais son don le lui interdisait. Il se sentait déjà faible et savait qu'il devrait se reculer avant que la mer ne revienne lécher le sable, sans quoi il risquait de tomber à genoux et de noyer dans une toute petite portion d'eau. Et il ne voulait surtout pas offrir aux gens du village une nouvelle raison de se moquer de lui. Il se recula brusquement en extirpant ses pieds nus de leur trou et se laissa tomber, les fesses dans le sable.

Il soupira et prit son visage dans ses mains.

Il mourrait d'ennui et n'avait pas la moindre idée qui aurait pu l'aider à occuper sa journée. Le port était vide. D'ordinaire à cette heure-ci, il aimait s'installer sur les docks et observer les marins qui préparaient leur départ. Il savait qu'en se faufilant parmi eux, il avait toujours la possibilité d'entendre une histoire extraordinaire sur quelques voyages périlleux ou autre affrontement avec des pirates. Il ne pouvait jamais en entendre beaucoup, on finissait toujours par le menacer de coups de bâton s'il s'obstinait à traîner dans les parages, mais il était devenu assez habile pour les esquiver et il adorait piocher dans leurs récits pour enjoliver les siens.

Il était persuadé qu'en trouvant la bonne histoire à raconter, les autres enfants — errants ou non — cesseraient de le voir comme une bête nuisible et lui souhaiterait la bienvenue dans leur clan. Jusqu'ici, ses tentatives d'approche n'avaient jamais rencontré aucun succès. Alors que si qui que ce soit l'avait abordé en lui narrant des faits d'armes similaires à ceux qu'il se prêtait à lui-même, il l'aurait accueilli à bras ouverts !

Mais c'était tout l'inverse : on le détestait. Pas seulement les enfants d'ailleurs, les adultes aussi semblaient éprouver une répugnance toute particulière à son égard. Il n'était pas sûr de comprendre pourquoi, peut-être avait-il pillé le marché une fois de trop et abusé de la patience des matelots qu'il déconcentrait par sa simple présence ? Il l'aurait cru s'il n'avait pas vu les gens qui le menaçaient quotidiennement de le frapper se montrer amicaux avec d'autres enfants.

Plus propres, plus mignons et sans doute moins livrés à eux-mêmes que lui.

Il ne valait guère mieux qu'un chien galeux aux yeux du village. Cela ne l'empêchait pas de montrer patte blanche aux autres enfants vagabonds, depuis des années, dans l'espoir d'être intégré à un groupe. S'il n'avait aucun mal à s'occuper de lui-même par ses propres moyens, il souffrait tout de même de la solitude.

Et du rejet.

Ce matin encore, il avait reçu une taloche après avoir utilisé son pouvoir afin de récupérer discrètement les outils qu'un charpentier avait jeté. Il avait tout de même mis la main sur le butin convoité et s'était enfui mais la douleur était encore vive. Et plus il grandissait, plus il devenait mesquin et revanchard. Maintenant, il s'inventait des prouesses sanglantes inspirées des rumeurs du port en espérant provoquer davantage la peur que l'affection et ne se contentait plus de voler pour survivre : il punissait les mauvais traitements qu'on tentait de lui infliger. Un coup de bâton ? Une insulte ? Une farce cruelle ? Il provoquait l'effondrement d'un étal, arrachait les roues des chariots de transport, endommageait la charpente des bateaux, ralentissait les constructions en faisant disparaître clous et marteaux…

Il éprouvait une satisfaction certaine devant ses petits triomphes rusés mais ça ne changeait pas sa situation ; il était seul et mort d'ennui. Il ne pouvait que scruter l'horizon et s'imaginer loin de cette vie, quelque part, voguant sur l'océan et vivant pour de vrai les contes dont il rêvait d'être le héros.

Sa mélancolie le fit se relever et arpenter la plage déserte. Parfois, il ramassait un galet et s'entraînait à le lancer le plus loin possible. Des gamins plus âgés traînaient sur les rochers et le surveillait d'un œil mauvais. Il pressa le pas. Il était désarmé et n'avait pas envie d'affronter une équipe qui n'aurait eu aucun mal à le jeter à l'eau. Heureusement, ils semblaient trop occupés pour se soucier de lui.

Il continua sa route, tout en ayant conscience du soleil qui marquait sa peau laiteuse de sa brûlure. Il aurait dû s'en protéger mais son cœur d'enfant lui soufflait de poursuivre sa route, dans l'espoir de découvrir un trésor ou n'importe quoi d'extraordinaire.

Las de marcher sur le sable, il se rapprocha des rochers et bondit sur le premier. Puis sur un deuxième, et ainsi de suite. Il s'imagina que chacun d'entre eux était un gigantesque monstre marin, comme ceux qui, d'après les marins, pouvaient trouver sur Grand Line. Il était soudain capitaine de son propre équipage de pirates et il les menait sur l'océan sans avoir quoi que ce soit à craindre des mâchoires des monstres. Tous ensemble, ils vogueraient loin de ce port minable de South Blue, ils rencontreraient les plus grands noms de la piraterie, ils feraient la une des journaux, ils trouveraient le One Piece et personne ne pourrait plus les arrêter !

Il imagina la tête que feraient tous ceux qui se moquaient de lui en voyant son portrait sur un avis de recherche. Ce joli rêve le fit sourire et il retrouva son orgueil habituel. Il leva le nez pour regarder droit devant lui, prêt à affronter le monde entier…

Et se retrouva tout à coup stupéfait devant ce qui se trouvait devant lui.

Au début, il eut un doute et cligna des yeux bêtement afin de s'assurer qu'il ne rêvait pas mais c'était bien réel. A seulement quelques mètres de lui, se tenait une sirène.

Elle lui tournait le dos et ne semblait pas l'avoir remarqué, aussi il ne pouvait pas se permettre de rester bouche bée comme un idiot devant sa queue souple posée dans une crevasse gorgée d'eau, ses nageoires battant l'air avec douceur. Ses écailles bleutées scintillaient au soleil et Kid se dit que ce qu'il avait pu entendre au sujet des sirènes était très en-dessous de la réalité. Il était certain de n'avoir jamais vu quoi que ce soit de plus beau de toute sa vie.

Curieux, il s'approcha doucement, sans faire de bruit. Il ne savait pas ce qu'il espérait mais il voulait à tout prix se tenir plus près et peut-être avoir un aperçu de son visage.

Il trébucha et laissa échapper un petit hoquet de surprise en se rattrapant à un rocher hérissé de coquillages pointus. Le bruit attira l'attention de la sirène qui fit volte face. Kid se maudit d'avoir attiré son attention mais d'un autre côté, il pouvait procéder à un bref examen de ses traits.

Ce n'était pas une sirène mais un triton. Guère plus âgé que lui ; petit, mince il avait les cheveux noirs, coupés courts mais en bataille, rendus légèrement bouclés par le contact de l'eau. Ses yeux étaient d'un gris perçant, semblables à des yeux de loups — ou peut-être de requin en l'occurrence — et il se sentit presque foudroyé quand ils se posèrent sur lui. Il réitéra sa pensée de tantôt : il ne devait rien n'exister de plus joli en ce monde. Il sentit son visage devenir brûlant et ça n'avait rien à voir avec les coups de soleil.

Tous les deux s'observèrent avec méfiance, tels deux animaux prêts à se sauter dessus. Il perçut un bref changement dans la posture du triton et voulut prendre la parole mais il n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche : d'un bond, il s'extirpa d'entre les rochers et plongea dans l'océan.

"Attends !" Hurla Kid en se précipitant à sa suite.

Le temps qu'il atteigne la crevasse où il se trouvait quelques secondes plus tôt, il savait qu'il était trop tard : il avait filé. Il n'y avait même plus un seul remous à la surface de l'eau pour témoigner de sa présence.

Kid resta là pendant plusieurs minutes, à fixer les vagues, dans l'espoir de le voir revenir. Il savait que c'était peine perdu mais il voulait maintenir une forme de contact avec ce qu'il venait de voir. C'était trop beau pour être vrai mais l'entaille au creux de sa main, conséquence de sa maladresse dans les rochers, était là pour lui prouver qu'il n'avait rien imaginé.

/

Il regagna sa tanière à la tombée de la nuit. La sirène l'avait obsédé toute la journée, il avait oublié de chercher de quoi manger et commençait tout juste à sentir la douleur des brûlures sur sa peau. Mais il ne regrettait rien. Cette petite aventure valait toutes celles qu'il aurait pu inventer pour épater la galerie. Il espérait qu'il serait là pour l'entendre.

Il évita un groupe d'ivrognes d'humeur agressive et souleva la palissade qui menait à ce qu'il considérait comme son foyer : le cimetière d'épaves. South Blue étant régulièrement bouleversé par les révoltes et les insurrections, le port où vivait Kid était très souvent accosté par des navires quasiment détruits par les émeutes, ayant à peine survécu à leur voyage pour venir jusqu'ici. Les charpentiers et dockers, surchargés de travail, avaient créé cet endroit dans le but de stocker d'éventuels matériaux mais avaient été dépassés par l'afflux de bateaux réfugiés. La situation s'était stabilisée depuis mais les vieux bâtiments n'avaient pas disparus et personne ne s'en souciait assez pour chercher à s'en débarrasser.

Ça arrangeait bien les enfants comme Kid. Cet immense dépotoir offrait un bon abri à ceux qui, comme lui, vivaient dans la rue. Il avait la prétention de croire qu'il était le plus indiqué pour revendiquer le territoire comme le sien ; son pouvoir lui permettait de tirer le meilleur parti de ce qui s'y trouvait. Avec ses maigres talents, il avait réussi à s'aménager un abri loin des regards et suffisamment blindé pour empêcher les intrusions.

Il se faufila entre les poutres et les charpentes blanchies par le soleil pour trouver l'entrée de son tunnel. Il s'y engouffra et signala sa présence en bousculant un petit carillon fait de babioles métalliques. Il parcourut quelques mètres à quatre pattes jusqu'à se laisser glisser sur de la tôle, comme sur un toboggan, et se retrouva chez lui. Un petit dôme circulaire, tenu par plusieurs poutres en métal en guise de colonnes. Il y avait une litière de paille, un petit coin "cuisine" où Kid stockait ses vivres dans un vieux coffre au verrou rouillé et un atelier. Constitué d'une grosse caisse en bois, d'outils volés, et de centaines de débris transformés en jouets.

Un petit chien l'accueillit en lui faisant la fête. Il ne pouvait plus ouvrir les yeux, il se faisait lécher le visage sans pitié. Il supplia l'animal de s'arrêter en riant, puis lui grattouilla le ventre quand il le lui présenta. Ce petit chien, baptisé "Pirate", était son plus vieil ami, il errait dans le cimetière d'épaves depuis aussi longtemps que lui et avait adopté Kid depuis qu'il lui avait fabriqué une prothèse pour remplacer sa patte manquante. Il avait du faire plusieurs essais avant de parvenir à un résultat confortable mais le chien avait immédiatement compris que Kid prenait soin de lui. En échange, Pirate lui rapportait parfois de la nourriture ou tout autre larcin profitable.

Une fois les salutations terminées, Kid se releva et constata avec joie qu'il n'était pas le premier arrivé. Killer était déjà là.

Kid n'avait aucune famille mais Killer était ce qui s'en rapprochait le plus. Là où tous les enfants de la région l'avaient repoussé comme ils auraient repoussé une tique répugnante, Killer l'avait accepté. Il lui avait même offert son étrange amitié de façon parfaitement inexplicable. Un enfant comme lui, plus âgé, plus sage, plus avisé et plus joli garçon par dessus le marché, n'aurait jamais dû s'approcher de lui. Devenir l'ami, c'était renoncer à la protection et à l'affection des autres. Ce qui n'était pas une excellente stratégie de survie. Pourtant il était là, il vivait avec lui dans la tanière et ne s'était jamais montré cruel ou injuste. Kid ne lui avait posé aucune question, il soupçonnait Killer d'avoir une histoire si terrible qu'il ne pouvait avoir confiance en personne d'autre que Kid. Et il était bien trop heureux d'avoir au moins un autre être humain à qui parler dans ce monde. Un humain au comportement au moins aussi bizarre que le sien.

Il lui fonça aussitôt dessus, coursé par Pirate à qui cette excitation plaisait.

— Tu devineras jamais ce que j'ai vu aujourd'hui !

Killer leva le nez du vieux journal qu'il lisait et son œil pétilla d'intérêt. Personne à part Kid ne pouvait comprendre sa gestuelle. Un autre que lui aurait été vexé par son manque de réaction apparent mais Kid savait qu'il voulait entendre l'histoire.

Puisque Killer était le seul enfant de l'île à témoigner de l'intérêt pour Kid, en contrepartie, il était le seul à qui il ne mentait jamais.

— Il y avait une sirène sur la plage ! S'exclama-t-il en se jetant presque à ses pieds.

Killer n'émit pas un son, il ne cilla pas non plus, mais ses yeux bleus électriques s'écarquillèrent de surprise.

— Quoi ?

— Je te jure !

Il reposa son journal sur ses genoux et attendit la suite de l'histoire. Kid se sentit idiot de ne pas avoir beaucoup plus à raconter mais il lui confia tout de même tout le détail de sa promenade et de sa maladresse qui avait fait fuir la sirène.

— Qu'est-ce qu'une sirène peut bien faire par ici ? Se demanda Killer.

Il ne mettait pas en doute la parole de Kid, c'était une question qu'il se posait de manière tout à fait légitime.

— Leur pays se trouve sur Grand Line, c'est un sacré voyage pour venir jusqu'ici.

— Les sirènes ont un pays ? S'étonna Kid avec sincérité.

— Bien sûr que oui, idiot. Regarde.

Killer saisit une tige de métal qui traînait et dessina une carte approximative sur le sol. Kid reconnaissait vaguement les grandes lignes qu'il traçait. Il lui avait déjà expliqué à quoi ressemblait le monde. Sans lui il n'aurait peut-être jamais su dans quelle région ils vivaient.

Killer était le seul enfant du secteur à apprécier la compagnie de Kid mais c'était aussi le plus intelligent qu'il eut jamais rencontré. Comme lui, il vivait dans la rue et volait de quoi se nourrir mais pour une raison inconnue, c'était un puis de science. Kid lui avait déjà demandé d'où venait son instruction mais il avait toujours répondu en rougissant et en haussant les épaules : "Je sais pas, je le sais c'est tout." Finalement, Kid avait mis ce savoir sur ses quatre années de plus et n'avait pas cherché plus loin.

Il traça une dernière ligne, perpendiculaire à celle qui représentait Red Line et fit une croix à leur intersection, puis une croix plus éloignée.

— Nous on est par là, dit-il en lui montrant la croix représentant la mer de South Blue. Et l'île des hommes poissons et des sirènes elle est là, il pointa la sa baguette de métal sur l'autre croix. Ça veut dire que pour venir ici, il a traversé Grand Line et Calm Belt.

— Mais c'est moins compliqué pour une sirène de faire le voyage, non ?

— Pas forcément. Surtout si il est seul.

Kid ajouta des décors au dessin de Killer. Il dessina un monstre marin qui affrontait un bateau pirate, tout en poursuivant la conversation.

— Peut-être qu'il est pas tout seul. Peut-être que des hommes poissons sont arrivés au port aujourd'hui ?

— Non, je les aurais vus. Et ils n'approcheraient jamais une île où la Marine séjourne si souvent. Ils ne sont pas très copains.

La sympathie de Kid à l'égard des hommes poissons grimpa en flèche. Tout ceux qui pouvaient dédaigner la Marine autant que lui étaient des alliés à ses yeux. Les militaires qui séjournaient parfois ici étaient toujours les plus cruels avec lui. Il gardait le souvenir de chaque coup de pied qu'il avait reçu et de chaque crachat tombé à ses pieds.

— Je vais retourner voir demain, annonça Kid. Peut-être qu'il sera revenu !

— Ça m'étonnerait, lui annonça Killer, sans tact. Si il a fuit en te voyant, il ne reviendra pas au même endroit. Il ne prendra pas le risque de se faire surprendre une deuxième fois.

— Je vais essayer quand même ! Grogna Kid. Pour une fois qu'il se passe quelque chose d'intéressant ici.

— Tu ferais mieux de rester ici demain, tu ressembles à une tomate, dit-il en pointant son doigt sur un des nombreux coups de soleil de Kid. Une tomate avec des oreilles géantes.

— Eh !

Un sourire malicieux apparut sur le visage de Killer et Kid reconnut là l'appel de la bagarre. Il lui sauta dessus pour lui faire payer cet affront. Killer n'eut aucun mal à lui saisir les deux bras et à le plaquer au sol. Il était plus grand et pesait au moins quinze kilos de plus, il était totalement incapable de le vaincre. Ça ne l'empêcha pas d'essayer de l'atteindre pour le pincer et le faire lâcher, sans grand succès. Pirate se joignit à la fête et tira sur leurs vêtements pour les taquiner.

Les deux enfants continuèrent de rire jusqu'à l'épuisement. Quand Killer revendiqua sa cent douzième victoire, il partagea gracieusement le pain qu'il avait volé ce matin et tous les deux passèrent la soirée à se partager des histoires de sirènes.

/

Kid ne manqua pas à sa parole. Dès l'aube, il quitta leur terrier, sans tenir compte des conseils de son ami sur l'entretien de sa peau brûlée. Mais il prit tout de même la peine d'emporter du matériel avec lui cette fois. Il avait embarqué des outils, des matériaux de construction — il ne savait pas vraiment pourquoi mais "au cas ou" — du pain sec et une barre de fer pour se défendre s'il recroisait les gamins d'hier.

Pirate voulut l'accompagner mais il l'en empêcha. Il n'était pas sûr que la sirène soit à l'aise devant un chien, même aussi inoffensif que lui.

Il fonça vers la plage en toute hâte et personne ne lui prêta la moindre attention. La plage était totalement déserte et il s'en trouva bienheureux. Il savait que Killer avait sans doute raison et que la sirène ne ferait pas deux fois la même erreur mais il était incapable de penser à autre chose. Il fallait qu'il revienne sur place.

Il escalada les rochers et reconnut la crevasse où il l'avait vu se baigner. Il s'approcha timidement. Il jeta un bref coup d'œil dans l'eau, dans l'espoir de trouver un souvenir de son passage, mais il ne vit que des algues et des crevettes craintives qui fuirent à son approche. Il n'avait pas réalisé comme ce petit bassin était profond, il avait intérêt à ne pas glisser. Il ne voulait pas que ça devienne sa tombe. Il choisit un rocher en surplomb, un peu éloigné de l'eau mais lui permettant d'avoir une vue d'ensemble sur toute la plage. Si le triton revenait, il pourrait le voir tout de suite et lui faire signe de loin.

Il s'imaginait déjà devenir ami avec lui et vivre des aventures extraordinaires en sa compagnie. Il n'avait jamais pris la mer mais avait rencontré une sirène avant tout le monde. Être rejeté par tout le village paraissait bien dérisoire à côté d'une pareille amitié. Il s'emballait sans doute un peu mais rêver éveillé était son activité préférée.

Le soleil atteint son zénith et il installa paisiblement son coin, concentré sur la mer. Le reste de la matinée passa lentement et il n'observa pas grand chose. Des goélands se posaient autour de lui et picoraient les crevasses humides, pleines de mollusques et de petites créatures comestibles. Après avoir rongé son pain sec, Kid les imita et dévora quelques coquillages crus. Ça n'avait pas bon goût mais c'était nourrissant.

Il se félicita d'avoir apporté de quoi s'occuper quand l'ennui commença à s'installer. Il se lança dans la construction d'une mouette articulée, sans jamais cesser de lever les yeux pour contempler la plage.

Il y avait plus de monde à cette heure de la journée. La sirène ne risquait pas de revenir maintenant. Il y avait des travailleurs qui venaient prendre leur pause déjeuner, des adolescents en groupe qui gloussaient en se poussant du coude et des promeneurs venus profiter de la fraîcheur côtière. Kid sentit un frisson désagréable lui remonter dans le dos quand des hommes en uniforme de la Marine passèrent pour poser des questions aux gens.

Les ados filèrent comme des flèches à leur approche mais Kid ne bougea pas. Il espérait être suffisamment insignifiant pour qu'on le laisse tranquille. Une part de lui rêvait d'utiliser son pouvoir pour retourner leurs armes contre eux, mais il n'en fit rien.

/

Il répéta son rituel toute la semaine. Il partait à l'aube, avec son paquetage, et revenait à la tanière quand il commençait à faire sombre. Il n'avait pas aperçu la sirène une seule fois. Tout ce qu'il avait gagné, c'était de nouveaux coups de soleil par dessus les précédents et trois nouveaux jouets en forme d'oiseaux marins. Killer l'avait sermonné à chaque fois mais il n'en avait fait qu'à sa tête. Il se fichait bien d'avoir mal, il voulait revoir cette sirène et il ne laisserait pas tomber aussi facilement.

Il changeait de poste d'observation chaque jour, pour avoir un autre point de vue sur les alentours, mais il restait aux environs de la crevasse de la première fois. Ce matin là, il s'installa plus près de l'eau que les fois précédentes, à l'ombre d'un énorme rocher couvert de moules. Les sermons de Killer portaient leurs fruits, il préféra éviter le soleil aujourd'hui. Les migraines et les brûlures commençaient à lui faire vraiment mal. Il avait peut-être un peu de fièvre aussi.

Il but une gorgée d'eau de sa gourde et, adossé contre la pierre, il sentait que ses paupières étaient lourdes. Il n'avait pas le droit de faire la sieste, il ne voulait rien manquer, mais il était épuisé. Il s'autorisa à fermer les yeux quelques secondes et se sentit glisser sur le côté. Il s'écroula très vite et accepta de laisser son corps se reposer un peu, mais seulement cinq minutes.

/

Un soudain embrun marin et le bruit du clapotis de l'eau le réveilla. Il gémit un peu, sa migraine était toujours là. Il frotta ses yeux fatigués. Combien de temps avait-il dormi ? Pas beaucoup puisqu'il était toujours à l'ombre, le soleil n'avait pas eu le temps de passer de l'autre côté du rocher. Il s'étira mollement, fâché de s'être effondré aussi vite.

— Tu vas m'espionner comme ça encore longtemps ? Lui dit une voix douce, avec un ton agacé.

Il ouvrit un œil et reconnut, tout près de son front, le visage contrarié du triton qu'il guettait depuis plusieurs jours. Il écarquilla aussitôt les yeux et se redressa tout de suite. Il rêvait encore ?

Le choc de son crâne contre le rocher de derrière lui remit les idées en place. Un juron lui échappa alors qu'il se prenait la tête dans les mains et frottait pour chasser la douleur.

— Tu vas mourir jeune toi, se moqua le triton.

Kid, pas d'humeur à plaisanter, releva brusquement le nez pour lancer une réplique cinglante mais la réalité de la situation le rattrapa et lui cloua le bec.

Cette sirène qu'il avait passé toutes ses journées à attendre était devant lui. Les hanches et la queue immergées dans l'océan et les coudes posés devant lui, l'air de rien. Il lui parlait, pas du tout effrayé. Maintenant que Kid avait de nouveau les idées en place, il pouvait se rendre compte de la situation.

Face à ce visage moqueur et charmant, il avait soudain une conscience aiguë de ses coups de soleil repoussants et de ses oreilles trop grandes. Il voulut dire quelque chose mais rien ne lui vint. Il était pris au dépourvu, il avait imaginé tous les scénarios possibles pour se retrouver en face de lui, sauf celui-là.

— Alors ? Qu'est-ce que tu me veux ? Demanda de nouveau le triton, une lueur amusée au fond de ses yeux gris.

Kid fit de son mieux pour se donner l'air crédible, sans trop y croire. La voix douce de son interlocuteur lui faisait perdre ses moyens.

— Tu t'es enfuit l'autre fois, je ne voulais pas te faire peur. C'était la première fois que je voyais une sirène alors…

Il se tut avant de s'embrouiller. Il avait très mal à la tête. Sa sieste ne l'avait pas revigoré, il se sentait encore plus mal qu'avant. Il essaya de reporter son attention sur le triton mais il avait du mal à garder les yeux ouverts.

— Ça va ?

— Oui je suis juste un peu… Fatigué.

Soudain, le triton poussa sur ses bras et se hissa hors de l'eau pour s'installer à côté de lui. Si Kid n'avait pas déjà eu le visage cramoisi, il aurait piqué un fard au moment où celui-ci prit son visage entre ses mains humides et fraîches pour le regarder de plus près.

— C'est quand la dernière fois que tu as bu ? Demanda-t-il d'un air affligé.

— Euh…

— Laisse tomber.

D'une main, il le plaqua au sol. Kid ne résista pas, un peu surpris par son attitude et hypnotisé par les éclats brillants de sa queue de poisson.

— Attends moi ici, grommela le triton avant de plonger dans l'eau à toute vitesse et de disparaître, sans lui laisser le temps de l'admirer plus longtemps.

Kid se demanda s'il n'était pas en plein délire. Peut-être qu'il n'avait pas quitté la tanière ce matin, qu'il rêvait encore pendant que Killer lui disait "je te l'avais dit de faire attention au soleil" et que Pirate était en train de lui lécher le visage. Mais il avait envie de croire qu'il ne rêvait pas et que le triton était bien venu le voir.

De longues minutes passèrent avant qu'il ne revienne. Kid se surprit à sourire en le voyant émerger de l'eau, les cheveux plaqués en arrière. Il se hissa de nouveau sur les rochers, les mains pleines de babioles sous marine et d'algues inconnues. Kid aurait cru qu'une sirène serait moins à l'aise sur la terre ferme mais ça ne semblait pas être son cas. Il se déplaçait avec autant de facilité que n'importe qui, ses bras gracieux n'étaient pas dénués de force.

Il s'approcha, sa longue queue écailleuse trempait encore dans l'eau et Kid devait lutter pour ne pas le dévisager. C'était bien la première fois de sa vie qu'il avait peur d'être malpoli et d'embarrasser quelqu'un. C'était difficile de détourner les yeux de ces écailles lumineuses.

Le triton déposa ses affaires et saisit Kid par les bras. Il le retourna pour le mettre sur le dos. Kid ne se débattit pas mais il sentait son angoisse monter.

— Qu'est-ce que tu fais ?

— Tes brûlures sont sévères, voilà ce que c'est de rester en plein soleil toute la journée. Je vais t'aider à t'en débarrasser. D'abord, bois ça.

Il lui tendit une grosse algue violacée et toute ronde, semblable à un fenouil. Comme Kid ne réagissait pas, il ramena l'algue vers lui, cassa sa tige en deux et insista pour qu'il la prenne.

— Bois. C'est de l'eau.

Un peu hésitant, Kid prit le "fenouil" entre ses mains et déposa ses lèvres sur la tige, comme s'il s'agissait d'une paille. Il aspira mais il ne sentit rien, peut-être que le triton se moquait de lui depuis le début. Mais bientôt, l'eau s'écoula dans la bouche. L'effet de surprise passée, Kid but tout son saoul, jusqu'à vider complètement la plante. Il ne s'était pas rendu compte qu'il avait aussi soif.

Le triton, partiellement satisfait, fouilla dans son bazar et en sorti un énorme coquillage rose. Il le cogna contre la pierre à plusieurs reprises et réussit à l'ouvrir en deux. Il plongea entièrement sa main dans la mélasse visqueuse offerte par la créature et ne l'en sortit que lorsqu'elle fut complètement recouverte de contenu rosâtre.

— Donne tes bras, ordonna-t-il.

— Pourquoi ? C'est quoi ce truc ?

Il ne lui donna aucune réponse et lui prit le bras pour l'enduire complètement de ce fluide glacial et répugnant. Kid voulut s'échapper mais il avait une sacrée poigne.

— Aaaaah ! Arrête, c'est dégueu !

— Tu me remercieras dans deux minutes.

Kid bataillait pour échapper à ce contact immonde mais le triton tenait bon. Il lui recouvrit les bras, puis le col, le mit sur le côté pour atteindre son dos et sa nuque, puis lui colla le reste du coquillage sur le visage et les cheveux.

Kid crut qu'il allait vomir. Tout était collant et poisseux en plus d'être complètement gelé. Mais plus les secondes passaient, moins ses brûlures le faisaient souffrir. Il parvint à se dégager de l'étreinte du triton — il l'avait simplement lâché — et frotta ses yeux, sans parvenir à les sécher maintenant que ses mains étaient elles aussi pleine de jus de coquillage inconnu.

Quand il parvint à les ouvrir, il lança un regard furieux au triton qui arborait un sourire malicieux.

— Ça va disparaître, c'est un peu désagréable mais ça vaut le coup. Regarde, dit-il en pointant son doigt sur sur avant-bras.

Kid baissa les yeux et constata les effets de l'onguent : les rougeurs étaient en train de disparaître. Il s'exclama en voyant à quel point l'effet était rapide. Le contenu du coquillage semblait se fondre en lui pour lui donner une nouvelle peau. Très vite, il sécha et les coups de soleil douloureux disparurent pour laisser place à ses tâches de rousseur et sa pâleur habituelle. La douleur s'évapora elle aussi.

Il observa ses mains sous toutes les coutures, comme si on venait de lui jeter un sort. Quand il osa de nouveau regarder le triton, il lui souriait, très satisfait.

— J'attends, déclara-t-il alors.

Kid cilla brièvement et, captant la bienveillance de son ton, confirma sa prévision de tantôt.

— Merci.

/

— Comment tu t'appelles ?

— Toi d'abord.

— Tu viens de m'étaler un coquillage sur le visage, tu pourrais avoir la politesse de me dire ton nom.

— Tu dis ça comme si ça ne t'avait pas soigné.

Kid n'en démordit pas. Il croisa les bras et attendit qu'il cède. S'il avait dû repartir, il l'aurait fait depuis longtemps. Il ne doutait pas qu'il finirait par lui donner son prénom. Et à ce jeu là, il était fort. Killer était le garçon le plus patient du monde et il finissait toujours par en venir à bout, ce n'était pas ce triton qui aurait raison de lui.

— Très bien, capitula-t-il. Je suis Law. Et toi ?

— Moi c'est Kid.

Ils échangèrent un bref sourire. Maintenant que le soin était terminé, la tension s'était envolée. Kid avait retrouvé son entrain et se montrait ravi de converser avec une sirène. Il avait des milliers de questions à lui poser mais aucune ne parvenait à faire le chemin entre son cerveau et sa bouche. Ce fut à Law de lancer la conversation.

— Tu es resté ici toute la semaine à espérer que je revienne ? Tu es persévérant.

— J'ai bien fait puisque tu es là maintenant.

— Tu aurais pu mourir au soleil.

Kid avait l'impression d'entendre Killer, il avait de plus en plus hâte de lui rapporter cette conversation.

— J'ai survécu à bien pire que ça, se vanta-t-il, sans résister le moins du monde à la tentation de frimer devant lui. Je me suis déjà fait poursuivre par un régiment de la Marine, alors un petit vertige dû aux coups de soleil à côté : c'est rien !

Il exagérait un peu mais il avait trop envie d'impressionner son nouvel ami pour lui raconter la vraie version. Il regretta un peu en voyant la mine de Law s'assombrir.

— La Marine ?

— Ouais, des militaires quoi.

— Je sais ce que c'est, se braqua-t-il. Ce n'est pas très malin de les provoquer.

— Je ne provoque rien du tout !

Voyant que la conversation lui échappait, il essaya de changer de sujet.

— Tu es tout seul ici ? Ou ta famille, d'autres sirènes, sont avec toi ?

Il avait posé ça comme une question banale mais Law se braqua encore plus. Son regard devint perçant et méfiant.

— Pourquoi ?

— Comme ça, juste pour savoir, se défendit Kid. Un ami m'a dit que venir ici, ça faisait un long voyage pour les sirènes et les hommes poissons alors je me posais la question.

Un blanc flotta entre eux, Law avait toujours l'air courroucé.

— Mais ok j'ai compris tu veux pas en parler, je vais pas chercher.

— Je suis seul, déclara-t-il alors. Si je n'avais pas été seul, tu ne m'aurais jamais vu.

Kid se demanda ce qu'il voulait dire par là. L'amertume était décelable dans sa voix.

— Tu ne t'ennuies pas tout seul ?

— Pas aujourd'hui. J'ai trouvé un humain idiot très divertissant.

En temps normal, Kid aurait répondu à cette pique par une surenchère d'insultes ou par une bagarre, mais le sourire moqueur qui flottait sur les lèvres de Law avait un tel effet sur lui qu'il ne pouvait rien faire d'autre que de détourner le regard en rougissant. Il n'avait jamais rien vu d'aussi joli de toute sa vie et se retrouvait complètement démuni devant ses propres réactions.

— Je te taquine, lui dit-il, sans doute inquiet de l'avoir blessé. Et pour te répondre sérieusement : si, je m'ennuie. Mais je n'ai pas tellement le choix.

Kid l'observa du coin de l'œil, dans l'espoir de comprendre quelque chose grâce à son expression, mais il ne trouva que de la mélancolie.

Law se redressa soudain.

— Le soleil commence à décliner, tu devrais rentrer chez toi.

— Je rentre à l'heure que je veux, frima à nouveau Kid, ravi de se donner l'air plus libre qu'il n'était.

— Tes parents s'en fichent ?

— Je n'ai pas de parents.

Law esquissa un nouveau sourire.

— Je comprends mieux pourquoi tu ne fais attention à rien.

Sa queue remua un peu et Kid y vit une expression de gêne sans pouvoir l'expliquer. Après un silence un peu plus long que les autres, il expliqua son malaise lui-même.

— Il faut que je parte.

Kid ressentit une déception si énorme qu'il ne trouva pas le courage de protester.

— Tu reviens demain ? S'autorisa-t-il à demander.

— Je ne pense pas, commença-t-il, sans pitié pour la mine déconfite de Kid. Mais je passerai peut-être les jours suivants. Après tout, tu as l'air de t'ennuyer toi aussi.

/

Kid rentra à la tanière plus tard que prévu, il avait passé pas mal de temps à fixer l'océan et à remettre de l'ordre dans ses pensées. Il avait repris la route le cœur léger et la mine fière. Il avait marché à travers le village comme si rien ni personne ne pouvait l'arrêter. Il avait entendu des centaines et des centaines d'histoires de marins et c'était lui qui avait vu une vraie sirène en chair et en os dans leur petit patelin pourri. Il lui avait parlé et même qu'il lui était venu en aide.

C'était mieux que n'importe quelle rumeur, c'était à la hauteur des légendes qu'on racontait depuis des siècles. Mais il gardait cette histoire pour les seules oreilles vraiment dignes de l'entendre. Il glissa dans la tanière, gratifia Pirate de caresses sur le ventre et attendit que Killer remarque sa présence.

— Ah te voilà, dit-il d'un ton neutre.

Deux secondes plus tard, il s'aperçut du changement. Il s'approcha de Kid et l'examina sous toutes les coutures avec une attitude quasiment maternelle. Les brûlures avaient complètement disparues et il jubilait de le voir complètement interloqué, en train de réfléchir à une explication rationnelle.

— Qu'est-ce que tu as encore fait ? Se contenta-t-il de demander.

Puis il observa Kid plus attentivement et capta le nuage d'orgueil qui flottait tout autour de lui.

— Ça à un rapport avec la sirène, c'est ça ?

— Tu vas pas le croire, s'exclama-t-il en faisant des petits bonds sur place, il avait attendu toute la journée de pouvoir raconter ce qui lui était arrivé à Killer et il le noya sous un flot de parole.

Killer l'écouta poliment mais l'interrompit quand il mentionna l'algue gorgée d'eau douce.

— Mais… C'est une algue rare qui ne pousse pas dans notre région !

— Et alors ? s'impatienta Kid, un peu vexé que ce soit le seul détail qui accapare son attention.

— Et alors ? On trouve ces globes d'eau à proximités des îles tropicales proches de Red Line ! C'est à trois jours de voyage ! A ton avis, il a nagé à quelle vitesse pour ramener une plante introuvable par chez nous aussi vite ? Je savais que les sirènes avaient la réputation d'être les créatures les plus rapides du monde mais pas à ce point là ! C'est incroyable !

Kid renonça à lui demander où il avait appris ça. De toute façon il le croyait sur parole et il n'avait pas réalisé que Law en avait fait autant pour l'aider. Ça lui fit encore plus plaisir. Il se sentait tout léger, ce n'était pas souvent qu'on se donnait du mal pour lui. Il était perdu dans ses pensées au point de ne plus entendre Killer lui exposer son savoir encyclopédique sur les capacités des sirènes.

— Eho, tu m'écoutes ?

— Hein ?

Le petit sourire en coin de Killer déclencha un nouveau rougissement sur les joues de Kid.

— Ce qu'on raconte sur les sirènes qui envoûtent les marins c'est vrai aussi apparemment.

— Pff, n'importe quoi je suis pas envoûté !

Il bomba le torse pour retrouver un peu de dignité mais à la façon dont ses oreilles et ses pommettes chauffaient, il savait que c'était peine perdue. Killer aussi.

— Non, à peine ! T'es tout rouge.

— C'est parce que tu m'énerves.

— C'est ça rattrape toi, ricana-t-il. C'est pour quand le mariage ?

— Rah ! Tais-toi !

Kid fila rageusement vers son lit pour fuir les sourires goguenards de l'adolescent. Il savait qu'il lui donnait raison en faisant ça mais il savait aussi que sa gêne manifeste le ferait taire. Killer était taquin mais pas cruel.

— Et toi, tu racontes quoi, demanda Kid sans enthousiasme, fâché d'avoir été démasqué et de ne plus être en mesure de faire le malin.

— Pas grand chose. Je suis resté dans les parages, le navire de la Marine est toujours là et d'après ce que j'ai compris ils sont sur les nerfs. Il ont fait fermer les commerces et réquisitionné l'auberge pour réserver des cargaisons de bouffe. J'ai l'impression qu'ils attendent quelqu'un d'important. Alors j'ai préféré ne pas m'exposer.

En temps normal, la curiosité naturelle de Kid l'aurait poussé à chercher ce que manigançait la Marine mais après ce qui lui était arrivé aujourd'hui, tout ça lui semblait parfaitement ennuyeux. Les caprices de militaires ne valaient rien en comparaison des secrets que pouvaient cacher Law.

— Tu y retournes demain, pas vrai, demanda Killer, toujours un peu moqueur.

— Il m'a dit qu'il serait pas là demain.

— Ah.

Kid ne voyait que son dos mais il sentait venir la moquerie.

— Tu dois avoir le cœur brisé.

— Arrête de te foutre de moi !

Il sauta sur le dos de son ami et — il aurait dû le voir venir — fut immédiatement propulsé en avant, droit sur un tas de débris métalliques et de vieux vêtements. Killer avait passé toute la semaine seul et même si, de son propre aveu, il appréciait avoir du temps pour lui, Kid lui avait manqué. Et c'était réciproque. Leurs bagarres étaient un moyen de se rassurer sur l'intérêt qu'ils se portaient l'un à l'autre. Tant qu'ils continuaient de se chercher des poux, il n'y avait rien à craindre.

Ils savouraient chaque instant où ils pouvaient jouer et rire ensemble, oublier qu'ils avaient faim, qu'ils étaient sales, qu'ils ne savaient jamais de quoi leurs lendemains seraient faits. La jalousie n'existait pas entre eux, ni la rancœur. Que Killer asticote Kid sur sa nouvelle passion pour Law était sa façon de lui donner sa bénédiction sur cette relation. Il n'aurait pas pu lui en être plus reconnaissant.

/

Comme Killer l'avait justement prédit, Kid était retourné à la plage dès le lendemain. Il ne mettait pas en doute la parole de Law mais il ne pouvait pas lutter contre son envie d'y retourner et de maintenir symboliquement le contact.

Il avait même été jusqu'à se protéger du soleil en appliquant un baume sur sa peau, dans l'espoir honteux de se voir complimenté pour ses efforts — Killer avait juré de lui rappeler sa niaiserie chaque jour et pour le restant de sa vie.

Pour se rafraîchir, il trempa les pieds dans une flaque protégée par l'ombre des rochers et observa les poissons piégés qui venaient nager autour de ses orteils — il ne pouvait pas faire ça très longtemps, il risquait de tomber dans les pommes. Il passait le temps en imaginant toutes les questions qu'il pourrait poser à Law quand il le reverrait. Est-ce que les sirènes respiraient sous l'eau ? A quelle vitesse Law pouvait nager ? Il avait déjà vu un roi des mers ? A quoi ressemblaient les monstres marins … Est-ce qu'il pouvait vraiment envoûter les gens ? Non, ça il ne le demanderait pas.

Il avait hâte de le revoir mais se sentait un peu ridicule d'avoir eu l'air aussi idiot devant lui. Il fallait qu'il réfléchisse à un moyen de se rattraper et de montrer à Law qu'il n'était pas qu'un enfant trop stupide pour faire attention aux méfaits de la chaleur. Il avait bien l'intention de lui montrer son pouvoir — en espérant que Law serait moins superstitieux que les vieux commerçants qui lui jetaient des pierres quand il osait s'en servir en leur présence. Mais était-ce suffisant pour impressionner une sirène ?

Il se rappela alors de son baluchon, dans lequel il avait mis son matériel favori. Il sourit pour lui-même. Il pouvait sans doute faire quelque chose de tout ça. Il lui manquait juste une idée.

/

Law revint le surlendemain et Kid le trouva plus joyeux. Il était toujours mordant mais moins sur ses gardes. La distance qu'il avait mit entre eux le jour de leur rencontre avait disparue. Kid avait enfin la sensation de se trouver face à un enfant. Il pouvait lui poser des questions idiotes et le faire rire. C'était bien la seule personne au monde qu'il était heureux de faire rire à ses dépends. Ce sourire là ne lui donnait ni mal au ventre, ni envie de s'enfouir six pieds sous terre. Il était prêt à passer pour un rigolo encore cent fois s'il pouvait obtenir la moindre lueur de contentement sur le visage de Law.

— Je ne vois pas à quoi ça peut servir comme pouvoir, mais j'admets que c'est drôle.

— "A quoi ça peut servir" ? Mais d'où tu sors ! Je peux retourner des armes contre leurs maîtres, c'est trop bien ça.

— Pourquoi est-ce qu'on prendrait les armes contre un gamin comme toi ?

— Euh… J'en sais rien moi ! Je peux le faire, c'est tout.

— Est-ce que des fois tu attires des objets contre ta volonté ?

Il demandait ça avec une curiosité amusée que Kid trouvait extrêmement flatteuse.

— Plus maintenant. Au début j'avais un peu de mal à m'en servir alors quand parfois quand j'éternuais je projetais des clous sur les gens autour de moi sans faire exprès.

C'était le genre d'anecdotes qu'il n'aurait jamais raconté avant ce jour. Ce souvenir était douloureux, il avait dû fuir la colère des blessés, vexés d'avoir pris un clou dans les fesses, et se cacher de peur de prendre une rouste. Mais pour le moment, ça lui permettait d'amuser son nouvel ami.

— Ha ha ha ! Une technique dévastatrice en somme, s'enchanta Law, toujours souriant.

Kid était ravi et il se sentait léger. Sonn visage chauffait à chaque fois qu'il entendait la mélodie du rire de Law. Il se dit que la rumeur sur les voix des sirènes n'était pas exagérée.

— Et l'or ? Tu peux l'attirer ? L'interrogea-t-il encore.

— Non, ça ne marche pas. J'ai déjà essayé.

— Dommage, ça aurait été pratique pour trouver des trésors.

Kid vit là une occasion rêvée pour faire le malin.

— Et ben justement, pour trouver une île au trésor, je suis super fort.

— Comment ça ?

— Euh…

En réalité, il était parfaitement incapable de l'expliquer. C'était Killer qui lui avait dit qu'avec un pouvoir comme le sien, s'orienter sur la mer ne serait jamais un problème. Qu'il était une boussole vivante et qu'en temps et en heure, il serait capable de détecter les îles quand elles seraient à sa portée. Mais il n'avait jamais eu l'occasion de quitter cette île et n'en avait jamais fait l'expérience, ce n'était qu'une théorie.

— Je crois que je peux détecter les îles. Un truc comme ça, c'est un ami qui m'a expliqué, avoua-t-il, un peu embarrassé.

— Mais comment tu peux savoir s'il y a un trésor sur une île ?

— Ah ça je le sais pas, il faut que j'ai une carte.

— Si je résume, tu peux trouver une île au trésor à condition qu'on t'apprenne qu'il y a une île au trésor à trouver ?

— … Dis comme ça c'est sûr, ça à l'air débile.

Law ricana sans méchanceté.

— T'en fais pas, je comprends comment ça marche. Tu es comme certains animaux migrateurs qui détectent les champ magnétiques pour les aider dans leur migration.

— Ah bon ? Il y a des animaux qui peuvent faire ça ?

— Oui. Les pigeons par exemple.

— Eh !

En représailles, Kid éclaboussa Law mais il aurait dû savoir que se lancer dans une bataille d'eau contre une sirène était une mauvaise idée. D'un coup de queue, il lui renvoya l'équivalent d'une petite vague en pleine tête. Kid s'effondra contre la roche, immédiatement coupé de ses forces.

— Oh, désolé, culpabilisa Law. J'avais oublié que les utilisateurs de fruit du démon n'aimaient pas l'eau de mer.

— Ça va, je l'ai cherché, s'amusa Kid.

Il se redressa et s'ébroua comme un chien, laissant ses cheveux se dresser sur sa tête comme si il avait prit la foudre. Law pouffa de rire.

— Tu n'as jamais pu te baigner alors ?

— Non, je peux mettre les pieds dans l'eau c'est tout. Et pas très longtemps. La dernière fois j'ai voulu voir jusqu'où je pouvais aller dans l'eau et j'ai failli me noyer.

— C'est un miracle que tu sois encore en vie.

Ils rirent tous les deux. Jusqu'à ce que Kid lui confit que cet effet secondaire de son pouvoir était extrêmement frustrant. S'il n'avait pas ce handicap, il y a belle lurette qu'il aurait essayé de quitter cette île. Law afficha une moue compatissante.

— Si tu veux, un de ces quatre je pourrais t'emmener faire un tour ?

Kid rougit si violemment qu'il fut incapable de répondre. S'imaginer porté loin d'ici par une sirène était un rêve bien trop niais et pourtant, l'idée lui plut, énormément. Il hocha vaguement la tête pour confirmer à Law qu'il n'était pas contre l'idée.

Il lui sourit en réponse, conscient de l'effet qu'il faisait. Un sourire que Kid aurait voulut garder pour lui tout seul pour le restant de sa vie.

/

Kid passa le reste de la semaine sur la plage. Il ne voulait manquer aucun rendez-vous avec son nouvel ami. Killer ne semblait pas lui en vouloir de lui fausser compagnie à tout bout de champ, il se contentait de le charrier quand ils se croisaient. Kid avait réussi à lui clouer le bec après l'avoir surpris à admirer Victoria, une gamine des environs. Lui non plus ne devait pas passer beaucoup de temps dans leur tanière ces temps-ci.

Law arriva un peu en retard ce jour là, Kid râla gentiment sans parvenir à dissimuler l'inquiétude qu'il avait ressenti.

— Tu avais peur que je parte sans dire au revoir, c'est ça ?

— Pff, pas du tout.

— Tu joues les durs mais c'est évident que tu es une guimauve.

— N'importe quoi ! Si je pouvais nager, je t'aurais cloué le bec depuis longtemps.

— En parlant de nager, ça te dit de faire une balade avec moi ?

Kid fut pris par surprise et ne put que bafouiller un vague "oui", partagé entre l'enthousiasme et une timidité innocente qui ne lui ressemblait pas.

— Mais comment on va faire ? Je ne peux vraiment pas bouger quand je suis dans l'eau.

— Je vais te tenir, t'inquiète pas.

Kid était confiant mais l'idée d'être aussi proche de lui lui fit peur. Il avait secrètement nourri l'espoir de le toucher ou de lui tenir la main, au moins une fois, sans trop savoir d'où lui venait ce désir, mais maintenant que Law lui en offrait la possibilité, il était mort de trouille.

Il avait peur de ce à quoi il allait ressembler. Immergé dans l'eau salée, il se transformait en poids mort et ne contrôlait plus rien. Il se trouvait déjà suffisamment moche en face de Law, il n'avait pas envie d'empirer les choses. Heureusement, Law n'avait pas l'air d'y accorder la moindre attention. Il s'éloigna du rocher où se tenait Kid et tendit les bras pour l'inviter à le rejoindre.

— Saute, je vais te rattraper.

— Pourquoi j'ai le pressentiment que tu vas me faire une blague ?

— T'es vraiment méfiant, se moqua Law. Tu veux voir du pays, oui ou non ?

Kid se résigna, toujours nerveux. Il préféra se laissa glisser dans l'eau plutôt que de sauter et, dès qu'il fut mouillé plus haut que les chevilles, se sentit partir immédiatement, il tomba mais comme promis, Law le rattrapa. Malgré toutes ses forces envolées, Kid sentit une bouffée de chaleur au contact de ses mains.

Le triton passa un de ses bras autour de ses épaules, l'autre autour de sa taille. Kid se serait évanoui s'il en avait eu la force.

— Accroche toi bien maintenant, lui dit-il.

— Je ne peux pas, dit faiblement Kid, sans oser le regarder dans les yeux.

— Ah. C'est pas grave, on va se débrouiller. Je te préviens : tu risques d'être un peu décoiffé.

Kid ne fit aucun commentaire. Il pouvait prétendre que son mutisme était dû à l'eau de mer mais c'était le contact de Law qui lui avait coupé le souffle. Il s'était attendu à ce qu'il soit froid et humide, comme lui, mais c'était tout le contraire. Il était chaud et sa peau était presque soyeuse au toucher, comme si l'eau ne l'affectait pas. Kid se sentait terriblement indigne d'être aussi proche de lui. Il était rouge comme une pivoine et malgré son esprit embrumé, ses sens étaient en feu. De près, Law était encore plus joli et il avait bien du mal à faire comme s'il ne le remarquait pas.

— Prêt ?

— Oui, mentit Kid qui se sentait un peu plus proche de l'évanouissement à chaque seconde.

— Alors on y va, respire un grand coup !

Law plongea et Kid eut l'impression de prendre une énorme vague de plein fouet. Il ne pouvait pas ouvrir les yeux tant la pression de l'eau était forte. C'était comme s'il avait sauté en plein dans la tempête. Il se fia aux mouvements de Law pour comprendre ce qui lui arrivait. De temps en temps, il pouvait sentir sa nageoire le frôler. Il nageait à toute vitesse et semblait partir dans toutes les directions à la fois. Avec le courant, contre lui, en haut, en bas… Il était incapable de le deviner. Heureusement, Law le tenait fermement.

Il commençait à manquer d'air, il aurait aimé pouvoir le signaler d'une façon où d'une autre mais il ne pouvait pas bouger un orteil.

— Presque arrivés ! Lui dit Law, d'une voix claire comme du cristal.

Et l'instant d'après, ils émergèrent à la surface avec un grand "splash". Kid sentit l'air frais sur son visage trempé et prit une grande bouffée d'air. Il ouvrit lentement les yeux, les paupières engourdies par les effets de son fruit du démon. Ses cheveux lui tombaient dans les yeux, il ne voyait strictement rien.

— Aide moi, toussa-t-il dans le cou de Law.

— Ah, finalement tes cheveux ne résistent pas à tout.

Law écarta la mèche qui le gênait — provocant un nouveau bond de son cœur — et il put enfin voir où ils se trouvaient. Devant eux se dressait un îlot, couvert de sable et de palmiers colorés. Elle avait une forme étrangement bombée qui paraissait difficilement accessible à pieds. Kid ne comprenait pas ce choix mais il était bien trop impressionné par la vitesse à laquelle Law avait nagé. Il avait atteint une autre île en seulement quelques secondes !

— Tu… Nages drôlement vite.

Il était essoufflé même s'il n'avait pas fait le moindre effort. Law le gratifia d'un regard compatissant et d'une petite tape amicale dans le dos.

— T'emballes pas, on est pas allés si loin, dit-il avec un sourire. Tu vas voir.

Tout en serrant Kid contre lui, il s'avança jusqu'aux abords de l'îlot.

— Tu veux accoster ?

— Oui.

— Comment ? C'est à pic.

— Cette fois il va vraiment falloir que tu t'accroches.

— T'es bouché ou quoi ? Je te dis que je ne peux p…

Law plongea à nouveau, assez lentement pour que Kid garde les yeux ouverts. Même s'il ne voyait rien. Il s'enfonça profondément dans l'eau et s'arrêta avant que les oreilles de Kid ne commencent à lui faire mal et, d'un battement de queue puissant, il les propulsa hors de l'eau par un bond spectaculaire. Libéré de l'océan, Kid sentit de nouveau ses membres et en profita pour s'accrocher à Law.

— Et t'as prévu quoi pour l'atterrissage ?!

— Euh, hésita Law.

La gravité les rappela avant qu'il ne puisse lui répondre. Ils s'étalèrent tous les deux dans le sable, face contre terre. Kid se releva le premier, il avait l'habitude des chocs après tout. Law mis plus de temps à se remettre de son idiotie.

— En fait, commença Kid, tu n'as pas toujours un coup d'avance.

— La ferme.

Kid ricana et se débarrassa du sable qui avait infiltré ses vêtements trempés. Il offrit sa main à Law pour l'aider à se relever puis se ravisa quand il se souvint que Law ne pouvait pas marcher. Il se redressa à son tour et s'ébroua pour chasser le sable. Les grains glissèrent de ses cheveux aussi facilement que sur de la soie, ils n'avaient absolument pas l'air mouillés.

Soulagé du sable, il fit un tour d'horizon. Il observa toute l'île et après avoir repéré un spot plus intéressant, il adressa un sourire goguenard à Kid.

— A ton tour de me porter maintenant.

— Quoi ?!

— Tu vois bien que je ne peux pas marcher.

— Tu dois peser le double de mon poids !

— C'est trop ? Même pour un costaud comme toi ?

Kid n'aimait pas beaucoup la plaisanterie — il était maigre comme un clou — mais il était trop faible face à la provocation.

Il s'agenouilla devant Law pour lui permettre de grimper sur son dos. Le triton passa les bras autour de son cou et se laissa porter. Il était plus léger que Kid le croyait mais il devait tout de même se concentrer pour ne pas flancher.

— Bon, tu veux aller où ?

— Droit devant, dit-il en pointant du doigt un espace tout aussi vide que le reste.

Kid ne voyait pas ce qu'il y avait d'intéressant dans cette direction mais il sentait que Law manigançait quelque chose. Il suivit son indication, tout en essayant d'avoir l'air de maîtriser son souffle et de ne pas trembler sous son poids. Il se jura de se muscler pour ne plus avoir à subir ce genre d'humiliation.

Quand ils arrivèrent devant une pente qui aurait pu les précipiter de nouveau dans l'océan tant elle était raide, Law se détacha de lui et retomba gracieusement sur le sol. Il n'avait pas l'air gêné d'avoir à se mouvoir hors de l'eau mais d'après lui, la roche et le sable risquait d'endommager ses écailles. Kid s'impatientait un peu de ne pas savoir quel genre de surprise il lui réservait.

— Alors, qu'est-ce qu'on fait ici ?

Law se renfrogna, les bras croisés sur sa poitrine.

— Pour quelqu'un qui voulait voir du pays, tu n'es pas très reconnaissant.

— Ah si ! Si, bien sûr ! Mais euh, je me demande pourquoi tu as choisis de me montrer ce banc de sable.

Law lui lança un nouveau sourire narquois.

— Un banc de sable, ricana-t-il. Tu vas voir. Tu m'as demandé à quoi ressemblaient les monstres marins l'autre fois, tu te souviens ?

Kid opina du chef, sans comprendre. Law se fit un porte voix des deux mains et un son étrange quitta ses lèvres. Un son suraigu que Kid n'aurait jamais cru être capable d'entendre. Il repensa à ce que Killer lui avait dit sur les sirènes ; celles-ci, ainsi que les hommes poissons, étaient capables de communiquer avec les créatures de la mer. Il eut tout juste le temps de se demander à quel genre de créature il pouvait bien s'adresser, l'îlot se mit à trembler.

Le séisme était tel qu'il tomba à la renverse, les fesses dans le sable. Il eut peur mais le visage calme de Law le rassura un peu, et lui donna un indice sur la situation. Plus la terre tremblait et moins il voyait l'horizon. Une énorme créature sortait la tête de l'eau pour répondre à l'appel. Kid était bouché bée, jamais il n'aurait imaginé qu'un monstre aussi gros puisse séjourner dans les parages.

Il tourna son énorme museau dans leur direction et posa sur eux un regard curieux. Il avait une tête immense, semblable à celle d'un ours. Ou d'un morse, Kid n'était pas sûr. Il était trop estomaqué pour penser correctement. Law, appuyé sur ses avants bras, se traîna jusqu'à lui et lui caressa le bout du nez. La bête meugla de contentement.

— Il est mignon, non ? Il a gentiment accepté de nous porter.

Law avait l'air très fier de son effet de surprise. Kid se demanda s'il connaissait le monstre de longue date où si il était tombé sur lui par hasard pendant leur course sous l'eau. Il avait les jambes légèrement tremblantes. Même si cet animal avait l'air partiellement inoffensif, sa taille et son souffle suffisait à tenir n'importe qui en respect.

— C'est un roi des mers ? Demanda-t-il, toujours sous le choc.

— Oh, non ! Pas du tout. S'exclama Law sans cesser de sourire. Les rois des mers sont mille fois plus gros. Et je serai bien incapable de leur parler, ils me dévoreraient si je les approchais.

Kid se demanda s'il allait tourner de l'œil. Imaginer de telles créatures était vertigineux.

— Allez viens, il aime bien qu'on le gratte sur le nez.

Il hésita avant d'imiter Law. Le peu d'instinct de survie qu'il avait lui soufflait que c'était dangereux d'approcher son corps des mâchoire d'un animal aussi énorme. Mais Law savait sur quel bouton appuyer pour le faire réagir et quelle expression moqueuse adopter pour le faire sortir de ces gonds.

— Ne me dis pas que tu as peur ?

— Pas du tout ! Se vexa Kid, en se gonflant d'importance.

Il refoula sa peur tout au fond de lui et vint grattouiller la fourrure humide de la bête. Ses caresses conjuguées à celles de Law chassèrent une myriade de petits crustacés affolés et soulagea le monstre. Il exprima sa reconnaissance avec un énorme ronronnement.

— J'espère que ça te fera un bon souvenir à raconter, dit Law avec une intonation étrange que Kid n'était pas en état de remarquer.

— C'est certain, répondit-il, émerveillé.

/

Il avait noyé Killer sous son flot de paroles toute la soirée. Il avait eu peur que l'adolescent lui en veuille de ne plus passer autant de temps avec lui mais Killer n'était pas rancunier. Au contraire, il avait l'air amusé par toutes les histoires que Kid lui racontait. Il lui avait posé des dizaines de questions sur le monstre marin, que Kid s'était fait un plaisir d'illustrer pour lui avant d'en faire un jouet articulé dont il n'était pas satisfait. Il n'avait pas eu l'occasion de voir la totalité du corps du monstre et ne pouvait donc pas en faire une représentation totalement ressemblante.

Law l'avait encore emmené sous l'eau, un peu après avoir donné les fruits des arbres qui poussaient sur son dos au monstre. Il avait espéré lui montrer des bancs de poissons colorés et des paysages de forêts marines mais voir sous l'eau n'était pas aussi simple qu'on aurait pu le croire. C'est ainsi que Kid avait ajouté "fabriquer des lunettes de plongée" à sa longue liste de choses à faire.

Il était retourné voir Law encore plusieurs fois les jours suivants, dans l'espoir qu'il l'emmène à nouveau vivre de nouvelles aventures. Mais il l'avait trouvé différent, comme préoccupé. Il souriait moins, ses réponses à ses questions indiscrètes était bien plus agressives et il le quittait toujours sans prévenir, de la même façon qu'il s'était échappé la première fois. D'après Killer, il n'y avait pas de quoi s'alarmer. Law avait des tas de raison d'être sur ses gardes mais Kid craignait d'avoir fait quelque chose de mal.

Il était tellement gaffeur, peut-être qu'il avait fait une remarque de trop sans s'en apercevoir et l'avait mis en colère.

— Dans ce cas, pourquoi est-ce qu'il continuerait de venir te voir ? L'avait rassuré Killer.

Malgré ça, un sentiment de culpabilité continuait de le tourmenter. C'est pourquoi il avait décidé de lui offrir son cadeau aujourd'hui même, pour se faire pardonner si jamais il avait bel et bien commis une faute. Il avait passé toutes ses soirées dessus et après avoir recommencé une bonne dizaine de fois, il était enfin satisfait du résultat. Sa figurine était parfaite ! Il avait choisi de représenter un monstre marin sorti tout droit de son imagination ; il avait une queue de requin, des pointes aiguisées en guise d'aileron et une tête de taureau. Il avait tout donné pour lui faire les plus belles cornes du monde et une expression déterminée.

Il avait ajouté du verre aux autres matériaux pour lui donner un aspect brillant, similaire aux écailles de Law. Ça lui paraissait important, même s'il n'était pas sûr qu'il le remarquerait.

Lorsqu'il le rejoignit, il le trouva de nouveau maussade et nerveux et faillit renoncer à lui offrir ce présent. Par peur de choisir un très mauvais moment mais aussi par peur du rejet. Il avait l'habitude d'être repoussé ou d'être moqué pour des gestes ou des habitudes qu'il affectionnait. Et fabriquer des jouets, des statuettes, n'importe quoi tant que ça lui semblait "cool", c'était très important pour lui. Si Law avait une réaction condescendante ou moqueuse à ce cadeau, il n'était pas sûr de s'en relever.

D'un autre côté, il avait l'air si triste qu'il ne voyait pas d'autre moyen pour lui redonner le sourire. Les traits de son visage étaient tendus, il semblait ne pas avoir dormi depuis plusieurs jours et le moindre bruit le faisait sursauter. Il se demandait ce qui avait pu le mettre dans cet état et aurait volontiers pris les armes pour le venger ou le défendre s'il le lui avait demandé. A la place, il se tordait les mains dans tous les sens, sans avoir quoi dire pour soulager le poids qu'il avait sur les épaules.

— Qu'est-ce que tu as à te tortiller comme ça ? S'impatienta Law en lui prenant les mains pour les séparer. Tu me stresses.

— Rien ! C'est juste que je…

Kid récupéra ses mains avant que le contact de Law ne soit trop brûlant. C'était le coup de pouce dont il avait besoin pour se lancer.

— J'ai quelque chose pour toi.

Les yeux de Law s'illuminèrent d'étonnement. Kid pris sa besace sur ses genoux et, au lieu de lui donner directement sa figurine, il hésita. Il avait attendu ce moment avec impatience et maintenant qu'il était sur le point de lui offrir ce qu'il avait construit pendant des jours, il se trouvait pathétique. Son cadeau dont il était si fier lui semblait puéril et ridicule. Comment il avait pu croire qu'un jouet comme ça pourrait lui faire plaisir ? C'était un délire de gamin, rien de plus. Il allait sûrement lui rire au nez. Malgré tout, il n'avait plus le choix. Law le regardait avec curiosité et il avait déjà les mains crispées sur la figurine. Sans oser regarder Law dans les yeux, il lui tendit le jouet et pria pour ne pas le regretter.

— Cadeau, dit-il sans plus d'explication.

Law attrapa la figurine entre ses deux mains. Elle paraissait immense entre ses doigts fins. Kid aurait voulu lui expliquer toute la mythologie qu'il avait imaginé pour cette créature, lui parler des matériaux qu'il avait utilisé et pourquoi il les avait choisi mais il était muet comme une tombe. C'était la première fois qu'il offrait une figurine à quelqu'un et aussi la première fois qu'il envisageait qu'on puisse vraiment se moquer de ce qu'il faisait.

— C'est toi qui l'a fabriquée ? Demanda Law, la voix un peu lointaine.

Kid opina du chef. Il était rouge jusqu'aux oreilles, si Law décidait de se moquer de lui, il l'achèverait. Il se risqua à lever les yeux pour s'enquérir de sa réaction et fut immédiatement soulagé. L'expression de Law était tout sauf moqueuse, au contraire, il avait l'air aussi troublé que lui à présent.

Depuis le jour où ils s'étaient rencontrés, Kid ne l'avait pas vu rougir une seule fois. Jusqu'à maintenant. Ses joues creusées étaient joliment colorées alors qu'il contemplait le jouet avec douceur. Il passait son pouce délicat sur les extrémités pointues de la créature, perdu dans ses pensées.

— C'est la première fois qu'on me fait un cadeau, dit-il à voix basse.

Avant que Kid ne puisse compatir et peut-être tenter d'expliquer son geste, Law se jeta sur lui pour le prendre dans ses bras. Il n'était pas sûr de bien se souvenir de la suite de la journée ou de comment ils s'étaient séparés, son cœur s'était arrêté à ce moment là.

/

Le lendemain, Kid se réveilla avec des papillons dans le ventre. Il se jura de ne pas en souffler un mot à Killer, de peur de se faire chambrer pour le restant de ses jours.

Mais ça n'avait pas l'air d'être dans ses projets. Il était perché à côté d'une "fenêtre" de leur tanière — une simple ouverture parmi les morceaux de tôle empilés les uns sur les autres — et contemplait le paysage d'un œil méfiant. Même Pirate, assis à ses pieds, avait l'air grave. Conscient qu'il se passait quelque chose, Kid les rejoignit.

— Qu'est-ce qu'il se passe ?

— Regarde, dit Killer en s'écartant du hublot. Tu vois le bateau qui est amarré ?

Kid grimpa sur une caisse de bois et passa la tête par la fenêtre. Un navire qu'il n'avait jamais vu auparavant stationnait dans le port. Il était flambant neuf, rien à voir avec les épaves habituelles de la Marine.

— Il a eu de la chance d'arriver ici en un seul morceau, plaisanta-t-il.

— Ce n'est pas de la chance, tu vois le drapeau avec les cinq points ?

— Oui, et alors ?

— C'est un bateau du gouvernement mondial.

Il n'eut pas besoin d'en dire plus. Kid ne savait pas grand chose sur le gouvernement en dehors du fait qu'ils étaient les grands chefs du monde et que l'île où lui et Killer se trouvaient n'était pas officiellement sous leur juridiction. Mais il en savait assez pour savoir que leur présence était inquiétante et qu'il était plus prudent de ne pas traîner dans les environs du port tant qu'ils seraient là. Il avait entendu trop d'histoires terribles pour ne pas s'en méfier. Sa curiosité aurait pu le pousser à aller au devant du danger mais Killer, dont il soupçonnait la télépathie, l'en dissuada aussitôt.

— N'y pense même pas, dit-il en lui tirant l'oreille.

— Aïe ! J'ai encore rien fait.

— Je te connais, tu ne dois surtout pas t'approcher de ce bateau. C'est clair ?

— Oui, oui, ça va ! Lâche moi ! Qu'est-ce qu'ils viennent faire ici de toute manière ?

Killer le lâcha quand il fut convaincu que Kid ne tenterait rien de stupide.

— Comme la Marine a tout préparé pour leur arrivée je me pose la question. Ils font sûrement un arrêt pour se ravitailler mais c'est quand même bizarre. Crois moi, il ne faut pas s'approcher d'eux.

Kid ne chercha pas à le contredire. Il jura de ne pas s'approcher de la ville. Cette promesse serait facile à tenir dans la mesure où il n'y était pas allé depuis des jours. Il ne pensait qu'à Law et à rien d'autre. La plage était son seul objectif pour les mois à venir. Aujourd'hui ne ferait pas exception. Il empaqueta son nécessaire habituel, prêt à partir, sentant le regard de Killer dans son dos.

— Quoi ? Grommela-t-il, l'oreille encore douloureuse.

— Tu ne vas pas aimer ce que je vais te dire.

— Dis le quand même.

— Tu devrais dire à Law de partir.

Son sang ne fit qu'un tour. De façon tout à fait puérile, sa colère se dirigea vers Killer.

— Sûrement pas !

— En allant le voir maintenant tu risques de le mettre en danger. Je ne suis pas spécialiste mais les sirènes et le gouvernement mondial, c'est pas un bon mélange.

Kid l'ignora et détala sans demander son reste. Il était hors de question qu'il renonce à voir Law ou qu'il lui dise de s'en aller. Il savait au fond de lui que Killer avait raison mais il était incapable de prendre une telle décision. C'était injuste de le chasser et c'était encore pire de l'imaginer loin de lui pour le reste de sa vie. Ça n'avait rien de logique ou de raisonnable et c'était bien pour ça qu'il ne pouvait s'y résoudre.

De façon parfaitement égoïste, il était incapable de renoncer au bonheur que ces derniers jours lui avaient procuré quand bien même la sécurité de Law était en jeu. Il avait réfléchit à plusieurs arguments à opposer à l'avertissement de Killer et il préférait y croire dur comme fer. Ça lui évitait de se poser trop de questions et d'envisager les adieux.

Il prit le chemin de la plage de façon parfaitement automatique et arriva à leur point de rendez-vous habituel en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Il s'installa tranquillement entre les rochers et sortit de quoi déjeuner en attendant l'arrivée de Law. Il lui garda le seul fruit frais qu'il avait pu trouver et projeta de le lui offrir.

La chaleur était particulièrement étouffante ce jour là. Le soleil brûlait tout sans pitié. Mais à force de passer ses journées au bord de l'eau — et de protéger sa peau — Kid arborait maintenant un joli teint hâlé et était entièrement couvert de tâches de son. Ses épaules et ses bras étaient joliment mouchetés, ils les auraient détestées si Law ne lui avait pas dit que c'était "mignon". Il était probablement le seul à pouvoir lui dire qu'il était mignon sans recevoir une pierre au visage d'ailleurs.

Il termina son repas sans trop s'alarmer du retard de son ami. La dernière fois qu'il avait un peu tardé, il l'avait emmené en balade et il avait passé une des meilleures journées de sa vie. Ce qui l'inquiétait était la présence d'un groupe d'adolescents aux allures agressives. Ils riaient très fort et se frappaient mutuellement avec des bâtons "pour rire". Kid les connaissait ceux-là. Et il les détestait.

Il avait déjà essayé de s'intégrer à leur bande et n'avait reçu que des coups de pied en plus des humiliations habituelles. Si Killer n'était pas intervenu pour le tirer de là, il s'en serait sorti avec plus qu'un nez cassé dont il gardait encore la marque. Heureusement, ils n'avaient pas l'air de s'intéresser à lui. Ils allaient et venaient sur le sable, sans but apparent. Kid auraient préféré qu'ils fichent le camp mais comme Law était en retard, ce n'était pas encore un réel problème.

/

Maintenant, il commençait à être inquiet. Il avait attendu tout l'après-midi sans que Law ne pointe le bout de son nez. Le soleil commençait à décliner et il n'y avait même pas un remous dans les vagues pour lui donner l'illusion que son ami triton approchait. Il essayait de se rassurer autant que possible ; il avait eu un empêchement, peut-être qu'il lui réservait une nouvelle surprise qui avait nécessité plus de temps, peut-être qu'il était fatigué et était resté se reposer et qu'il le lui expliquerait le lendemain.

Mais l'avertissement que Killer lui avait donné quelques heures plus tôt l'empêchait d'être complètement serein. Le bateau du gouvernement dans le port avait-il quelque chose à voir avec son absence ? Il espérait de tout son cœur que non.

Un autre fait qui exacerbait sa nervosité : le groupe qui avait arpenté la plage toute la journée avait disparu d'un seul coup sans laisser de trace. Il ne savait pas pourquoi, mais le silence de leur départ le mettait mal à l'aise. Il avait peur qu'ils surgissent de n'importe où pour lui tomber dessus et ce n'était pas le moment.

Il renonça à attendre quand le soleil frôla l'horizon. Il était toujours plus prudent de trouver un abri avant qu'il ne fasse complètement nuit. Killer devait s'inquiéter lui aussi, ce n'était pas la peine qu'ils soient deux à se ronger les sangs. Il bondit de son rocher et, dans un dernier espoir d'apercevoir Law quelque part, il prit un autre chemin. Afin de rallonger au maximum le temps qu'il pouvait passer sur la plage et s'assurer de n'avoir rien raté.

Il avançait en traînant les pieds, relevant le menton uniquement pour vérifier qu'il ne ratait rien d'important. Il avait parcourut deux cent mètres avant que des voix n'attirent son attention. Il reconnut certains des ados qu'il avait observé plus tôt dans la journée ; ils avaient toujours leurs bâtons mais ils avaient l'air d'avoir été chahutés en dépit de leurs sourires victorieux.

Il étaient réunis autour d'une masse informe que Kid ne pouvait pas identifier à cette distance mais un horrible pressentiment le saisit aux tripes. Comme ils ne l'avaient pas repéré il réussit à s'avancer discrètement, assez près pour poser ses yeux sur l'objet de leur convoitise et entendre leur conversation.

— Ah, il m'a fait mal. Je crois que j'ai un truc de cassé, se plaignit un premier.

— Arrête de geindre, pense à la récompense que les types du gouvernement vont nous donner pour ça !

— Comment on va le ramener ? Il ne va pas se laisser faire…

— On va le laisser là et toi tu vas aller prévenir quelqu'un pendant qu'on le surveille, ordonna le chef.

L'un des adolescents se détacha du groupe et remarqua enfin Kid.

— Eh, c'est le morveux de la décharge ! D'où il sort ?

Kid ne trouva rien à répliquer pour justifier sa présence et se sortir du pétrin. Ses yeux étaient fixés sur Law, piégé au sol dans un filet de pêche lesté. Il était mal en point et une longue traînée de sang séché lui barbouillait le visage. Son expression changea quand il reconnut Kid, elle passa de la souffrance à la peur. Il essaya de le convaincre de s'enfuir en articulant un "va t'en" silencieux. Mais il en était hors de question.

— Qu'est-ce que vous allez lui faire ? Gronda-t-il en connaissant déjà leur réponse.

Le groupe d'adolescents n'avaient pas l'air content que quelqu'un d'autre soit témoin de la capture de Law. Le chef du groupe, bâton en main, lui fit face et se fit plus menaçant que jamais. Kid ne bougea pas d'un poil.

— Ça te regarde pas, nabot. Et toi, qu'est-ce que tu attends ? Fais ce que je t'ai dit.

Le messager se souvint de sa mission et parti en courant vers le village. Kid l'ignora, toute son attention était concentrée sur Law. Le pauvre essayait de se dépêtrer du filet mais d'autres gamins le maintenait au sol en le piétinant.

— Lâchez le et foutez le camp, ordonna Kid, d'un ton menaçant dont il ne se soupçonnait pas capable.

Il utilisa son pouvoir et appela à lui tous les objets métalliques du secteur. Il n'y avait pas grand chose d'utilisable dans ces débris mais un vieux couteau de pêche émoussé lui parvint. Il s'en empara et le brandit devant lui en guise d'épée.

Tous les gamins s'esclaffèrent devant l'image parfaitement ridicule qu'il leur renvoyait.

— Tu comptes faire quoi avec ça ?

— Ton pouvoir ne sert vraiment à rien, se moqua le chef en renforçant sa poigne sur son bâton.

En d'autres circonstances, Kid serait parti, impuissant, mort de honte et blessé par les rires cruels mais pas cette fois. Il y avait Law dans l'histoire. Il les fusilla du regard et les imagina couverts de sang eux aussi. S'il seulement il avait été plus grand et plus fort, il les aurait suspendus par les pieds et roués de coups pour avoir osé lever la main sur Law.

— Dégagez je vous dis, répéta-t-il, assez fort pour s'effrayer lui-même.

— Quoi ? Tu veux la récompense pour toi tout seul ? Alors là tu rêves, espèce de… AH !

Le chef poussa un cri de douleur quand Law lui écrasa un rocher sur la cheville. Il s'effondra et ses amis, surpris par cette riposte inattendue, se précipitèrent pour le punir. Ils tentèrent de l'assommer à coups de bâtons. Le chef tenta vaguement de les en empêcher…

— Arrêtez ! Il ne faut qu'il soit trop abîmé !

… Mais prenait tout de même plaisir à voir Law recevoir une correction pour lui avoir fait mal. Kid sentait son sang bouillir de rage. La colère monta encore et encore jusqu'à ce qu'elle explose.

— NE LE TOUCHEZ PAS !

Il était prêt à leur foncer dessus et mettre toute sa rage dans la lame de son vieux couteau mais il n'eut pas besoin de faire quoi que ce soit. Ils s'écroulèrent tous d'un seul coup, sans prononcer un seul mot. Kid resta planté là, dans sa position défensive, encore quelques secondes avant de comprendre qu'ils étaient évanouis. Il regarda autour de lui, persuadé de voir l'inconnu responsable de cette attaque surgir de derrière un rocher, mais il n'y avait personne.

Law le fixait avec de grands yeux choqués.

— C'est toi qui a fait ça ! Lui dit-il.

— Non, je ne comprends pas…

— C'est toi, je te dis. Aide moi, vite !

Kid ne discuta pas et se jeta sur le filet pour libérer son ami. Le couteau était vieux mais il pouvait encore sauver Law de ses entraves. Il fallait faire vite avant que le messager ne revienne avec des renforts.

/

Kid avait pris Law sur son dos et l'avait emmené le plus loin possible, parmi les rochers les plus escarpés et les plus difficiles d'accès. Du moment que Law pouvait rejoindre l'Océan et disparaître avant que les types du gouvernement ne puisse voir "la sirène". Law était amoché mais prétendait ne pas souffrir de quoi que ce soit. Kid le soupçonnait de taire sa douleur pour ne pas l'inquiéter mais le coup qu'il avait pris sur la tête l'avait drôlement affaibli.

Ils restèrent tous les deux dans un recoin sombre, juste le temps de reprendre leur souffle. Kid ne comprenait pas ce qu'il s'était passé mais s'il n'y avait pas eu cet évènement étrange, qui sait ce qui se serait passé. Il s'en voulait de n'avoir rien remarqué, de ne pas avoir eu assez de cran pour frapper ces brutes, d'être aussi petit et surtout : de ne pas avoir écouté Killer.

— Merci de m'avoir aidé, marmonna Law, visiblement trop fatigué pour le dire à voix haute.

— Tu dois t'en aller tout de suite, répondit Kid.

Law était surpris. Son visage ensanglanté faisait culpabiliser Kid de le chasser de cette façon mais c'était pour le mieux. Killer avait raison depuis le début, il devait mettre ses sentiments de côté. Même si ça impliquait de lui faire de la peine et ne plus jamais le revoir.

— Pourquoi ? Bafouilla Law, un peu vexé.

— Un bateau du gouvernement a accosté ce matin et l'autre idiot de toute à l'heure va revenir avec d'autres gens pour te capturer. Il faut que tu disparaisses avant ça ! Vite !

Law lui donna l'impression de vouloir répliquer mais il ne prononça pas un mot. Son regard se perdit dans le vide.

— Je sais, dit-il alors. Mais si je m'en vais, je ne reviendrai pas.

Ce fut au tour de Kid de baisser les yeux. Il n'était pas prêt pour cette discussion, il avait à peine envisagé la possibilité de son départ et maintenant c'était concret. Il n'avait pas du tout envie de lui dire au revoir et savait encore moins comment le faire. Mais il n'y avait pas d'autre choix. Il avait changé d'avis, il préférait ne jamais le revoir, tant qu'il restait en sécurité.

Kid voulait dire quelque chose, lui exprimer sa reconnaissance et lui dire combien il avait aimé passer du temps avec lui, que c'était un ami précieux… Qu'il avait tendance à perdre complètement la boule en sa présence et que sa proximité physique lui donnait des palpitations. Finalement il ne dit rien. Il restèrent là, dans les rochers, en silence. Tous les deux tristes que cette aventure arrive à sa fin.

Law fut le premier à reprendre la parole. Il avait un regard mélancolique mais un sourire bienveillant flottait sur ses lèvres.

— Moi aussi j'ai quelque chose pour toi, lui annonça-t-il.

Kid se redressa avec curiosité. Il essaya de faire appel à la raison et de lui dire que ce n'était pas le moment mais il n'y parvint pas.

— Attends moi, j'en ai pour une seconde.

— Non, ne bouge pas d'ici ! Si tu te fais prendre ?

— Dans l'eau je ne risque rien du tout. Je ne vais pas loin, jura-t-il devant le visage inquiet de Kid.

Il se jeta à l'eau. Kid fixa les remous là où il avait plongé et fit de son mieux pour ne pas cligner des yeux, il ne voulait surtout pas le perdre de vue. Il savait que ça ne servait à rien mais c'était le seul moyen qu'il avait pour garder un semblant de contrôle sur la situation. Même si Law affirmait qu'il était celui qui les avait assommés, il se sentait profondément faible et incapable.

C'est avec un grand soulagement qu'il le vit réapparaître à la surface. Le sang sur son visage était parti et il n'avait plus l'air trop mal en point mais il ne pouvait s'empêcher de s'inquiéter.

— Assied toi et ferme les yeux, lui demanda-t-il en remontant sur les rochers.

Kid, toujours fébrile, était un peu agacé. Il avait peur pour lui et il avait la sensation qu'il ne le prenait pas au sérieux. Il n'arrivait pas à apprécier son attention. Néanmoins, il obtempéra. Il restait curieux de savoir ce qu'il avait ramené. Il ferma les yeux et attendit.

— Ne bouge pas et ne rouvre les yeux que quand je te le dis, ok ?

Il marmonna en guise de réponse, à la fois impatient et inquiet. Il sentait que Law était proche de lui. Un frisson le gagna quand il le sentit lui mettre quelque chose autour du cou. Un poids vint alourdir les épaules de Kid.

— C'est bon, tu peux regarder.

Kid ouvrit les yeux pour contempler ce qui lui tirait sur la nuque. C'était une énorme paire de lunettes, aux verres solides, tenue par une grande bande de cuir souple. Il la prit entre ses mains pour l'observer plus attentivement. Il n'aurait pas pu en concevoir une semblable et celle-ci avait l'air extraordinairement résistante. Il interrogea Law du regard.

— Comme ça, si un jour tu tombes à l'eau, tu pourras me voir quand je te sauverai la mise.

Toute la tension que Kid avait accumulée s'envola aussitôt. Il était bien plus touché qu'il ne pourrait jamais l'admettre. Il répondit à son sourire par un air enchanté. Il releva la paire de lunettes pour les mettre sur son front mais elle lui retombèrent lourdement sur le nez.

— Aoutch, grogna-t-il. Elles sont un peu grandes pour moi…

— Je n'ai pas pu trouver mieux, ce n'est pas de ma faute si tu es aussi maigrichon.

— Je vais grandir, tu vas voir.

— Je n'y crois pas une seconde.

Maintenant que Kid portait son cadeau autour du cou et que le moment de se dire au revoir était venu, il était démuni. Il ne savait pas quoi dire, ni quoi faire. Il se contenta de dire ce qui lui semblait sans risque.

— J'en prendrais soin, promit-il en laissant les lunettes retomber sur sa poitrine.

— Je sais, répondit Law.

Des éclats de voix retentirent non loin d'eux et rappela à Kid qu'ils étaient dans l'urgence.

— Vite ! Sauve-toi maintenant !

Law glissa dans l'eau mais il resta à la surface encore un instant. Ni l'un ni l'autre n'avait envie de se dire au revoir. Kid s'allongea sur la pierre, à la fois pour se dissimuler aux yeux des ennemis, à la fois pour se mettre au niveau de Law.

— Tu crois qu'on se reverra ? Osa-t-il demander.

— J'en sais rien, dit Law en haussant les épaules. Si un jour tu quittes cette île, qui sait.

— C'est ce que j'avais en tête.

— En espérant que tu survives au voyage.

Kid se vexa puis lui adressa un sourire de défi.

— Non seulement je vais survivre mais quand tu me reverras je serai plus grand et beaucoup plus costaud que toi et tu feras moins le malin.

— Je serai incapable de te reconnaître alors, pour moi tu seras toujours ce petit rouquin avec des grandes oreilles.

Kid avait envie de pleurer. Qu'est-ce qu'il devait dire maintenant ?

— Bon, ben… Au revoir ?

Il se sentait nul de le dire comme ça mais il n'y avait pas d'autre façon de le faire. S'il avait pu il l'aurait emmené avec lui dans son repaire, il lui aurait présenté Killer et Pirate, ils auraient formé le meilleur trio de l'univers et peut-être, s'ils avaient eu plus du temps, qu'il aurait eu le courage de lui tenir la main.

Law avait l'air plus bouleversé que lui par ces adieux, il ne put prononcer un seul mot. Il eut un sourire triste puis, sans prévenir, il se hissa sur ses avants-bras pour atteindre Kid. Il lui déposa un léger baiser sur les lèvres.

Le cœur de Kid manqua un battement. Il sentit la fraîcheur et la délicatesse de sa bouche qui se pressait sur la sienne et n'eut pas la possibilité de réagir. Il le sentit lui échapper cinq secondes plus tard, alors qu'il disparaissait dans l'Océan.

Il resta hagard encore deux minutes après son départ, traversé par des centaines d'émotions à la fois. Il aurait voulu pleurer, ou exploser de joie, mais il était trop étourdi pour faire le moindre mouvement. Il ne put rien faire d'autre que fixer la mer calme et le reflet de la lune qui commençait tout juste à luire dans le ciel. L'odeur de Law flottait encore autour de lui et la sensation délicieuse qu'il lui avait laissé avec ce baiser ne le quittait pas. C'était comme s'il avait emporté avec lui toutes ses pensées négatives et sa peur.

Il ne savait pas s'il le reverrait un jour mais maintenant cette pensée lui faisait moins mal.

Il serra contre lui le dernier cadeau qu'il lui avait laissé et sourit de plaisir. Il se releva, tendit l'oreille pour s'assurer que la voie était libre — il entendait une dispute et songea au pauvre messager qui devait expliquer pourquoi la sirène promise n'était plus là et pourquoi tous ses amis étaient dans les vapes — puis il se mit en route.

Killer devait se demander où il était passé. Il se demandait ce qu'il allait penser de sa nouvelle histoire. Et de son nouveau projet. S'il prenait la mer dans quelques années, est-ce qu'il le suivrait ?