"J'aperçu pour la première fois Slaydo sur Khulan, au début de la mi-année 755, pour son intronisation et la signature de la charte de croisade. Je n'avais jamais rencontré de maître de guerre avant –ou de seigneur-militant, d'ailleurs- , et en toute honnêteté, j'ignore à quoi je m'attendais. Il était plus petit qu'il laissait à dire, et bien plus simple que le faste entourant le moindre de ses pas. L'armée de généraux flagorneurs qui le harcelait constamment voyait en lui un guerrier, un tacticien de génie ; j'ai croisé son regard une fois ce soir-là –la première et unique- et pour ma part, j'y ai vu un rêveur. Bien que j'aurais dû éprouver du respect à son égard, j'en ai conçu une certaine affection.[…] Ma proximité avec le général Curell et mon appartenance à son état-major m'avait permis d'accéder à ce gala réservé aux officiers de haut-rang, et de bien des façons il fut mémorable, de ceux que l'on n'expérimente qu'une fois dans sa vie ; mais une fois ma curiosité satisfaite, le temps devint long…"

Journaux III, iii, 2

Le jeune officier n'était pas étranger au faste. Le haut-commandement de Grancastel Prime, sur sa planète natale, donnait régulièrement de somptueux banquets dansants pour ses officiers d'état-major –une manière comme une autre de surveiller leurs loisirs–, et bien qu'il n'en fut pas un assidu participant, il avait vécu quelques-uns d'entre-eux. Tenues dans de grandes galeries étincelantes d'or et d'argent, sous les vastes fenêtres cristallines et devant les nombreuses œuvres d'arts qui en ornaient les murs d'ouslite ocre, ces fêtes duraient parfois plusieurs jours, alternant repas chargés de mets fins et danses d'apparat où l'on voyait voleter dans tous les sens les soieries blanches des courtisanes désireuses d'attirer l'œil d'un beau militaire.

Mais rien n'aurait pu le préparer à l'opulence et à la distinction d'un événement comme il n'en arrivait qu'une fois par millénaire, au sein même d'un palais de gouverneur de secteur, ici bien-nommé la Citadelle Blanche-azur de Khulan. Située au sommet d'une montagne baignée d'un bord par les lueurs du matin, et de l'autre par celles du soir, illuminant les fêtes données d'un côté ou de l'autre en fonction de l'heure de la journée, ses grands murs filés d'or brillaient au reflet des neiges éternelles de ses pentes. Un immense dôme invisible isolait la structure du froid des hauteurs, permettant aux invités et aux visiteurs de bénéficier à toute heure d'une température confortable et d'une vue imprenable. On y accédait par son arête tombante, qui descendait jusqu'aux contreforts par le moyen d'un escalier ornementé aussi large qu'un baneblade, gardé par les impassibles statues des grands personnages du secteur Antigone. Ainsi solidement perché, il reliait le palais du gouverneur aux faubourgs de la haute-ruche Peyrepertus, quelques six kilomètres plus bas. Bien sûr, un service de funiculaire permettait de s'affranchir de la longue ascension, et c'était le moyen privilégié des nobles et des riches ; le wagon offrait également de les déposer cinquante mètres avant le parvis du palais, afin qu'ils apprécient un peu de marche et la fierté de passer à pieds devant les gardes gouvernementaux qui filtraient les arrivées.

Macaroth, lui, était venu avec une avance convenable, ayant choisi de s'avancer à mi-trajet avant de descendre du funiculaire pour profiter d'une petite randonnée offrant le panorama d'un des plus puissant monde-ruche de ce secteur. Il ne se dénotait pas tant que ça des autres, et ressemblait pour beaucoup aux ruches de Versay. Le monde-forteresse était plus subtilement organisé pour la guerre, avec ses successions de hautes murailles en étoile et ses batteries de canons, mais il était lui aussi chargé de blocs d'habitations entassés les uns sur les autres, de manufactorums fumants et de grands bâtiments gothiques d'une destination ou d'une autre dans la plus pure tradition impériale. Sa défense contre l'envahisseur, conclue quelques mois plus tôt, avait été si formidable que les affres de la guerre étaient assez peu visibles. La majorité des affrontements s'étaient déroulés aux faubourgs de la ruche, et les autres mondes du système, comme Khulan II et Khulan Extensio, avaient plus mal vécu l'invasion ennemie. Dans les faits, ce n'était pas ici, à Peyrepertus, solidement protégée par de grandes chaînes montagneuses, que les tentatives adverses s'étaient finalement brisées, mais sur Khulan II au terme d'une magistrale opération de la 9ième Division qui fit chuter toute la cohésion de leur force de frappe ; on pouvait toujours quelque peu ressentir cette atmosphère de résilience et de dévastation qui habitait la ruche et ses habitants. Malgré tout, cette balade lui fit du bien après les longues semaines de transit dans le warp et les journées de travail à préparer les prémices de cette entreprise gigantesque, et il la réalisa avec un certain plaisir.

Après presque deux heures d'une marche calme, il déboucha enfin sur la grand-place, qui fourmillait d'une activité contenue. Des colonnes d'officiels, de militaires et de nobles privilégiés d'origines variées marchaient lentement en parlant et en chuchotant, et remontaient calmement les allées parsemées de fontaines, de statues commémoratives et de stations de défense anti-aérienne ; ils se dirigeaient tous vers l'entrée principale du palais, où une nuée de servocrânes filtrait les entrées sous la direction de plusieurs technoprêtres affairés.

Et la sécurité, aujourd'hui, était tout simplement formidable. Plusieurs détachements des troupes d'élites Antigonnaises et des Tempestus Scions se partageaient la surveillance sous l'œil impassible d'une trentaine d'immenses Space Marines parés de cinq héraldiques différentes, qui formaient une intimidante haie d'accueil sur le parvis central de l'accès principal. Les connaissances de Macaroth sur les mythiques anges de l'Empereur étaient limitées, et l'Adeptus Terra rendait sciemment compliqué le fait d'en apprendre beaucoup à leur sujet. Au cours de sa carrière, il n'en avait encore jamais vu en vrai, sauf de très loin lors d'une opération délicate dans le sous-secteur Italan, quelques années auparavant. Le long de l'allée centrale qui donnait sur le grand vestibule et sous chacune des dix grandes statues d'anciens héros se tenait un représentant de chapitre, face à son frère, chacun porteur d'épée et d'un pavois ornementé de ses couleurs. Leurs armures amoindrissaient la taille des statues brillantes, les rendant fades et ternes face à l'impérieuse présence de la céramite platée et du crépitement bleuté des halos de fer. Tous portaient leur heaume, qui n'était perturbé d'aucun mouvement. Macaroth se permit de les observer un peu.


Les premiers frères étaient d'argent, avec un serpent bleu entrelacé sur fond blanc, bordé de rouge. Ils portaient leurs armes avec rigueur, comme à la première parade d'un nouveau diplômé voulant faire la fierté de ses professeurs.

Les seconds étaient presque entièrement d'un violet allant vers le mauve, mais leurs bras et leurs casques étaient d'un argent rappelant les premiers. Le pavois portait un symbole de crâne blanc entouré de trois épées, sur fond vert foncé.

Les troisièmes, à mi-parcours, étaient si sombres qu'il aurait été aisé de les manquer, si ce n'était la bordure rouge de leur épaulière droite. Ceux-ci ne portaient pas de pavois, mais tenaient leur épée, aussi terne que le reste, à deux mains. À moitié cachés dans l'ombre de leurs frères du dessus, leur présence instillait une inénarrable terreur, comme un conte pour enfants prêt à surgir des ombres pour devenir réalité.

Les quatrièmes étaient d'un jaune tirant sur l'ocre, et le poing noir en relief sur leurs boucliers de siège irradiait d'une fierté venue des âges. Ils se tenaient, plus grands et plus larges que les autres, dans d'antiques attirails marqués par les batailles ; ils portaient ces vieilles blessures comme autant de preuves de résilience, tels d'impénétrables bastions que l'on ne parvient pas à briser par la seule force brute.

Les derniers, au sommet des marches, étaient d'un blanc laiteux, et l'épée de ces frères-ci était plutôt une grande lame courbe, à un seul tranchant, avec une garde oblong. Leur héraldique était au reflet des motifs d'éclairs couleur sang que l'on pouvait trouver sur leurs armures, et sertissait un rectangle jaune bordé de rouge. Ils semblaient moins enclins que les autres à l'impassibilité, et Macaroth pouvait jurer que l'un d'entre-eux avait légèrement tourné le regard vers lui alors qu'il l'admirait.


Marcher au milieu de tant de ces demi-dieux de métal, plus que la majorité des autres humains ne pouvait prétendre voir en plusieurs vies, lui fit se sentir bien plus privilégié qu'après avoir été accepté à la Progenium de Grancastel malgré ses propres origines. Rares étaient les officiers montant ces marches qui ne se sentaient pas dans de pareilles conditions, et le silence était presque de mise lorsqu'il fallait croiser cette formidable haie d'honneur à l'entrée du palais. Tous ces hommes et femmes habituellement si fiers honoraient un respectueux silence à ce passage, où il était fréquent d'être scannés plusieurs fois par divers cordons de sécurité afin de certifier l'authenticité de sa présence.

Macaroth ne doutait d'ailleurs certainement pas que la sécurité ne se limitait pas à ce seul endroit, et que presque aucun autre lieu dans tout le secteur n'était mieux protégé que le palais à cet instant précis. Il pouvait deviner les innombrables patrouilles sur les toits, les systèmes de surveillance redondants aux divers accès, et voir les appareils de la Marine, de l'Aeronautica et du Militarum survoler paresseusement la zone aérienne, parés à toute éventualité venue des airs. Un grand et antique cuirassé de la flotte Obscurus, aux côtés d'une barge de bataille jaune, étaient visibles en moyenne atmosphère, louvoyant entre les nuages, tels d'imposantes mères protectrices projetant toute leur attention sur le palais, quelques dizaine de kilomètres plus bas ; on pouvait deviner que tous leurs détectaugures s'affairaient à y coordonner les efforts de sécurité des quelques milliers d'hommes et de femmes qui en étaient chargés.

Au centre de toute cette attention, le gala s'apprêtait à se tenir. Véritable rassemblement de toute la junte militaire de plusieurs divisions de Segmentum, un tel dispositif s'y justifiait amplement. Quiconque de mal intentionné ayant connaissance de cet événement pouvait planifier le plus formidable acte terroriste de ces derniers siècles, et il n'aurait pas à être parfaitement réussi pour être efficace. Macaroth préférait ne pas y penser. Une fois les principales lignes de défenses extérieures traversées, il se retrouva enfin en une zone où la présence des militaires en armes n'était plus qu'une question d'apparat et de cérémonie, et il se surprit à se détendre tant le sentiment que projetait cette armada était un poids écrasant, étouffant, et radicalement dissuasif.

Le seul vestibule du palais était déjà plus large que beaucoup d'entrepôts du Munitorum. Son plafond ouvragé de bas-reliefs était chargé des étendards de toutes les divisions présentes, et de ceux, lourds et couverts d'inscriptions honorifiques, des chapitres Space Marines qui allaient accompagner la croisade. Leurs noms étaient brodés en lettres épaisses entre les maximes en haut-gothiques, et Macaroth pu ainsi apprendre les apprendre : Imperial Fist, Silver Guard, Iron Snake, Raven Guard et White Scar. Il put aisément associer les motifs et couleurs aux frères qui se tenaient là-dehors. Pendant plusieurs minutes, il les observa se balancer doucement et briller sous la lumière de différents projecteurs ; il savait qu'il ne les reverrait peut-être jamais.

Lorsqu'il put l'en détacher des bannières, son regard parcourut le vestibule. Beaucoup d'invités formaient ici des cercles de conversations en divers endroits dans l'attente de leurs camarades de soirée sous les immenses toiles d'art militaire, et le jeune officier se sentit plus attiré par l'observation de ces dernières que par la perspective du moindre échange avec ses semblables.

Celle qui ornait le mur soutenant l'escalier central avait été choisi avec le plus grand soin par un maître de cérémonie soucieux de faste et de cohérence. Nommée Sacre du Maître de guerre, elle illustrait sur une surface aussi grande qu'un mur de hab l'antique intronisation d'un prédécesseur Space Marine de Slaydo, pour une croisade si grande qu'elle, disait-on, ébranla la galaxie elle-même, posant les piliers de l'Imperium tel qu'on le connaissait aujourd'hui. Cette toile était un classique de peinture qui ornait nombre d'institutions militaires, réalisée par Daius Jaclouis, une référence immanquable, chef de file du classico-gothisme officiel de l'Imperium, et artiste des anciens temps au parcours controversé. On murmurait en coulisses que cette œuvre-ci, particulièrement, aurait subi contre son gré de nombreuses modifications, pour des raisons obscures perdues dans les âges. Il était vrai que seul l'Empereur-Dieu, focus central de la pièce, y était formellement identifiable dans toute sa gloire d'antan, et que le receveur de son pouvoir se trouvait de dos dans une armure aux formes incompréhensibles, comme si la lumière dont irradiait le maître de l'Humanité ne faisait que couler autour de lui sans plus l'atteindre. Beaucoup d'éléments donnaient le sentiment confus d'avoir été déplacés, arrangés de force et réintégrés entre deux accès de frustration. Bien sûr, ce tableau n'était qu'une copie, et l'impression était lointaine, intangible ; mais celui qui l'avait réalisé avait dû avoir accès à la pièce originale pour cela, car Macaroth le trouva étonnamment précis, reproduit avec soin et avec un sens du détail qui honorait son peintre.

— Belle pièce, n'est-ce-pas ? Bardello s'y est visiblement dépassé. Il voulait faire honneur au travail du maître, semble-t-il, » s'éleva derrière lui une voix qu'il connaissait bien.

— En effet, mon général. Il y a beau en avoir autant d'exemplaires qu'il n'y a de planètes dans l'Imperium, elle fait toujours autant impression. Il y a cette compétition qui les opposent tous, à vouloir égaler l'œuvre originale, et comme c'est toujours pour agrémenter des lieux de haute extraction, il est rare que les copies soient pâles et sans saveur.

Curell rejoignit sa hauteur, et Macaroth accepta d'un léger déplacement vers la gauche l'irruption de son supérieur dans son espace de réflexion. D'un accord tacite ils apprécièrent un peu plus longtemps l'œuvre d'art sans reprendre tout de suite la conversation, s'imprégnant de sa composition de stries colorées, de ses formes floues superposant clair et obscur, des diverses représentations de géants d'acier et de plus modestes humains sur ce tableau d'un grand moment d'Histoire militaire.

— Nous y sommes, n'est-ce-pas ? Le début officiel d'un nouveau chapitre pour l'Imperium et les Mondes de Sabbat, » finit par annoncer solennellement Macaroth, en brisant le silence relatif qui s'était instauré entre eux alors qu'ils tentaient de trouver un semblant de calme dans ce vestibule bondé.

— Oui, mon ami. Quelle qu'en soit l'issue, je suis convaincu qu'elle marquera les esprits de ce millénaire, et de celui qui suivra. Nous sommes le seul espoir pour les citoyens opprimés de Sabbat, enfin, ceux qui n'ont pas déjà été rendus fous par l'occupation du Grand Ennemi.

— Ne les faisons pas attendre, alors. Célébrons notre maître de guerre, et allons les en délivrer.


Haute d'une centaine de mètres et large comme un bloc d'appartements, la grand-salle du palais gouvernemental était aussi la pièce architecturale la plus spectaculaire de Khulan. En face d'une grande nef légèrement inclinée, trois étages de la plus pure ouslite étaient constitués en scène, et servaient généralement à accueillir les personnages centraux des cérémonies et autres célébrations qui s'y tenaient. Adossés aux deux premiers niveaux, des cordons de Scions aux uniformes impeccables montaient la garde tout autant qu'ils faisaient office de présentoirs de la puissance du Militarum ; ils veillaient en bas sur une foule de suppliants et de porteurs, et en haut sur toute une série de notables de secteur et d'officiels impériaux représentants des divers Adeptus. Des chérubins, des familiers et des servocrânes voletaient aux quatre coins de la pièce, portant des encensoirs, des bannières et autres objets précieux, pendant que se remplissait, au sommet de la tribune, un large gradin aux sièges carmin. Il s'agissait de chacun des commandants divisionnaires de la croisade pouvant être présent ; ils étaient plus de quatre-cent, et Macaroth savait qu'il y en avait presque deux fois ce nombre. Au premier rang se trouvaient les seigneur-généraux des différentes armées et des sous-groupements, une dizaine environ ; à eux-tous, ils représentaient la puissance militaire la plus notable du secteur depuis plusieurs millénaires.

À ses côtés, Andrea se tortillait, mal à l'aise dans son uniforme de cérémonie ; elle le faisait grincer à ses entournures de cuir et de tissu doux. Malgré tout, elle mettait en valeur la prestance d'un tel vêtement, et ses formes finement musclées épousant les lignes de coutures faisaient tourner le regard à plus d'un officier impérial.

— Cessez donc de gigoter ainsi, vous me donnez l'impression de vous sentir encore moins à votre place que moi, c'est horripilant, » lui glissa le jeune capitaine.

Elle haussa les épaules puis les massa pour en réajuster ses épaulettes à franges.

— J'ignore ce qui me gêne le plus, » répondit-elle à la pique, « les coutures neuves de cette horreur rigide, ou le fait qu'ils entassent toute la hiérarchie de plusieurs divisions dans un même lieu. C'est le rêve mouillé de tous les rebelles du Segmentum.

— Le général Curell est entre de bonnes mains, soldat. Je n'ai jamais vu un tel déploiement de forces d'élite, même sur mes plus importantes opérations à ce jour. Rien ne l'atteindra.

Lui et la garde-du-corps avait dû se séparer du vieux militaire alors qu'instruction lui était donnée de rejoindre sa place au premier rang avec les autres commandants de corps d'armée. Andrea était restée à ses côtés, plus par défaut que réel choix, vu qu'elle ne connaissait personne d'autre à ce gala.

— Je sais. C'est juste que je n'ai presque jamais quitté le général depuis que je suis entrée à son service. Être obligée de me séparer de lui dans un tel lieu alors qu'il y autant de risques… j'ai le sentiment de lui faire défaut.

— Il regrette certainement votre absence. Mais les ordres sont les ordres. La présence de mon aide de camp me manque aussi, il serait certainement bien plus à l'aise au milieu de cette foule que je ne le suis.

— Le garçon qui vous accompagne partout ? Il m'a semblé bien effacé et peu sûr de lui, la première fois que je l'ai vu.

— Détrompez-vous. Je lui fais souvent côtoyer la haute-hiérarchie et les strates nobles, et il sait rester à la place qui est la sienne, par respect. Mais il a été formé aux grandes écoles de majordomes de Versay, et si on enseigne cette qualité, on enseigne aussi à échanger dans de tels milieux. Je parle le Haut-gothique moins bien que lui, figurez-vous.

— Vraiment ?

— Oui. C'est un homme loyal et dévoué. Et un ami précieux. Il vous surprendrait.

— Je ne demande que ça.

Au milieu de la foule, il distingua soudain un bonnet à poil qu'il connaissait bien, accompagné d'une autre figure familière se tenant au sein d'un groupe de discussion. Sans tarder, il les rejoignit, et salua les officiers d'un air poli en s'adressant à celui qui l'intéressait. Andrea le suivit, mais resta en retrait.

— Commandant De Marsois ! Votre présence me surprend, il me semblait que vous aviez été détaché du conseil du général Curell pour rejoindre le groupement central au 42ième corps.

— Et c'est le cas, mon bon Macaroth. J'ai été invité par le maréchal grâce à l'appui de Curell. Comment allez-vous ? Vos Notes stratégiques de terrain avancent-elles ?

De Marsois, dorénavant général au commandement du 42ième corps de la 4ième division du Pacificus, était un homme grand, au regard calme, le visage entouré de favoris roux qui dévoraient ses joues presque jusqu'aux nez, qu'il avait rondelet. Il portait un uniforme de cérémonie versayan, toujours d'une passementerie élaborée ; un savant mélange de bleu marine, de vermillon, de blanc, et d'or en manches.

— Ma blessure est guérie, mais je crains que l'organisation des opérations de croisade n'accapare tout mon temps, en ce moment. Cependant, je pense que son déroulement m'apportera l'expérience et la matière nécessaires à leur réalisation.

Comme toujours, semblait-il, D'Orvère participait à l'événement en équipement de guerre. Il portait le plastron ouvragé des troupes de choc par-dessus leur gambison à jupette, et son bras bionique était en partie recouvert par des épaulières à lamelles. L'épée énergétique à son côté, garde en corbeille fileté d'argent et finement gravée, était visiblement manufacturée à la commande d'une des grandes familles de Versay. Macaroth reconnu le sceau des Drakfold, un nom inévitable de noblesse militaire versayanne qui n'accordait ses faveurs qu'après de hauts-services rendus. L'homme lui en parut toujours plus admirable.

— C'est même certain ! » S'exclama-t-il, « n'hésitez pas à demander un regard sur les rapports tactiques du 2/5ième, les actions que le régiment mènent en prise de forteresse sont sur le point de devenir des exemples d'études à la Polymilitarum de Grancastel.

— Oui, j'ai eu l'honneur de planifier certains de leurs plans de bataille lors de la révolte d'Italan, ce que vous n'ignorez pas. Mais j'avoue m'être grandement inspiré de leurs précédentes actions pour échafauder ces derniers, vous disposiez d'une documentation étonnamment complète et travaillée.

— Il vous faudra en féliciter Meredith, elle était mon second et la Scribe-tactica du régiment avant que nous soyons propulsé au commandement par la réaffectation de De Marsois et les décisions du général Curell.

— Vraiment ? Pourquoi n'est-elle pas ici ce soir ?

— Malheureusement, je ne pouvais inviter qu'une seule personne d'une hiérarchie extérieure ou de second rang, et mon choix s'est porté sur notre cher commandant. Rassurez-vous, je la crois tout aussi bien au rassemblement des officiers de croisade qui se déroule au Theatrum de Peyrepertus.

Le Theatrum était une très grande scène extérieure qui accueillait les nombreuses représentations des troupes itinérantes célèbres de Khulan. Cinquante mille personnes pouvaient aisément y rentrer, mais elle était bien insuffisante face à la quantité ridicule d'officiers divisionnaires de second rang. Heureusement, ils n'étaient pas tous présents à l'événement.

— Maréchal, vous ne nous présentez pas ? » Intervint l'un des autres officiers présents dans leur petit cercle. Il était vêtu d'une veste de cérémonie cadienne, beige et formelle.

— Bien sûr ! Je vous présente le tacticien Macaroth, invité du général Curell, » répondit-il en s'adressant au groupe, « ancien capitaine de batterie au 12ième de Versay. Macaroth, je vous présente le colonel Meskar, commandant du 226ième des troupes de choc de Cadia, le capitaine Lance des Vougiers de Hisk, et la sergente Morana, opératrice à l'unité de Scions 223/A/7C. Ils opéraient tous anciennement au 2ième corps de la 5ième division.

— Nous avons donc partagé le même seigneur-militant.

— Oui, et nous allons continuer à marcher dans ses pas, » répondit Meskar en bombant un peu le torse, « il a souhaité garder le 2ième corps en sa forme actuelle auprès de lui. Entre nous, il avait souvent pris l'habitude de nous déployer en opération, du fait de notre long historique de succès au nom de l'Imperium, ce dont nous sommes très fiers.

— Vous devez donc observer la perspective de la croisade avec grand intérêt, colonel.

Cela le fit rigoler.

— Nous irons où le seigneur-militant nous enverra, tacticien Macaroth, mais une telle entreprise est….disons, hasardeuse. Le seigneur-militant Slaydo est un homme très capable, mais un tel défi pourrait se retourner contre lui, et il semble ne pas vraiment s'en rendre compte. Cela pourrait signer sa chute.

— Les amorces de plans préparatoires de la première phase sont solides. Je les ai étudiées. Même si nous n'avons pas encore défini les objectifs primaires et les vecteurs d'approches initiaux, le maître de guerre prend très au sérieux les lignes logistiques, sans parler des poussées de renforcement. Je ne crois pas que le front s'effondrera aux premières semaines.

— Votre étude est, je n'en doute pas, très travaillée. Mais elle se heurtera aux réalités du terrain bien plus tôt que vous ne le pensez, j'en ai peur.

Macaroth senti avoir atteint un point de désaccord avec le colonel. Dravere était notoirement une épine dans le pied de Slaydo, car radicalement différent en matière de politique militaire ; mais le seigneur-militant était un homme puissant et décoré, et le choix de l'inclure ou non au haut-commandement ne lui avait pas réellement été donné. La 5ième division du Pacificus était ancienne, formée de nombreux régiments d'élite dont le soutien à la croisade était absolument nécessaire. Devoir gérer les divergences d'opinion avec lui semblait être un prix acceptable pour pouvoir s'assurer de sa participation. Slaydo avait même magistralement réussi à reformer la division pour mettre son commandement en partie sous celui de Vichres, l'un de ses alliés de confiance ; ce que Dravere n'avait certainement pas dû apprécier. Le colonel Meskar semblait partager nombre des points de vue de son seigneur-militant.

— N'oubliez pas que le tacticien Macaroth a été lui aussi sur le terrain avant d'obtenir ses galons, colonel, » intervint De Marsois, « je le crois suffisamment intelligent pour s'en rappeler et pour prendre cela en compte dans ses travaux.

Les divergences entre les officiers de terrain et le Tacticae étaient notoires. Macaroth préférait ne pas trop y baigner. Il laissa à ses anciens camarades officiers le soin de prendre sa défense, autant par facilité que par humilité.

— Eh bien, j'espère de tout cœur que ce nouvel éloignement ne vous fera pas oublier ce que c'est que de patauger dans la boue et baisser constamment la tête sous les échanges de tir, capitaine.

— Nous verrons bien, colonel, nous verrons bien.


Un chœur de chant se mit soudainement à résonner dans les voûtes à croisillons d'ogives, interrompant les participants, et glissant entre les arcs et les piliers pour atteindre facilement le fond grâce à l'excellente résonnance de la nef. La cérémonie était sur le point de commencer. Toutes les conversations se turent et les regards se tournèrent vers la scène. Un frémissement se mit à traverser le public, alors qu'apparurent sur celle-ci un série de figures hautes et nobles, portant chacune un uniforme différent, et précédant une bannière lourde et chamarrée. Leurs noms furent chantés par la chorale, repris de concert et en rythme par les chérubins et les vox-parleurs : il s'agissait de chacun des seigneurs-militants de la croisade, presque tous de la haute-hiérarchie du Pacificus : Cybon, commandant de la deuxième division, au visage dur et au corps cachant plusieurs augmentations qui lui donnaient une démarche légèrement saccadée ; Dravere, notablement commandant de la cinquième division, celle sous laquelle opérait anciennement le 32ième, ventripotent et arborant ses médailles comme à la parade ; Hummel, la peau noire et l'uniforme sombre, du cercle des favoris de Slaydo, propulsé au commandement d'une armée après ses actions en tant que seigneur-militant de la douzième division ; et Vurgow, un grand vostroyen rutilant qui avançait comme si les lumi-projecteurs n'étaient que pour lui, et qui suivait fièrement la vénérable bannière de la onzième division du Segmentum Obscurus. Puis vinrent les nouveaux parvenus du haut-commandement : Vichres, un homme fin avec une prothèse à la mâchoire, drapé d'une cape pourpre aux épaulettes vertes, leur nouveau commandant, ancien colonel de blindé très décoré et apprécié des soldats du rang ; et Deylani, propulsé lui aussi par sa proximité avec le maître de guerre, commandant d'une armée presque entièrement constituée de nouveaux régiments levés pour les besoins de la croisade.

Lorsqu'ils furent positionnés devant la tribune, les seigneur-généraux se levèrent de leur siège, suivit par les hauts-officiers, alors qu'un pas lourd s'approchait en faisant trembler le sol. Six antiques armures de frères-capitaine Space Marines lourdement chargées pénétrèrent la tribune, ce qui fit taire toutes les voix, hormis celles des chœurs et des chérubins vox-parleurs. Le cantique de dévotion devint grave et lourd, et monta en faisant vibrer les vitres et les organes dans la poitrine, soulevant l'âme devant cet étalage de pouvoir. Ils étaient tels que les décrivaient les légendes et les statues, puissants et magnifiques dans ce mouvement rythmé qui les amenèrent à encadrer la scène, plus captivants encore que ceux qui gardaient l'entrée du palais, avec leurs grandes capes et leurs casques à cimiers. Puis, une fois installés, une puissante voix en haut-gothique s'éleva des vox-parleurs de la grand-salle, reprise par les familiers et les servocrânes :

— Sous le regard des hauts-nobles militaires et des immortels anges de l'Empereur-Dieu, avec la bienveillance éternelle de l'Adeptus Terra, Son excellence, le seigneur-militant Slaydo !

Sous les ovations, une figure bien moindre aux côtés des Space marines arriva devant les projecteurs, digne et fière. Sa démarche ferme ne trahissait pas son âge avancé, et les rides atténuées par les réjuvénants ne le rendaient que plus vénérable, gardien d'une sagesse qui lui était propre. Il approcha avec conviction, et prit place en bord de scène alors qu'il était rejoint par des hauts-responsables de l'Imperium. L'un d'entre-eux, un vieil homme en robes brunes lourdement augmenté qui se tenait sur une chaise-marcheuse ornementée, était celui qui avait pris la parole pour introduire la cérémonie, visiblement capable d'une puissance sonore insoupçonnée.

— Moi, Varus Mordir de Mermanx, maître-logisticar du cadrant nord du Segmentum Solar, légataire de la parole du maître de l'Administratum Skito Gavalles, Haut-seigneur de Terra, déclare détenir en leur nom l'autorité nécessaire pour l'investiture du seigneur-militant Slaydo à une charge de Maître de guerre.

Un grand écrin, tenu par plusieurs adeptes parfaitement synchronisés, approcha par l'arrière, porteur de deux documents filetés d'or et d'argent. Toute l'assemblée retint son souffle, moins par incertitude que devant la grandeur de ce moment historique.

— Son appel a été entendu, et les hauts-seigneurs, dans leur incomparable sagesse, ont compris la nécessité d'une telle demande. C'est pourquoi je présente à vous leur décision, qui ne souffrira d'aucun appel, et qui prendra effet à compter de cet instant, maintenant et pour les âges à venir.

Il saisit l'un des papiers de vélin, le déroula, et commença à en lire les lignes.

— Au nom du divin empereur de l'Humanité, éternel, vigilant et protecteur, veillant sur l'Humanité avec Son immuable majesté, qu'il soit pris acte de ce qui suit :

Une mélopée douce s'éleva des chanteurs de la scène du dessous, qui accompagna en rythme travaillé les intonations du maître-logisticar.

— En ce 123ième jour de l'an 755.M41, les Hauts-seigneurs de Terra, à l'unanimité, élèvent par la présente Slaydo au rang de Maître de guerre impérial, lui conférant ainsi tous les pouvoirs et l'autorité spéciale accompagnant une charge aussi importante, pour le bien de l'Humanité toute entière. Saluez, fils de l'Imperium !

D'un même geste, tous les officiers présents dans la salle effectuèrent le signe de l'Aquila, alors que les grands Space Marines, marquant le moment la main sur la poitrine, plièrent le genou devant Slaydo, devenu à cet instant plus puissant et respectable que n'importe quel autre humain dans le Segmentum ; plus que Varus lui-même, qui s'était dignement penché sur sa chaise lui aussi.

— De plus, » continua-t-il après que l'instant se soit suffisamment allongé, « qu'il soit proclamé que ledit Maître de guerre se voit attribuer la tâche d'entreprendre une croisade de libération, les mondes de Sabbat du Segmentum Pacificus devenant le théâtre de sa mission. Ainsi, dans la mesure de ses possibilités, il arrachera ladite région aux griffes des Puissances de la Ruine, dont la nature même est une offense au Trône d'or. De même, il rétablira définitivement la férule de la Civita Imperialis dans ladite région.

Puis, il se tourna vers le reste de l'assistance et de la tribune des hauts-officiers, avec un regard respectueux pour les Space Marines agenouillés.

— De plus, tous les seigneurs-militants, gouverneurs, dignitaires, mais aussi commandeurs des flottes de Sa Sainte Majesté l'Empereur et maîtres des glorieux Chapitres sont tenus d'assister à sa consécration et de fournir, sans hésiter, toute l'aide possible aux bons offices du Maître de guerre, comme ils l'auraient fait pour l'Empereur-dieu lui-même, car il est l'instrument et le véhicule du Trône d'or. Marqué de notre sceau en cette heure !

D'une seule voix, principalement portée par les puissants vox des géants de céramite, l'assemblée répondit :

— Qu'il en soit ainsi !

Varus, après un regard satisfait, roula la charte de croisade, et y apposa sa bague sur une goutte de cire diligemment disposée par un adepte. Puis, il la tendit à Slaydo, qui l'accepta solennellement. L'autre exemplaire fut laissé dans l'écrin, qui se referma, et fut emmené pour être déposée dans un coffre de l'Administratum à Bardolfus, monde-capitale du secteur Antigone.

Après avoir contemplé le vélin pendant quelques instants, Slaydo, Maître de guerre pour la croisade des Mondes de Sabbat, fit quelques pas vers l'assemblée, visiblement dans le but de prononcer un discours. Le silence dans la grand-salle du palais était assourdissant.

— Nobles officiers des divisions du Pacificus et de l'Obscurus, il semble que les Hauts-Seigneurs de Terra soient satisfaits du travail que nous avons accompli ensemble. On nous a enfin confié notre croisade…les Mondes de Sabbat ! »

Il termina en brandissant la charte tel un trophée et une tonitruante ovation monta de l'assemblée, surtout reprise et amplifiée par les officiers de la 9ième division, celle de l'ancien seigneur-militant, maintenant première armée de croisade.

— Vous avez décidé de m'accorder votre confiance dans la réalisation de cette entreprise. Cette consécration par les hauts-seigneurs est l'aboutissement de cette confiance, et de ce travail qui a débuté il y a déjà fort longtemps, lorsque simple général je n'avais de cesse de mentionner mon obsession pour les mondes de la Sainte auprès de mes amis et de mes confrères. Cette obsession est lentement devenue réalité, par votre défense héroïque des Marches d'Antigone, et par la réalisation d'une longue préparation commune dont vous êtes au moins autant les auteurs que je ne le suis. Aujourd'hui, nous annonçons aux forces de notre éternel ennemi qu'il est temps pour lui de craindre la puissance de l'Astra Militarum, de la Marine impériale et de l'Adeptus Astartes. Fini les cessions de territoires et les retraites, fini l'abandon des mondes de la Beati ! Aujourd'hui, nous reprenons l'avantage, et nous remontrons cette piste impie pour porter la guerre jusque dans leurs Mondes Sanguinaires dont l'existence sera rayée des cartes impériales !

Des « Gloire à Slaydo ! Gloire au maître de guerre ! Gloire à l'Imperium ! » furent hurlés plusieurs fois. Les Space Marine restèrent impassibles. Macaroth vit que même Andrea avait mis ses inquiétudes de côtés, et scandait avec ferveur les acclamations du public. Incapable de se sentir dissocié de ce puissant mouvement de foule, il exprima lui aussi et pour la première fois depuis longtemps sa joie de participer à la plus grande campagne militaire du Pacificus de ces cinq cents dernières années. Slaydo leva les bras pour calmer l'assemblée, puis reprit la parole une fois que le bruit fut suffisamment retombé.

— Je ne vous mentirais pas en disant que cela sera facile. Les Mondes de Sabbat continuent de se battre en de multiples endroits, mais de nombreuses ressources stratégiques sont tombées entre les mains de l'Ennemi. Il possède suffisamment d'assise pour que la reconquête soit une longue et périlleuse entreprise. Mais j'ai foi en chacun d'entre-vous, et je vous demande que cela soit réciproque. Ma volonté à faire revenir ce secteur dans le giron de l'Imperium est inébranlable, et c'est avec ce besoin de réaliser quelque chose de grand avant ma mort que je vous le dis : je me battrais jusqu'à mon dernier souffle pour que le rêve de sainte Sabbat Beati redevienne ce qu'il a été lorsqu'elle a arraché ce secteur aux puissances de la Ruine. Nous marcherons dans ses traces, tel un pèlerinage comme celui qu'elle a accompli plusieurs centaines d'années auparavant. Oui, cette croisade est sacrée, et nous lui ferrons honneur. Pour la Beati ! Pour l'Imperium !

Il murmura quelque chose pour lui-même que personne n'entendit alors qu'étaient repris fiévreusement ses derniers mots. Le chœur gothique entonna une litanie à l'Empereur-Dieu, et Slaydo pris place sur un côté de la scène alors que se présentèrent lentement et uns à uns les seigneurs-militants, les seigneurs-généraux et les frères-capitaines pour exprimer leurs vœux de loyauté à la croisade et au maître de guerre. Cette partie dura longtemps, mais en essence, l'intronisation de Slaydo était dorénavant terminée.

La croisade allait pouvoir commencer.*


Une fois l'agitation retombée, le gala continua ; il devait durer jusqu'à tard dans la nuit. Macaroth resta en compagnie des officiers du 32ième qui se trouvaient là, et apprécia une longue conversation avec D'Orvère et Curell sur les premières itérations de plans proposés par le Tacticarium du maître de guerre. Ce fut pendant qu'ils argumentaient sur les différents vecteurs d'invasion qu'une clameur monta de la foule.

— Andrea, » l'appela Curell, « que se passe-t-il ?

— Le maître de guerre, mon général. Il remonte la soirée dans notre direction.

— Vraiment ? Je ne pensais pas qu'il se mélangerait à d'autres officiers que les grosses huiles de la croisade.

Macaroth n'entretenait pas beaucoup l'espoir de ne serait-ce que voir Slaydo, et encore moins lui parler. Il savait ne pas être de grande stature, ni ne posséder un charisme aussi notable que la majorité des autres officiers présents à cette soirée de haut standing, mais pendant un court instant qui lui sembla ne même pas lui être adressé, il eut l'impression que le maître de guerre le regardait. Par un trou de foule bien commode, le regard paisible du vieil homme se posa sur lui pendant quelques secondes qui parues au jeune homme être une éternité. Malgré son pragmatisme, croiser les yeux de l'homme le plus puissant de ce secteur et des secteurs voisins avait le don de ralentir le rythme cardiaque et retourner l'âme. Il ne put s'empêcher d'espérer que ce regard soit pour lui, sans entretenir trop d'illusions. Ce moment s'envola aussi rapidement qu'il était apparu, laissant Macaroth mal à l'aise de croire qu'il pouvait être remarqué par un homme comme le maître de guerre, et un peu secoué par cette possibilité malgré tout. Il noya bien vite ces pensées sous une couche de logique, et Slaydo repartit plus loin sous les applaudissements et les bénédictions qui émergeaient systématiquement sur son passage.


Bientôt, la soirée devint dansante en de multiples endroits, alors que les conversations allaient bon train entre les participants. Andrea dû éconduire un jeune colonel malgré les remontrances de Curell, et ce fut alors qu'ils s'étaient écartés pour laisser place aux danseurs qu'un événement singulier advint.

Une petite colonne de soldats des troupes de choc en armure noire, exempte de marquages d'unité et dirigés par un officier cagoulé dans les mêmes tons avec des épaulettes rouges, fendait la foule et passa par la scène qui s'était localement formée. Ils interrompirent un couple alors que s'écartaient les autres devant l'étalage menaçant. Chaque soldat avait la main sur la gâchette, visière abaissée et sur ses gardes.

— Monsieur, » commença l'officier en s'adressant au danseur, un grand échalas au teint pâle qui s'était retourné, porteur d'une tenue de noble Peyrepertien, « Je dois vous demander de me suivre, s'il-vous-plaît.

— Et en quel honneur ? » rétorqua-t-il en grognant sa réponse, « avez-vous la moindre idée de qui je suis ?

— Vous aurez tout loisir de nous le dire autant de fois qu'il vous plaira si vous nous suivez sans résistance.

— Qui êtes-vous ? Quelle assurance ai-je que je serais traité avec les égards qui me sont dus ?

— Aucune, monsieur. Je représente les services de renseignements du maître de guerre. Je dispose depuis quelques heures de toute l'autorité nécessaire à votre interpellation, que cela vous plaise ou non. Vous ne saurez rien de plus. Pour la toute dernière fois, veuillez me suivre, » termina-t-il en posant la main sur son arme de service. Celles des soldats autour de lui s'étaient légèrement relevées. Si une fusillade éclate dans un endroit pareil, pensa Macaroth, des innocents vont sûrement mourir.

Il regarda Andrea, tendue, qui s'était rapprochée du général Curell. La plupart des armes portées ici était des armes cérémonielles, et aucun autre n'avait été autorisée pendant le gala. Si cet homme en portait une, la soirée allait prendre une toute autre tournure.

Avec défiance, le noble ne répondit pas aux injonctions du militaire, semblant peser ses options dans ce face-à-face dangereux. Chaque seconde qui passait ne faisait qu'accroître sa culpabilité dans l'affaire pour laquelle il était interpellé, et il sembla enfin se décider. En un éclair, il porta la main vers l'ouverture de sa veste, mais fut soudainement interrompu par un violent choc à l'arrière du crâne. Les yeux écarquillés, il s'effondra, et les soldats se précipitèrent, armes au clair, pour l'embarquer. Satisfaite, l'officière avec qui il dansait précédemment, une mordienne blonde aux cheveux coupés courts, se frotta les mains alors que s'approchait celui qui était en charge de l'interpellation.

— Merci pour votre coopération, colonelle. Vous nous avez évité beaucoup de difficultés, et avez permis à vos camarades de continuer à passer une bonne soirée.

L'homme fut menotté et fouillé. Un des soldats montra à son chef un pistolet laser micro-compact qui était dissimulé dans le revers de la veste du suspect, une arme d'une valeur exceptionnelle, et parfaitement interdite à l'événement.

— C'était un plaisir, monsieur. J'ignore de quoi il est accusé, mais j'espère ne pas m'être attiré des ennuis en le fréquentant ici.

— Le connaissiez-vous ?

— Non, il avait l'air amical, et j'ai échangé avec lui par politesse avant qu'il ne me propose de danser.

— Vous avez prouvé votre loyauté par vos actions. Cependant, nous reviendrons vers vous pour échanger à ce sujet, notamment pour que vous nous laissiez un témoignage sur ce que vous fait et échangé avec lui.

— Compris, monsieur.

Le général Curell se pencha vers Macaroth alors que se concluait l'échange.

— Ce noble n'aurait pas pu plus mal choisir, cette femme c'est Brae Vaarm, Grauer du 367ième de Mordian et commandante du 35ième corps de la 2ième division. Elle est aussi terrible qu'impitoyable, à ce qu'on m'a raconté. Et certainement pas une personne délicate.

— De quoi pensez-vous qu'il soit accusé ?

— Certainement d'espionnage. Maintenant que le maître de guerre a été sacré, ils disposent d'un rayon d'action très large. Ses services de renseignement doivent certainement avoir commencé à faire le ménage chez les hauts-officiers et les citoyens de haut rang qui ont été complaisants envers l'envahisseur lors de la campagne de Khulan.

— Je doute que l'Ennemi ignore totalement ce qui est en train de se préparer dans tous les cas, mon général. On ne rassemble pas près d'un milliard de soldats sans que cela ne se remarque, quels que soient les efforts déployés pour le cacher.

— Evidemment.

Le jeune officier ne termina pas tard dans la nuit comme beaucoup de ses camarades. Il prit congé rapidement et retourna à son hôtel pour lire et étudier jusqu'à ce que le sommeil le prenne. Dans son esprit, le travail à accomplir pour la croisade des Mondes de Sabbat avait déjà commencé depuis longtemps.


Quelques heures plus tard, quelque part dans les tréfonds de la ruche Peyrepertus, Khulan.

Malgré la situation, l'homme souriait. Il portait un grand pardessus qui masquait ses formes, et un béret pour coiffer sa tête. Rien ne permettait de l'identifier, ce qui était l'effet escompté.

On lui avait donné rendez-vous dans un atelier miteux, coincé entre deux fonderies et perdu au fin fond d'une ruelle constamment obscure. Comme à son habitude, il était à l'heure. Il aurait pu faire attendre son contact, mais ça n'était pas dans ses gênes d'être en retard, et il ne possédait pas encore suffisamment l'ascendant pour réaliser ce genre d'affirmation de force. Un jeune apprenti couvert de foulards lui avait intimé d'attendre dans l'un des bureaux à l'abandon, plus une décharge qu'un lieu de travail.

Bien sûr, il était toujours possible que ce fût un piège. C'est pour cela qu'il portait toujours avec lui une arme compacte dissimulée, idéale pour ce genre de situation. Cependant, ce qu'il avait à offrir était d'une valeur certaine pour son contact, et il était à peu près certain que cet entretien se déroulerait sans accros. Son travail était inestimable, même si on ne le réalisait pas encore, et il avait la ferme intention de le mener à bien.

— Vous êtes venu, » résonna une voix sur le pas de la porte. Elle était râpeuse, comme malade. La silhouette qui l'accompagnait avait les mêmes déficiences.

— Evidemment. J'honore toujours mes engagements. Et ce que j'ai ici pourrais bien vous témoigner de ma bonne foi et de ma loyauté à la cause.

— Cela reste à déterminer, transfuge. Je me demande toujours ce que vous avez réellement à y gagner, » répondit-il en s'asseyant sur une chaise branlante.

— L'argent que vous me versez, déjà, n'est-ce-pas une raison bien suffisante ?

— L'argent, certes. La cupidité est une raison en soi, mais une raison bien pratique pour tout justifier.

— J'ai de bonnes raisons de vouloir mettre des bâtons dans les roues de l'Imperium, si je peux me faire un peu d'argent ce faisant, c'est toujours mieux. Et je ne crois pas que ce qui se prépare ici fera long feu. La croisade s'effondrera tôt ou tard.

— Que proposez-vous de faire pour accélérer ce fait ?

Il engagea la main dans sa veste, ce qui déclencha une réaction similaire chez son interlocuteur. Avec délicatesse, pour ne pas risquer un malencontreux dénouement, il dévoila une tablette de données qu'il posa sur la table avec les mêmes précautions.

— Voici un document que vos maîtres trouveront intéressant. Il s'agit des vecteurs initiaux envisagés par le Tacticae avec les services du maître de guerre. Le P.A.P.O 99/1.

— C'est…une information intéressante. Mais aussi largement délivrée à beaucoup de responsables impériaux. Qu'est-ce qui vous fait croire que je ne la possède pas déjà ?

— Oh ? Dans ce cas, je suis désolé de vous avoir fait perdre votre temps, je vais reprendre ceci et espérer que mes prochaines informations soient plus intéressantes.

Il termina en commençant à prendre la tablette de données avant d'être interrompu par le contact.

— Bon, bon. Ne soyez pas si hâtif. À tous le moins, je peux vérifier l'authenticité de ces documents et reconnaître que se les procurer, ainsi que les transmettre, requiert un certain talent. Cela vous ferait gagner un peu plus ma confiance. Mais ne vous méprenez pas, vous n'êtes pas le seul impérial à trahir pour quelques trônes, à mes yeux vous n'êtes ni une exception, ni une priorité.

— Allons, je sais très bien que vous vous intéressez tout particulièrement à mon officier supérieur. Un élément prometteur, voué à devenir seigneur-général à moyen ou long terme, voire seigneur-militant ! Une taupe auprès d'un tel personnage garanti un contrôle pour l'avenir, que la croisade réussisse ou échoue. Vous le savez très bien.

L'homme encagoulé se pencha dans sa chaise, en croisant les bras.

— Vous êtes trop perspicace pour votre propre bien, je le reconnais, » dit-il en toussant, « Ne présumez pas trop de votre place, cela pourrait vous coûter votre tête.

— C'est une menace ?

— Plutôt un avertissement. Vous semblez prendre tout cela un peu trop à la légère pour quelqu'un qui éveille probablement les soupçons autant chez nous que chez les impériaux. Votre situation est précaire. Il y a eu beaucoup de rafles d'informateurs ces derniers temps, vous pourriez bien être le prochain.

Il haussa les épaules.

— Je sais camoufler mes traces. Vous constaterez bien assez tôt que j'ai beaucoup à vous apporter. À vous de faire les bons choix.

Il partit en laissant les informations sur la table. Au-dehors, il se permit de souffler un peu. Tout se déroulait comme prévu, mais il allait devoir la jouer fine auprès de l'état-major. Sans un regard derrière lui, il s'engouffra dans la noirceur des ruelles d'une nuit avancée, et disparut.