Le soir même, alors qu'il rentrait de son labo, le jeune homme pénétra prudemment dans ses quartiers. La lumière était déjà allumée et on pouvait entendre la douche fonctionner. Mais quand il vit l'état de sa chambre, il ne put s'empêcher de fermer les yeux en poussant un long soupir. En effet, Vala avait amené toutes ses affaires et les avait disposées un peu partout. Il y avait tous les vêtements qu'elle n'avait pas rangés sur le lit, des tonnes de magazines sur sa table de chevet, qu'elle avait mise de l'autre côté du lit, et encore pleins de cartons par terre.

-Vala !

-Ah enfin, vous êtes là.

Il s'approcha de la porte de la salle de bain pour qu'elle puisse mieux l'entendre.

-Qu'est-ce que vous avez fait à ma chambre ? Gémit-il.

-Quoi ? Fit-elle innocemment en passant la tête par la porte entrouverte

Alors il lui désigna d'un signe de main toutes ses affaires éparpillées

-Ce sont mes affaires, Daniel ! Et puis ce n'est pas vraiment votre chambre, alors arrêtez de grogner… Se défendit-elle.

-Pour l'instant ça l'est, alors sortez de là et rangez-moi tout ça !

-On se calme ! Je finis ma douche et j'arrive.

-Dépêchez-vous alors, je suis fatigué moi ! Grogna le jeune homme.

-C'est sûr, à force de travailler jour et nuit sur vos machins sinistres…

Il soupira.

-C'est mon travail Vala… Oh et puis zut, ajouta-t-il pour clore le débat.

Après quelques minutes, elle sortit enfin de la pièce en peignoir de bain, avec une serviette enroulée sur la tête.

-A vous. Je m'habillerai ici.

-Merci. Et profitez-en pour nous débarrasser le lit.

Pendant qu'il prenait sa douche, Vala s'habillait, se séchait, se brossait les cheveux, et avait commencé à ranger une partie de ses affaires. Puis, 20 minutes plus tard, il sortit à son tour de la salle de bain. Par endroits, son pyjama était resté collé contre son torse humide, et ses cheveux étaient encore mouillés. Dès qu'il entra dans la pièce, Vala se tourna vers lui et le détailla sans vergogne de haut en bas.

-Wow… Comment voulez-vous que je me tienne toute la nuit après ça ?

-Retournez prendre une douche froide, répliqua-t-il sèchement.

-Seulement si vous venez avec moi… fit-elle avec son air séducteur

Il ignora cependant sa dernière remarque, remit ses lunettes et s'installa sur le lit avec un gros livre. Vala, quant à elle, s'assit à sa droite dès qu'elle eut fini de ranger ses affaires, puis se tourna vers lui.

-Qu'est-ce que vous lisez ?

-Un livre, Vala... Et j'aimerais pouvoir le lire sans être interrompu.

-Oh ça va, arrêtez de grogner, j'essaie juste de m'intéresser…

Il la regarda alors et vit qu'elle lui lançait un regard implorant en penchant la tête de côté.

-C'est un très vieux livre que l'on a trouvé dans la bibliothèque de Merlin, fit-il dans un soupir.

Puis il se replongea dans son livre, avant qu'elle ne l'interrompe à nouveau :

-Et est-ce que ce livre pourrait nous fournir des informations précieuses… Comme nous mener sur une planète… Où on pourrait résoudre quelques énigmes, et retrouver un ou deux bidules utiles laissés par les anciens ?

-Vala… lui répondit-il en soupirant.

-Quoi ? Il ne pourra même pas nous aider à combattre les Oris ?

-Non. Et si ça vous intéresse tellement, il est principalement axé sur les aventures du chevalier Perceval, qui était l'un des chevaliers de la table ronde…

-Et… ? C'est tout ?

-Je viens de le commencer Vala, je n'en sais rien !

Elle s'allongea alors de son côté dans un soupir et fixa le plafond un moment. Mais quelques secondes plus tard, elle se retourna vers Daniel et attrapa son bras.

-Daniel, je m'ennuie…

-Dormez Vala, ou lisez, je ne sais pas moi…

-J'ai déjà lu tous les magazines que vous m'avez achetés, et… Comment voulez-vous que je dorme ici, avec vous ?

-Pensez à autre chose et laissez-moi tranquille.

Elle poussa alors un long soupir, et s'allongea à nouveau pour essayer de dormir, mais au bout de quelques minutes, elle lui demanda avec une moue irrésistible :

-Et si vous me lisiez un livre ?

Il soupira.

-Non.

-S'il vous plait Daniel… Ou lisez juste celui-là à voix haute alors…

-Vala, le fait que je sois coincé dans la même chambre que vous ne veut pas dire que je suis à votre service ! Lui répondit-il sèchement.

-Je sais… Mais… Je croyais…

Sentant qu'il était à bout, elle préféra ne pas finir sa phrase et se recoucha dos à lui. Suite à un long silence qui lui permit de bien avancer dans sa lecture, Daniel se rendit enfin compte qu'elle semblait avoir abandonné. Elle ne le harcelait plus depuis un peu moins d'une heure, et cela ne ressemblait pas à la Vala qu'il avait toujours connu. Il laissa alors son livre pour vérifier que tout allait bien.

-Vala ? fit-il en chuchotant.

Comme elle ne répondait pas, il s'approcha d'elle pour voir si elle dormait vraiment, mais lorsqu'il fut assez près, il s'aperçut qu'elle était en train d'entortiller machinalement une mèche de cheveux entre ses doigts, le regard dans le vide. Après une hésitation, il s'approcha encore et découvrit son visage, qui était caché par sa chevelure noire. Malgré cela, elle ne réagit pas et continua d'enrouler et de dérouler autour de ses doigts sa mèche de cheveux. Devant son mutisme, Daniel tapota doucement la joue de la jeune femme du bout des doigts, et lui chuchota :

-Hey… Vous faîtes la tête ?

Elle tourna rapidement la tête vers lui, mais se détourna de son regard avant même de l'avoir croisé et se replongea dans sa léthargie.

-Oh, Daniel… J'essaie de faire des efforts pour vous laisser tranquille, alors ne me dites pas que je vous gêne, d'accord ? Soupira-t-elle sans bouger.

-Heu, non… Vous ne me dérangez pas du tout. Mais… Ce n'est pas la question…

Elle ne répondit pas, alors il voulu s'assurer qu'elle ne jouait pas la comédie pour l'amadouer.

-Vala. Regardez-moi, s'il vous plait.

Comme elle continuait de l'ignorer, il prit délicatement son menton entre ses doigts et la força à le regarder. Néanmoins, après avoir soutenu son regard un petit moment, Vala attrapa la main de Daniel, et la lui rendit avant de se retourner dos à lui. Réalisant alors qu'elle lui en voulait vraiment, il abandonna l'idée de finir son livre ce soir et se leva en ajoutant :

-Bon d'accord, vous avez gagné…

Mais la jeune femme s'alarma tout de suite et s'assit sur le lit précipitamment.

-Quoi, quoi ? Où allez-vous ?

-Je reviens, ne bougez pas.

-Mais…

Avant qu'elle n'ait eu le temps de dire quoi que ce soit d'autre, il était déjà parti. Découragée, elle s'affala sur le lit face à la porte et prit le coussin de Daniel dans ses bras. Son premier soir avec lui était fichu : Non seulement elle s'ennuyait à mourir, et elle n'arriverait sûrement pas à fermer l'oeil de la nuit, mais en plus, elle avait réussit à lui gâcher sa soirée à lui aussi, si bien qu'il était partit.

Quelques minutes plus tard, le jeune homme revint enfin avec un autre livre à la main. Il récupéra alors son coussin et se rassit dos au mur, pendant que Vala était toujours allongée et le regardait, intriguée.

-Vous allez nous amener toute votre bibliothèque ?

-Non, je vais vous lire un livre, puisque vous vous ennuyez tellement…

Soudain, le visage de Vala s'éclaira, et elle se redressa un peu pour voir le livre en répondant :

-C'est vrai ? Merci !

Alors, il ouvrit le livre à la première page, et s'adressa à elle :

-Vous avez déjà entendu parler de Jean De La Fontaine ?

-Non, je ne crois pas… Pourquoi ?

-C'est un auteur Français qui s'est surtout fait connaître grâce à son recueil de fables, que voici.

-Et ces fables… Que racontent-elles ?

-Cela dépend, mais dans chacune d'elles, l'auteur met en scène des animaux, et elles enseignent toute une morale.

-Oh… Comme la sincérité, la vertu, et la charité ? Fit-elle en grimaçant.

-Ce n'est pas pour vous faire la leçon Vala, lui répondit-il avec un sourire rassurant. Vous allez voir c'est très simple et très instructif.

Elle s'assit à côté de lui et lui prit le livre des mains pour le feuilleter rapidement.

-Vous allez tout me lire ce soir ? Demanda-t-elle en tournant la tête vers lui.

-Non. Je vous en lis juste une ou deux et on se couche.

-Mais…

-Vala, on a toute la vie pour lire le reste, et ce soir je suis fatigué…

-Bon. D'accord.

Elle lui rendit le livre, et se rapprocha de lui pour mieux voir les pages du recueil et les images qu'il contenait.

-On va commencer par la plus connue : Le corbeau et le renard.

Alors qu'il allait commencer, Vala le coupa précipitamment :

-Hop, hop, attendez. Je pense que je vois à peu près ce qu'est un corbeau, mais un renard… Je n'en ai pas la moindre idée…

-Oh. Et bien, un corbeau c'est un oiseau noir, et un renard… C'est ça, répondit-il en lui désignant le renard dessiné sur son livre. Les renards sont connus pour être très rusés.

Alors elle hocha la tête et il commença à lui lire la fable.

Maître Corbeau, sur un arbre perché,

Tenait en son bec un fromage.

Maître Renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage :

Et bonjour, Monsieur du Corbeau.

Que vous êtes joli ! Que vous semblez beau !

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.

A ces mots, le Corbeau ne se sent pas de joie

Et pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Le Renard s'en saisit, et dit : Mon Bon Monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l'écoute.

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Le Corbeau honteux et confus

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Il lisait lentement et avec une intonation naturelle, ce qui permettait à la jeune femme de comprendre l'histoire même si elle n'écoutait que d'une oreille. Elle avait même posé sa tête contre son épaule pendant qu'il lisait, et écoutait sagement, en lui souriant chaque fois qu'il lui jetait un coup d'œil.

-C'est confortable ? Demanda-t-il en tournant la tête vers elle dès qu'il eut fini.

Elle fit oui de la tête avec un petit sourire.

-Elle est courte votre histoire…

-Mais elle est très intéressante. Qu'est-ce que vous en avez retenu ?

-Le corbeau s'est fait avoir par le renard, et il a laissé tomber son fromage.

Elle réfléchit quelques secondes, puis reprit.

-Mais pourquoi un fromage ? Les animaux ne mangent pas de fromage ! Répliqua-t-elle en se redressant.

-Non, c'est juste une image. Le fromage symbolise un bien précieux, et les animaux sont personnifiés pour exprimer une morale.

Elle prit appui contre le mur tout près de lui après y avoir installé son coussin, et demanda :

-Et cette morale, que dit-elle ?

-A vous de me le dire, fit le jeune homme avec un regard interrogateur.

-Hmmm… Commença-t-elle en cherchant une phrase dans le livre encore ouvert que tenait Daniel. Là ! « Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute ».

-Oui… C'est ce qui est écrit… Mais qu'est-ce que cela nous enseigne ?

-Oh, je n'en sais rien, je voulais juste une histoire moi, pas un cours de morale ! Rechigna-t-elle.

-Vous n'avez plus deux ans Vala, alors réfléchissez.

Elle fixa alors le texte, et réfléchit quelques minutes, puis lui répondit :

-Cela nous apprend qu'il ne faut pas toujours écouter les flatteurs qui ne flattent que dans leur propre intérêt, celui de voler.

-Oui… C'est à peu près ça. Vous voyez, ce n'est pas si dur.

-Moui… Enfin c'est surtout parce que j'ai fait ça presque toute ma vie… fit-elle en tirant malicieusement la langue.

Il roula des yeux et ne put réprimer un petit sourire amusé.

Lorsqu'il avait dût choisir un livre parmi tous les ouvrages qu'il possédait, il avait pensé que finalement, Les Fables, de Jean De La Fontaine était le livre idéal : Les histoires étaient courtes, enrichissantes, et à la portée de tout le monde, contrairement au reste des livres qu'il avait en réserve. De plus, il était certain que ces histoires pouvaient apporter beaucoup de choses à la jeune voleuse.

La jeune femme bailla, et tourna les pages jusqu'à s'arrêter sur une autre fable : L'hirondelle et les petits oiseaux, et reprit :

-Celle-là.

-Si vous voulez.

Mais avant de commencer, il s'allongea. Puis après s'être couché à côté de lui, Vala reposa sa tête sur son épaule pour pouvoir suivre avec lui. Seulement, pendant qu'il lisait, elle s'endormit, bercée par sa voix régulière, et un peu avant la fin, Daniel finit par s'en rendre compte.

-Oh, Vala… chuchota-il avec un sourire attendri.

Alors il reposa le livre sur la table, et éteignit la lampe de chevet. Puis, après avoir longuement hésité sur ce qu'il devait faire de sa protégée, il l'installa un peu mieux contre lui en l'entourant de son bras.

-Bonne nuit, lui chuchota-t-il en fermant les yeux.