Jour 10
Lundi 2 février 1998,
23h,
Cher journal,
Ces derniers jours, j'ai vécu une expérience pour le moins des plus intéressante et des plus troublante. C'était quelque chose de si gratifiant. J'ai redécouvert des facettes de moi-même. Des facettes que jusqu'ici, j'avais oubliées. Jusque-là, je me suis évertué à me montrer moins sensible, moins aimable, plus forte. Être à l'opposé de ce que je suis réellement. C'est assez ironique quand j'y pense. En dépit de ce que je fais ou de ce que je dis, je me retrouve toujours revêtu de mon masque de mépris que ce soit inconscient ou pas. Celui qui m'a permis de ne pas finir dans un ascenseur tout comme ma mère. Toutes ces dernières années, aujourd'hui plus que jamais, où j'ai dû rejeter une partie de moi-même, de ma personnalité, de ce que j'étais. Mes sentiments, ou encore mes émotions que j'ai dû refouler pour devenir cette femme qui n'inspire que de l'indifférence, de la crainte, ou encore que l'on fuit et que l'on déteste. Et ce dans l'unique but de me protéger. Me protéger de la souffrance. De ma souffrance. Jusque-là, je pensais que la seule personne avec qui je pouvais être moi-même était Jarod, mon ami, mon ennemi et pourtant, malgré cela, une jeune personne avait réussi à m'attendrir. Face à elle, j'étais devenu vulnérable. Elle m'avait permis de me montrer sous mon vrai jour…
Te souviens-tu de l'autre fois ? Je t'avais parlé de Broots, ce génie de l'informatique et de sa stupide erreur. Celle de nous avoir caché sa progéniture. Pour comprendre ce qu'il m'est arrivé ces temps-ci, il faut que je remonte à ces derniers mois. Commençons par le tout début. À l'époque, M. Raines, cet asthmatique strangulant, croyait qu'une personne du Centre transmettait des informations à Jarod. Non mais tu te rends compte ? Te rends-tu compte de la portée de son accusation ? C'était insensé. Complètement ridicule !
Flashback
MP « Oh, épargnez-moi Sydney. Tout ce que je sais, c'est que j'en ai ras le bol d'être toujours en retard d'un métro sur lui.
R - Moi aussi.
B - Euh, je, je dois y aller.
R - Restez ici, M. Broots.
MP - Pour quelle raison êtes-vous descendu Monsieur ?
R - La plomberie.
MP - La plomberie ?
R - Je suis venu m'occuper d'une fuite. »
Pour colmater une fuite émanant de l'intérieur, il nous avait contraint Sydney, Broots et moi-même à nous soumettre et ce, contre notre volonté à un test au détecteur de mensonge. Quelle peur, j'ai eu à cet instant précis. Oui, j'ai eu peur de ce qu'il pouvait découvrir. Ne va pas t'imaginer que j'ai caché des informations au Centre, mais néanmoins, je crois qu'il n'était pas utile qu'il sache tout. Je veux parler de la relation que j'entretiens avec le caméléon. Enfin, tu vois ce que je veux dire. Bref, à tour de rôle, nous avons répondu aux questions d'un technicien et Angelo, cette « éponge » comme l'appelle Sydney, utilisait ses talents pour surveiller nos réponses.
Flashback
« Pour étalonner l'appareil, veuillez mentir en répondant aux questions qui vont suivre. Êtes-vous Eleanor Roosevelt ?
- Oui.
- Avez-vous fait tout ce qu'il vous était possible de faire pour retrouver Jarod ?
- Oui.
- Avez-vous fait exprès de rater votre cible en tentant d'appréhender Jarod à Miami, en Floride ?
- Quoi ?
- Oui ou non s'il vous plaît.
- Non.
- Il n'est pas permis de fumer pendant un test au détecteur de mensonge. Avez-vous reçu un message personnel de Jarod ?
- C'était une peluche. Oui. »
Par la suite, nous avons appris que Broots pourrait être la source de la fuite. Sydney et moi, nous avions alors entrepris de le prendre en flagrant délit de trahison. Nous l'avions donc suivi. Et là, j'ai été surprise de le voir s'entretenir avec un détective privé. Avait-il retrouvé la trace du caméléon ? Avait-il localisé Jarod par lui-même ? Ce n'était pas tout à fait exact ! Accompagné de quelques nettoyeurs et de Sydney, nous avions pris d'assaut l'appartement de Broots s'introduisant de force chez lui. À ce moment-là, ce n'était pas Jarod qui se trouvait sur les lieux, mais une fillette. Je me sentais si honteuse de moi et vraiment stupide. Non mais à quoi je m'attendais ? A voir Jarod et Broots en train de boire le thé ? Où s'échanger mutuellement des informations ? D'ordinaire, moi qui était efficace et très compétente dans ce que j'entreprenais, voilà que je m'étais laissé emporter par ma méfiance. Finalement, on a découvert que Broots avait embauché le détective privé dans le cadre d'une bataille pour obtenir la garde de sa fille. Celui-ci devait trouver quelque chose sur son ex qu'il pourrait utiliser au tribunal. La fillette était rentrée chez elle auprès de sa maman. Mais est-ce que cela, avait-il innocenté Broots pour autant ? Sydney le croyait. En colère, il nous avait alors avertis de ne pas interférer dans sa vie personnelle ni dans celle de sa progéniture. C'était la première fois que je le voyais se dresser contre moi. Et mon point de vue sur lui à changer, du moins en partie. Parce que je trouvais sa façon d'agir avec sa fille assez correcte. C'était un bon père de famille. Le genre de père que tous les enfants aimeraient avoir. À partir de ce jour, il avait gagné non seulement mon respect, mais ma confiance également.
Flashback
MP « Innocenter ? Mon œil ! Il a menti à tout le monde au Centre. Il n'a jamais rien dit à propos de son mariage.
S - Il préservait sa vie privée. Rien de tout cela ne justifiait ce que l'on a fait.
B - Vous avez bien raison.
MP - Vous êtes en retard.
B - Oui, j'ai passé la matinée au téléphone avec un avocat. Il refuse mon affaire.
MP - Vraiment désolé.
B - C'est vrai, Mlle Parker ? Grâce à vous, ma fille n'a cessé de pleurer depuis hier soir. Demain, je dois la renvoyer chez sa mère, et ce n'est pas du tout ce dont elle a envie.
MP - Tout cela n'a rien à voir avec le Centre.
B - Je travaille ici. J'ai vendu mon âme pour cette place. Et ma fille reste en dehors de ça. Alors oubliez-la. Et surtout ne m'emmerdez plus ! »
Et voilà où je veux en venir. L'autre jours, Broots avait débarqué au Centre avec sa fille d'une dizaine d'années. Non mais enfin, on n'est pas dans une crèche. Ce n'est pas la garderie ici !!! Il avait trouvé l'excuse comme quoi il n'avait personne pour la surveiller. La baby-sitter avait la rougeole et la marraine de Debbie était Dieu seul sait où. Soit ! M. Raines avait donné l'ordre à Broots de se rendre dans les bureaux de Miami où Jarod avait pénétré la base de données. Il devait effectuer une vérification immédiate de l'ordinateur central. Sur ce, il avait demandé à Sydney de prendre soin de sa fille. Après avoir essuyé un refus de sa part et surtout n'ayant guère eu le choix, tous deux m'avaient convaincu de garder la petite en l'absence de Broots. En âme charitable, j'avais donc accepté. Inutile de te dire comment j'avais réagi. J'étais très réticente à cette idée. Est-ce que je m'appelais Mary Poppins ? Est-ce que je ressemblais à Mary Poppins ? Non ! J'ai horreur des enfants. Ça traîne partout, ça fait tout le temps du bruit. Ça jacasse sans arrêt. Bref, c'est insupportable ! Tout compte fait, et ce, malgré moi, je l'avais emmené chez moi. Je lui avais donc fait part de quelques petites recommandations. Rien de bien méchant. Je ne suis tout de même pas la sorcière du Magicien d'Oz !
Flashback
« Afin qu'il n'y ait aucun malentendu entre nous, Debbie. Voici les règles de la maison : interdiction de courir, de faire le clown, et de mettre ses pieds sur les meubles. Et interdiction de faire du bruit ce qui inclut pleurnicheries et jérémiades. Deviens invisible et nous nous entendrons très bien.
- Vos affaires sont tellement belles.
- Et interdiction formelle de toucher à mes affaires, et encore moins à mes vêtements. Quoi ? Ne quittez pas Sydney… Mais qu'est-ce que tu fais ?
- Rien du tout.
- Je t'ai interdit de toucher à mes affaires et je parlais sérieusement ! »
Je ne voulais pas l'avoir dans les pattes, je l'avais donc laissée seule un instant. Il était hors de question pour moi de faire naître un quelconque lien entre nous. La tension était montée d'un cran, l'ambiance était devenue froide, voire glaciale lorsque je l'ai surprise en train de fouiller dans mes affaires. Ce qu'elle avait découvert, pris dans ses mains, était un objet bien trop précieux pour être considéré comme un vulgaire jouet sans intérêt que l'on agite dans tous les sens. Et pour cause, c'était le cadeau de ma mère. Je m'étais mise hors de moi, j'étais furieuse. Plus tard, alors que je me brossais les cheveux et que je m'étais perdu dans de merveilleux souvenirs, elle était venue vers moi. Et elle m'avait posé une question. Celle que je redoutais d'entendre de la bouche d'un enfant.
Flashback
« Vous avez de très beaux cheveux. Vous ne voudriez pas me faire des nattes ?
- Je n'ai pas que ça à faire.
- Qu'est-ce qui vous a fait devenir aussi méchante ?
- Je suis née comme ça. Je n'y peux rien.
- Non, c'est un mensonge. »
De retour au Centre, dans le bureau du vieux grincheux, j'avais demandé à Sydney de la prendre sous son aile. De lui faire faire une simulation. C'en était trop, je n'en pouvais plus. Il fallait que je m'en débarrasse. C'est alors qu'il m'avait dit une chose. Une chose très sensée, mais que j'ai toujours su au fond de moi. Que je réagissais avec colère parce que je me sentais responsable de la mort de ma mère. Ces paroles aussi véridiques, soient-elles m'avaient bouleversé. Je suis sortie en trombe de son bureau. Je me suis écroulée, j'ai fondu en larmes. Et là, j'ai senti sa main sur la mienne. J'ai senti sa chaleur me réconforter. Elle avait entrelacé ses doigts entre les miens. Sans rien dire, elle s'était assise à mes côtés, elle n'avait fait que me tenir la main. Je souffrais tellement que je n'avais pas vu sa souffrance à elle.
Flashback
« Ils n'ont pas dormi depuis 90 heures. C'est beaucoup.
- Oui et dans la même pièce que vous. Ça, c'est un record. Sydney, j'ai besoin de votre aide pour la gamine, vous devez la prendre en charge. Faites-lui faire une simulation. Ça m'est égal.
- Mais ce n'est qu'une enfant.
- Elle ne veut rien écouter. Elle fourre son nez dans mes tiroirs. Dès que je me lève, elle me suit partout en aboyant comme un roquet. C'est un vrai Chihuahua.
- Vous dites ça parce qu'elle a trouvé le cadeau de votre mère et que ça vous agace. Broots a téléphoné. Il se fait beaucoup de soucis pour sa fille comme vous pouvez l'imaginer.
- Ce faux jeton, aurait plutôt intérêt à s'inquiéter davantage de ma personne. Elle prend un malin plaisir à me casser les pieds.
- Debbie ne cherche pas à être exaspérante avec vous. Elle cherche à se comporter comme vous. Inconsciemment, elle sent que vous souffrez toutes les deux d'un grand manque quasi-similaire d'amour maternel.
- Êtes-vous donc incapable d'avoir une conversation normale avec qui que ce soit ?
- C'est son mécanisme, elle adopte simplement votre mode de survie. Elle sait que vous avez survécu à ce manque d'affection et c'est ce qui lui donne l'espoir qu'elle aussi un beau jour verra le bout du tunnel. Vous ne devez pas tenter d'empêcher cette relation, mais de la laisser s'épanouir. Je vous assure.
- Vous savez que ça me ferait plaisir si vous étiez de mon côté et que vous preniez ma défense rien qu'une fois.
- Mlle Parker, la question n'est pas là. Il ne faut pas prendre en compte autre chose que ses intérêts. En projetant votre colère contre la petite Debbie. Vous avez reporté sur elle la colère que vous éprouviez contre vous dans votre enfance.
- Et selon vous d'où provient cette colère refoulée depuis l'enfance Docteur Spock ?
- Vous vous sentez responsable de la mort de votre mère. »
Après avoir passé un peu de temps avec Debbie, je me suis aperçue qu'elle me faisait du bien. Je lui ai même brossé ses cheveux comme le faisait maman avec moi. C'est une petite fille très sage, un peu borné, mais très gentille. Elle est très attachante. Ballotté entre son père et sa mère depuis le divorce de ses parents, rien n'avait été facile pour elle. Finalement, il était tant pour moi de passer à autre chose. J'avais donc décidé d'ouvrir le paquet encore emballé. Avant de déchirer le papier qui recouvrait le cadeau, j'avais expliqué à Debbie que ma mère me l'avait offert le jour de sa mort. Alors que je tendais ce dernier à la fillette lui faisant signe de l'ouvrir, à l'intérieur se trouve un exemplaire du livre « Les Quatre Filles du Dr March de Louisa May Alcott. » Un livre que ma mère adorait. Et moi aussi. J'étais très émue. Je me retenais pour ne pas pleurer, en vain. Maman aimait le lire avec moi, le soir, couchée dans mon lit. Et c'était ce que nous, nous avions fait ce soir-là. Avec Debbie, toutes les deux, nous avons lu Les Quatre Filles du Dr March. Chacune à notre tour, nous lisions à haute voix un passage du livre. C'était très agréable et intense en émotions. Cela m'a rappelé d'agréables souvenirs.
Flashback
« Excusez-moi, je reviendrai plus tard.
- Tu ne me déranges pas.
- Vous êtes sûr ?
- Viens t'asseoir.
- Est-ce que tu veux que je te brosse les cheveux ? Debbie, je suis désolée de m'être mise en colère. C'est à cause du cadeau. Ce paquet m'a été offert par ma maman et personne n'y a touché à part moi depuis de très très longues années.
- Pourquoi vous ne l'avez pas ouvert ?
- Je ne sais pas trop. J'ai failli l'ouvrir un millier de fois, mais il était bien trop parfait. Le papier qu'elle avait choisi et la façon dont elle avait noué le ruban. Ce cadeau ressemble tant à ma mère.
- Alors votre maman est morte ?
- Oui, le jour où elle m'a donné mon cadeau.
- Je ne l'aurais pas ouvert moi non plus.
- Pourquoi ?
- Parce que si vous l'ouvrez, il n'y aura plus jamais d'autres cadeaux que votre maman pourra vous offrir.
- Je crois qu'il est temps… Ma maman adorait cette histoire romantique. Elle adorait surtout la lire avec moi.
- Les Quatre Filles du Dr March. Qu'est-ce ça raconte ?
- L'histoire de Jo, une petite fille.
- Elle était heureuse ?
- Lisons son histoire. »
Le lendemain, je l'avais emmenée faire du shopping. Puisqu'elle me voyait comme un modèle, il fallait bien qu'elle me ressemble un peu. Je lui avais appris comment se maquiller, comment se comporter avec les autres, comment survivre sans la présence de la personne que l'on aime le plus au monde. Sans se perdre soi-même. Lorsque son père était revenu au Centre, il n'en croyait pas ses yeux. Debbie portait une tenue quasiment semblable à la mienne et copiait mes manières. Une mini moi ! Le regard attentif, stupéfait et interrogateur de Broots ne m'avait pas déranger. Avant de partir, j'avais offert le livre à la petite Debbie. Elle m'avait promis de le lire entièrement. C'est alors qu'elle m'avait serré dans ses bras. Puis elle s'en est allée. Et de ce douloureux souvenir qu'était l'histoire tragique de cet épisode de ma vie, il ne me restait plus que le nœud. Celui avec lequel maman avait parfaitement noué mon cadeau. Alors que je tenais le ruban entre mes doigts, je le portais jusqu'à mes narines pour sentir encore l'essence de son parfum. Celui de ma mère.
Pour conclure ce petit chapitre, la rencontre avec Debbie à était une très belle parenthèse dans ma vie. Elle avait été là au moment où je me sentais encore émotionnellement fragile. J'avais eu besoin d'elle tout comme elle, elle avait eu besoin de moi. Elle m'avait aidé à faire mon deuil tout comme je l'avais aidé à surmonter sa peine. Elle avait effacé mes larmes tout comme je lui avais redonné le sourire. Elle avait fait naître en moi des sentiments que je ne pensais pas un jour éprouver. Elle m'avait permis d'affronter mon passé, de l'accepter et de faire la paix avec moi-même. Et de ce fait je n'oublierai jamais le jour où elle m'avait redonné confiance en l'avenir...
