Le lendemain, quand il retourne chez Shakky, il est accueilli par la pointe d'un sabre tout contre son menton.

" Tu dois être particulièrement audacieux pour revenir après le scandale d'hier, Smoker. " siffle-t-elle entre ses dents

Il est midi, mais il avait raison, elle est encore là, accoudée au bar, un point de lumière au milieu des habitués. Et les photos sont toujours étalées devant elle. Elle relève à peine les yeux vers lui. L'ombre d'un instant, il retrouve dans ses yeux le même éclat que la veille, elle semble sincèrement abattue, épuisée, mais elle se reprend rapidement, dissimulant son inconfort derrière une goulée de vodka.

" Ou con. " tranche la chatte voleuse en se levant, rassemblant toutes les photos qu'elle lui tend " Dîtes moi Smoker, vous pensez que vous avez assez regardé ces photos ? " questionne-t-elle froidement

Il l'observe, tremblant de fureur, et il note que Shakky resserre sa prise sur son sabre, prête à intervenir au moindre de ses faux-pas. Alors il se tait, se saisit sèchement des photos et la fixe. Elle s'est arrêtée face à lui, le regard dur, intransigeant, et les mots qu'elle murmure ensuite sont un poison qui se glisse sous sa peau :

" Je sais que le soir où vos collègues brûlaient, vous étiez ici, à faire danser vos glaçons dans votre verre. " elle bondit sur lui, le saisit par le col, et ses yeux brillent de colère " Alors dîtes-moi Smoker, c'est quoi votre excuse ? Pourquoi vous n'avez rien fait ? "

Elle relâche sa prise sur son col, et soudainement, tout son corps semble se ratatiner sur lui-même. Il recule vivement, comme si elle l'avait giflé, et un instant, la colère gronde, grandit en lui comme une vague qui s'apprête à s'abattre. Et soudainement, elle retombe, s'affaisse et il n'en reste plus rien :

" Tu m'avais prévenu."

Mais il avait été tellement préoccupé par sa fuite qu'il en avait oublié la mort de Trébol.

" Shakky aussi. " murmure la rousse " Si j'avais su que vous seriez incapable d'agir, jamais je ne l'aurais prévenue. " conclut-elle tranquillement avant de vider son shot

Il serre les poings, mais ne réplique pas immédiatement. Le silence s'étire et il lève les yeux vers elle pour l'observer. Ses cheveux sont propres, parfaitement coiffés, son maquillage impeccable, il en manquerait presque les cernes sous ses yeux. Elle a veillé à son apparence depuis la dernière fois, camouflé chaque faiblesse derrière son fond de teint.

" Pourquoi tu as essayé de me prévenir ? " elle relève un regard courroucé en sa direction mais ne répond pas, alors il poursuit " Pour quelqu'un qui refuse d'intégrer le programme des témoins, tu as été plus coopérative que pendant ton interrogatoire. "

Confus, il ne lui reste plus que la défensive. Il se souvient de son regard défiant pendant l'interrogatoire, de ces foutues ongles cognant contre le bois. Ça ne fait aucun sens de retourner sa veste comme ça, et de se mettre en danger sans aucune garantie. Pourtant, elle serre son verre entre ses doigts, avec brutalité, prend une énième gorgée et se tourne vers lui :

" Smoker, est-ce que vous savez ce qui arrive à ceux qu'on attrape à moucharder auprès des flics chez Doflamingo ? " questionne-t-elle en guise de réponse, un sourire fou aux lèvres, les yeux brillants " On les détruit. On les brise. On s'assure qu'ils n'iront plus jamais parler aux flics. On dissèque leurs espoirs, et on ruine chacun d'entre eux. On efface jusqu'à leur existence. Vous pensez qu'aucun d'entre nous n'a jamais déserté et tenté de parler ? Vous avez tort. On s'est simplement assuré que tous ceux qui avaient entendu ne serait-ce qu'un mot de trop ne vivraient pas pour le répéter. "

Elle se saisit de sa main, le fixe droit dans les yeux, et décrit tout ce qu'ils lui feraient s'ils apprenaient qu'elle lui parlait, en ce moment-même. Elle lui raconte comment les fils de Doflamingo s'enfonceraient dans sa chair, comment ils trancheraient les os, et il frissonne face à l'intensité de son regard. Et avant qu'il n'ait pu se contrôler, il insiste :

" Alors pourquoi prendre ce risque ? "

Ça n'a aucun sens. D'un signe de tête, elle réclame un autre verre à Shakky- qui se détend et abaisse son arme avant de retourner avec eux aux bar- et le descend sans ciller. Et soudainement, elle est de retour à son attitude habituelle, et son sourire moqueur le rassure quelque part, malgré son ton sec.

" Je pense que le mot que vous cherchiez est " merci ", lieutenant. "

Non. Ça n'aurait aucun sens de prendre des risques pareils, encore plus sans motivations claires. Et il refuse de considérer une seule seconde qu'une femme qui ait travaillé suffisamment longtemps avec Doflamingo pour se hisser dans un rang significatif dans la Family puisse avoir risqué sa vie pour le prévenir d'un événement inévitable. Elle le pense peut-être stupide, mais il n'est pas dément.

" Arrête de me raconter des conneries. Il y a forcément quelque chose que tu penses y gagner. "

Elle grimace. Démasquée. Pourtant elle ne répond pas, et se contente d'un nouveau verre d'alcool.

" De quoi il s'agit alors ? D'argent ? "

Elle hausse un sourcil moqueur.

" Vous n'avez jamais envisagé que certains membres de la Family puissent ne pas être des monstres assoiffés de sang, pas vrai Smoker ? Ça perturberait votre petite vision de la justice, je suppose. "

Il repense aux mots de Shakky, aux allusions qu'elle a faites sur la répugnance de la chatte voleuse aux veillées funèbres. Mais non, en effet, il ne peut pas le concevoir. Pourtant, un détail le hante. Un détail aux cheveux roses. Le prévenir d'un accident qu'il ne peut pas empêcher, c'est une aide qu'elle pourrait dissimuler à son boss en prétendant avoir voulu lui mettre le nez dans son impuissance à stopper la Family. Ça n'aurait probablement pas été sans risques, mais quoi qu'elle en dise, elle aurait pu s'extirper de la situation sans grands risques. Mais Coby…

Coby ne fait pas sens.

Shakky claque son verre de Whiskey contre le bar en marmonnant, et il sirote prudemment. Elle serait bien capable de l'empoisonner. Il se détourne d'elle, les dents serrés, et sort de son étui un cigare, avant de batailler avec son briquet. Putain, évidemment il ne marche plus. Alors qu'il fouille ses poches, soudainement, la rousse est penchée sur lui, une flamme brûlant entre ses mains tandis qu'elle allume délicatement son cigare, le lui arrache et aspire une bouffée de fumée avant de le lui rendre, sous son regard noir. Il la voit pourtant du coin de l'œil, se retenir de tousser et plisser le nez, vraisemblablement dégoûtée, et il grogne. Quelle emmerdeuse. Elle lui pique son cigare pour le faire chier, rien de plus. Alors il décide qu'il veut la voir, elle, mal à l'aise.

" Pourquoi avoir sauvé Coby ? " questionne-t-il- finalement- brutalement

La question atteint sa cible, et il ne manque pas le tressaillement de son œil. Ses sourcils froncés lui en disent bien plus qu'elle ne le ferait d'elle-même et confirment son intuition. Il n'était pas une mission, ou un ordre de la part de Doflamingo pour semer le chaos et la confusion avant l'attaque. Ce n'était pas non plus personnel, elle n'a même pas l'air de savoir qui il est. C'était un acte spontané, imprévu, stupide. Soudainement, son regard s'éclaire, elle se ratatine dans son siège et marmonne entre deux gorgées :

" C'était une erreur de plus, il semblerait que j'en fasse beaucoup ces derniers temps. "

Il se maudit d'être d'accord avec elle, mais sauver une vie et risquer de compromettre des funérailles de la Family est suicidaire, probablement d'autant plus pour une membre de ladite Family.

" Si Doflamingo en entend parler, je suis morte. " constate-t-elle d'un ton plat

Il ne devrait pas être dérangé par ce ton. C'est une criminelle, de la pire espèce. Qu'elle vive ou qu'elle meure ne devrait pas l'affecter. Pourtant, tandis qu'il lui jette un regard en biais, il se souvient de la jeune fille de la veille, épuisée, à bout de combativité, usée par ses fautes et il retient une grimace. Il devrait s'excuser pour hier, pour son attitude impardonnable. Mais les mots ne parviennent pas à franchir ses lèvres, et il n'est pas vraiment sûr qu'elle les écouterait.

" Je suppose que je ne pourrais pas vous convaincre de l'importance de feindre sa mort ? " questionne-t-elle d'un ton égal, comme si elle parlait de la météo

Il considère sincèrement sa question un instant, mais pour être honnête, feindre sa mort serait au mieux maladroit, au pire désastreux. Les médias ont déjà compté leurs morts, et il est plutôt sûr qu'ils ont interviewé certains des survivants à l'heure qu'il est. Il n'a aucune certitude qu'ils n'aient pas encore parlé à Coby.

" Bien. " conclue-t-elle simplement en lissant des plis imaginaires sur ses vêtements " Je devrais m'en aller avant de dire quelque chose que je regretterais. "

Elle finit son dernier verre et se lève vivement. Le regard qu'elle lui jette alors est glacial, il manque de son mordant habituel, de ce sourire moqueur qui promet qu'elle a l'ascendant sur lui. Et les dernières paroles qu'elle lui adresse sont prononcées à voix basse, d'un ton lent, calculé.

" Soyons clairs, j'ai pris des risques stupides, si vous répétez à qui que ce soit m'avoir rencontré ici, vous risquez ma vie, et je n'hésiterais pas à vous abattre. Contrairement à Diamante je ne suis pas fan de massacres, mais je ferais le nécessaire pour me protéger. " murmure-t-elle sombrement

Elle lui tend sa main, une main gantée, avant de sortir de son décolleté quelques billets froissés qu'elle tend à Shakky avec un sourire malicieux. Quelques secondes plus tard, elle quitte le bar d'un pas vif, et la patronne l'observe, un sourcil haussé.

" Elle n'a jamais payé ses propres consommations auparavant. "

Il fronce les sourcils, et soudainement comprend. Il ne lui faut que quelques secondes pour fouiller frénétiquement ses poches; vides, et réaliser :

" Elle n'a pas payé. J'ai payé. " grogne-t-il, furieux de s'être fait avoir

Garce.


Le commissariat est dans un état lamentable. Et toujours aussi mal surveillé. Elle ne s'en plaint pas. Smoker se rendra bien vite compte qu'elle a fait bien plus que de lui voler quelques billets pour payer son alcool. Son badge lui a ouvert les portes des archives, sans la moindre résistance. Le dossier de Smoker est épais. Elle pourrait le lire, ici, maintenant, mais ça prendrait un temps monstre. L'emmener n'est pas très subtil, mais elle n'a pas vraiment le temps de penser à d'autres stratégies. Alors, Nami soupire et glisse l'épais dossier dans son sac avant de jeter un œil anxieux à la quantité de dossiers présents. Coby. Il a dit qu'il s'appelait Coby. Son doigt parcourt des centaines de dossiers, furieusement. Cobra. Cobouncha… Coby.

Un sourire victorieux ourle alors ses lèvres tandis qu'elle se saisit du dossier. Il n'est pas bon de faire des deals sans des armes fiables pour s'assurer que son partenaire ne les trahisse pas. Quant à Coby, songe-t-elle, le nez plissé, s'ils ont décidé de lui rendre la vie plus difficile en refusant de le cacher, alors il faudra bien qu'elle trouve un moyen de justifier de l'avoir gardé en vie. Ou de le convaincre de faire le mort, qu'il le veuille ou non. Dans tous les cas, ça attendra. D'un pas lent, elle quitte le commissariat, salue même avec un sourire la réceptionniste, et attend de se dissimuler dans une ruelle pour retirer perruque, lunettes et lentilles avec un grognement.

Il ne lui reste plus que trois heures pour se préparer pour le gala de ce soir à présent.