"Tempora mutantur et nos mutamur in illis"
Le temps bouge, nous bougeons avec lui
Aucun bruit ne résonnait dans la pièce tandis que nous regardions droit dans les yeux notre grand-mère qui ne disait rien depuis déjà plusieurs minutes. Ce silence avait tendance à m'angoisser un peu plus chaque seconde qui passait. Elle nous avait juste invité à entrer dans la salle avant de s'asseoir derrière son bureau et de nous observer, nous laissant comme deux sottes debout au milieu de la salle.
Je savais qu'elle cherchait à nous déstabiliser pour voir jusqu'où allait notre patience. J'étais plutôt fière de mon élève qui arrivait à se contenir et à ne montrer aucune expression sur son visage. Sixtine était déterminée à avoir sa place d'héritière et allait pouvoir prouver qu'elle la méritait.
- C'est pas mal, mais je ne peux pas accepter. Sixtine n'est pas encore prête, ça saute aux yeux.
La voix de Cynthia venait de couper court à toutes nos pensées. Il me fallut un peu de temps pour comprendre ce qu'elle venait de dire et surtout de réaliser le sens de sa phrase.
- Tu peux répéter ? Je ne suis pas sûre d'avoir compris. Demandais-je dans le doute.
-Si, tu as parfaitement compris. Je dois reconnaître qu'il y a eu de gros progrès dans le comportement de Sixtine, mais une semaine n'a pas suffi à la transformer intégralement en une bonne héritière. Tu seras donc celle qui me succédera. Cependant au vu des efforts fournis, je consens à donner la place de première conseillère à ta cousine et à continuer à la former dans ce but. Vous pouvez partir maintenant, j'ai une autre réunion avec un fournisseur important. On se reverra demain pour le début de vos cours.
Depuis de longs mois, je me contrôlais sans cesse. Tout s'était passé à une vitesse incroyable, enchaînant les événements plus complexes les uns que les autres. La mission, ma phobie, Mizuki, Keigo. Mes pensées butèrent sur ce dernier nom, Keigo, Keigo. Je voulais le retrouver et me plonger dans ses bras juste pour respirer son odeur et me donner du courage, mais là, je me retrouvais face à une de mes plus grandes angoisses. Quelqu'un tentait de me voler ma liberté. Avant même que je ne m'en rende compte, je m'étais rapprochée du bureau de ma grand-mère, balayant d'un coup son intégralité.
-Tu te fous de nous. Bien sûr qu'en une semaine elle n'aurait pas eu le temps de tout apprendre. Tu avais tout prévu depuis le début ? On est que des pions pour toi, tu veux tout contrôler, que tout soit parfait même quand tu as tort. Tu le sais au fond de toi que Sixtine serait parfaite pour être ton héritière, c'est juste que tu perdrais la face de le reconnaître devant nous. Ose nous dire qu'il y avait un espoir au début, je ne sais même pas pourquoi tu as accepté ce marché truqué avec Keigo. Tu sais quoi, tu as gagné, je me rends, prends tout. Ma vie, mon avenir, mes sentiments, je m'en fo...
-Arrête ça Kuro ! La voix de Sixtine m'arrêta en plein élan, elle qui n'avait pipé mot depuis le début venait de me stopper de sa voix autoritaire et droite. Si tel est ton désir, grand-mère je le respecterai, cependant je refuse la place de conseillère. S'il y a bien quelque chose que j'ai appris cette semaine c'est que je suis très mauvaise pour écouter les ordres, je ne veux plus me mettre à genoux devant quelqu'un ou me taire. Si je ne suis pas ton héritière alors soit, je construirai mon propre empire dans le but d'anéantir le tien. Même si ça me prend toute ma vie, j'y arriverai et tu sais pourquoi ? Parce que j'ai ton sang.
- Tu vois qu'elle est plus motivée que moi pour le faire. Bon sang pourquoi ne veux-tu pas comprendre ? Tu veux me faire fuir comme maman ? Tu veux qu'on te déteste tous ? A force de côtoyer des gens qui te regardent de haut tu fais pareil avec nous ? Je ne veux pas te haïr mais si tu me prives de ma liberté c'est ce qui arrivera, et un jour, quand je serai malheureuse, quand mon esprit sera des plus faibles, alors ce jour là méfie toi de moi si je me retrouve derrière toi. Si j'en ai l'occasion je te tuerai sans la moindre hésitation.
- Kuro, ça reste notre grand-mère ! s'indigna ma cousine qui allait me réprimander face à ma menace, mais un rire l'en empêcha. Cynthia riait à gorge déployée sans aucune retenue. Nous la regardions choquer, c'était sans doute la première fois que je la voyais rire ainsi de bon cœur, elle qui était toujours dans la retenu de ses émotions et qui semblait maître d'elle à tout instant, venait de briser l'espace d'un instant cette image de vierge de fer. Elle reprit contenance rapidement avant de nous parler.
- Vous avez du cran toutes les deux, entre une qui veux anéantir mon entreprise et l'autre me tuer. Il n'y a aucun doute que mon sang coule dans vos veines. Je ne me suis pas amusée comme ça depuis de longues années. Cependant, vos propositions ne me conviennent pas, me prendre un poignard dans le dos de la part de ma propre famille ne me plait pas plus que ça. Je vais vous proposer autre chose, Sixtine tu veux créer un empire supérieur et plus puissant ? Très bien, je te laisse les rênes de celui-ci à ma mort pour que tu le fasses devenir encore plus puissant. Kuro, on dirait que ton compagnon ne m'a pas menti... tu as vraiment réussi à changer Sixtine et à la faire devenir une digne héritière, je te laisse aux occupations que tu souhaites, bien que je trouve cela dommage que tu restes dans un travail aussi peu flatteur.
- Il n'est pas vraiment question de flatteur ou pas, j'aime mon travail et aider les gens. C'est tout, il n'y a pas besoin de plus. Tant que ce que je fais me donne l'envie de me lever le matin, jamais je n'abandonnerai.
Ma grand-mère souriait doucement derrière son bureau avant de reprendre son air impassible.
- Bon cela réglé, je vous invite à quitter ce bureau. Sixtine, tu te présenteras à l'accueil demain à 6h pile, aucun retard ne sera toléré. Kuro, je te souhaite un bon retour au Japon.
Elle n'en dit pas plus avant de reprendre une des piles de feuilles qui traînaient sur son bureau et de lire attentivement la première page. Sixtine sortie en premier de la pièce tandis que je la suivais de très près.
- Oh une dernière chose. Ton compagnon a l'air d'être un peu imbécile sur les bords mais il a du cran. J'accepte qu'il te côtoie. M'arrêta- t-elle sans même lever les yeux de sa feuille.
- Même sans ton autorisation je l'aurai fait, c'est de famille de n'en faire qu'à sa tête.
Je n'avais pu m'empêcher de sortir cette boutade car je savais qu'elle réagirait bien. On était tous comme ça dans la famille, un fort caractère sans personne pour nous arrêter, tout ce qui comptait était nos rêves et nos envies.
Respectueusement avant de fermer la porte, je me penchais pour saluer une dernière fois ma grand-mère. A l'autre bout du couloir, Sixtine m'attendait tranquillement adossée à un des murs, nous fîmes le chemin vers le jardin ensemble sans un mot. Ce ne fut qu'au moment où nous quittions la grande bâtisse qu'elle entama la conversation.
- Elle va mourir n'est-ce pas ?
-Oui, mais il faut continuer à la traiter comme avant. Si elle ne nous a rien dit c'est qu'elle souhaite que rien ne change et on fera comme elle le souhaite jusqu'au dernier moment.
Bien sûr que nous avions tous réfléchi à pourquoi Cynthia voulait passer les rênes aussi rapidement même si elle ne voulait pas nous le dire, nous l'avions tous deviné. Nous étions sa famille et malgré ses défauts nous la connaissions. Aucun d'entre nous, n'avait jusqu'à présent osé le dire de vive voix, sûrement de peur d'avoir raison. Elle était ce qu'elle était, mais malgré cela nous l'aimions tous et respecterons sa volonté de fermer les yeux et de la considérer comme une femme forte pour toujours.
Ma cousine hocha juste la tête avant de changer de sujet.
- Ne m'en veux pas mais je ne vais pas te remercier pour ce que tu as fait. Après tout, tu as aussi gagné quelque chose en contrepartie.
- Tu as bien raison, je ne veux rien de toi et t'entendre dire merci me provoquerait une crise cardiaque.
Elle ne dit rien de plus mais je me doutais sur son visage qu'un micro sourire avait dû apparaître. Sans plus de salutations, nous nous quittions, allant chacune vers notre voiture respective. J'avais décidé de venir seule ce matin, ne voulant pas être confrontée à un silence pesant et pour réfléchir tranquillement. Cependant, je regrettais quelque peu ma décision sur le retour, pouvoir exploser de joie avec quelqu'un, ou tout simplement partager ce moment m'aurait fait du bien. Pour combler ce vide, je me dépêchais de rentrer, je voulais leur annoncer la nouvelle, je voulais une bonne fois pour toute faire disparaître toute la tension qui m'habitait.
Les quelques mètres qui me restaient à faire me parurent si longs, mais déjà au loin je pouvais voir deux grandes ailes rouges dans le jardin scrutant le paysage, attendant quelque chose. Soudainement ses ailes se soulevèrent comme s'il avait été surpris par quelque chose. Il avait vu la voiture, il savait que je revenais.
A peine la voiture rentrée dans l'allée et le moteur coupé que ma portière s'ouvrit et que Keigo m'extirpa de la voiture et me serra dans ses bras. Je profitais de ce contact, j'en avais besoin. Ma bouche vint naturellement chercher la sienne et commença un baiser timide qui devenait de plus en plus passionné. Ce n'est seulement que par besoin de respirer que nous nous séparions, le regard de chacun fixé dans l'autre.
- Je suis de retour.
Hello à tous,
Je reviens peu à petit sur la plateforme ! Merci aux nouvelles personnes qui suivent cette histoire.
J'espère que ce nouveau chapitre vous aura également plu. Il ne reste plus qu'un chapitre et un épilogue après !
A bientôt !
