La mission s'était finalement encore achevée sur un nouveau succès, avec ses conclusions habituelles: la Morgue du Navy Yard regorgeait de cadavres de truands tout fraîchement truffés de plomb – celui de Meretskov occupait le tiroir tout à droite, au deuxième étage en partant du bas –; la sœur de Jay Singh avait pu être libérée et placée sous protection fédérale; Eric et Neil avaient glorieusement partagé le fist bump des vainqueurs – leurs poings s'étant rencontrés au niveau du sommet de la tête de Neil –; et Kensy et Deeks étaient encore occupés à argumenter avec véhémence sur un nouveau sujet de discorde dont Sam et Callen ne voulaient même pas entendre parler.

Ces deux-là, tout au contraire, n'avaient guère échangé depuis leur visite de courtoisie chez Arkady. Bien loin de leurs vannes habituelles, ils n'avaient pas sorti une phrase de plus qu'il n'était absolument nécessaire lors de la traque de Meretskov. De retour de mission, Callen s'était directement dirigé vers les toilettes, sans un mot. Sam, quant à lui, s'était assis en silence derrière son bureau; et il demeurait là, perdu seul dans ses pensées avec l'index en travers des lèvres, lorsqu'il entendit brusquement une petite voix chevrotante susurrer juste derrière lui:

-–- Vous me semblez préoccupé, Monsieur Hanna. Ce que vous avez vu chez le Camarade Kolchek, je suppose? Il se trouve que j'en ai vaguement entendu parler...

Sam se retourna tout d'une pièce sur sa chaise: Henrietta Lange était debout juste derrière lui, à la distance d'un bras, avec une mine aussi naturelle que si elle s'était tenue là de toute éternité. Comme à son habitude, la vénérable micro-ninja du contre-espionnage s'était matérialisée comme par enchantement dans le dos d'un de ses agents, sans même que le Navy SEAL surentraîné l'ait seulement entendue approcher. Sam Hanna vouait à Hetty un culte sans bornes; mais parfois, comme en ce moment précis, il était juste soulagé que lui-même et la vieille lutine aux mille tours de magie soient bien dans le même camp...

Il n'en avait pourtant pas moins quelques reproches mesurés à formuler quant à la façon dont sa patronne l'avait jeté sans aucun avertissement dans la gueule du loup, ou plutôt, dans l'antre de la Bête:

-–- Vous étiez donc déjà au courant du petit secret d'Arkady, Hetty? Enfin, quand je dis "petit"... Vous auriez pu tout de même nous prévenir, Callen et moi: ça nous aurait évité d'être effarouchés comme deux scoutesses qui découvrent leurs premières douches pour hommes!

Sam porta à ses lèvres une cannette de boisson énergisante, en s'efforçant de gommer de son esprit les images dérangeantes dont il avait été témoin chez Arkady.

-–- Oui, admit Hetty, Arkady fait parfois cet effet-là, chez ceux qui découvrent pour la première fois cet aspect surprenant de sa... personnalité. Peut-être ignorez-vous d'ailleurs le nom de code que portait notre ami au sein du KGB? Le mot est le même en russe et dans notre langue: Анаконда, c'est-à-dire l'Anaconda! Maintenant, je suppose que vous en devinez l'origine...

Sam recracha violemment par les narines la gorgée de liquide sucré qu'il était en train d'avaler, et se mit à à tousser. Callen regagnait à ce moment-là son bureau face à celui de Sam; il ne put s'empêcher de pouffer discrètement de rire, mais les traits de Hetty demeurèrent quant à eux d'une impassibilité déconcertante. Sam se nettoya rapidement le visage, qui affichait par ailleurs un air consterné: il commençait décidément à se faire de l'humour russe la même opinion qu'il s'était déjà forgée au sujet de la cuisine russe: insipide; lourde; et parfaitement indigeste. Il acheva rapidement sa toilette sous le regard goguenard de son collègue, avant de s'excuser auprès de sa supérieure:

-–- Si ça ne vous dérange pas, Hetty, je... Je préfèrerais éviter de parler encore de tout ça!

-–- Oh, je peux très bien comprendre cela, Monsieur Hanna: converser d'un tel sujet devant une dame serait indigne d'un gentleman aussi bien élevé que vous. Heureusement, Monsieur Callen ici présent n'a pas ce genre de prévention, lui, poursuivit Hetty sur le ton d'une légère remontrance. Je vais donc vous laisser entre... "mecs", comme ils disent dans la rue.

Tandis que leur minuscule patronne s'éloignait à petits pas, Callen s'affala sur sa chaise de bureau face à Sam. Les deux amis restèrent un long moment à se regarder l'un l'autre, sans oser échanger une parole, avant que Sam ne se décidât finalement à rompre la glace:

-–- Cette visite chez Arkady... Tu as du mal à t'en remettre, toi aussi, pas vrai?

Sans répondre immédiatement, Callen commença par fixer ses paumes vides avec un regard étrange:

-–- Je crois que je vais surtout avoir du mal à passer aux toilettes, maintenant, sans avoir l'impression d'avoir des mains de géant! Sacré Arkady... Ah, on peut dire qu'il cachait bien son jeu, et son atout maître!

-–- Et encore, soupira Sam, on ne l'a vu qu'au repos...

-–- Manquerait plus que ça! s'agita à nouveau Callen. Tu imagines un peu le malaise, si en plus il avait été content de nous voir!

Dissimulée derrière le rideau du vestiaire des costumes, Hetty ne perdait pas une miette des échanges animés entre ses deux agents... Leur trouble semblait beaucoup l'amuser, au point d'avoir troqué le demi-sourire énigmatique qui trahissait d'ordinaire le summum de son hilarité, pour un gloussement de vieille dame qu'elle avait de plus en plus de mal à contenir.

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[ Écran noir – Voix de Hetty murmurant en russe sur un ton espiègle – Sous-titrage en caractères blancs ]

-–- Vi Amerikanskiy nezhenki... Tak vpechatlitel'nye, tak emotsional'nye!
( «Petites natures d'Américains...Tellement impressionnables, tellement émotifs!» )

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_FIN_