Note sur le chapitre 52.
Comme d'habitude, ce chapitre ne s'est pas passé comme prévu. Je voulais le consacrer à Duncan, en parlant brièvement de Rhett retournant à Charleston, mais… c'est tout le contraire : Duncan interviendra – enfin – longuement dans le chapitre suivant qui promet d'être… spécial, aussi..
Quant à Rhett… Le chapitre s'intitule « Lettre d'amour ». Je vous invite à lire attentivement la lettre et les numéros des notes. Lisez ensuite mes notes en fin de chapitre, et vous comprendrez tout. Sachez seulement, à titre de « teasing », que j'ai combiné ici mes deux passions : Scarlett et Rhett et…
Mille mercis pour votre soutien que vous continuez à me manifester par vos commentaires, vos « like » et votre fidélité à suivre The Boutique Robillard.
Chapitre 52. Lettre d'amour
Dimanche 11 juillet 1876
Un rayon de soleil a réussi à s'infiltrer à travers les rideaux à demi tirés. Il vient s'éclater sur le verre. Et s'amuse à métamorphoser les arêtes de ses facettes en une déclinaison d'arcs-en-ciel irisés. Pour finalement finir par transpercer le liquide blond avec la puissance du soleil en milieu de journée. Par un tour de passe-passe digne d'un alchimiste, l'alcool brut se transforme en une boule de feu scintillante, amalgamant, en son centre, un noyau d'or.
Formant des cercles concentriques qui clignotent sous l'effet de l'imperceptible variation d'orientation des raies lumineuses, l'œil est hypnotisé par le message subliminal induit : « Goûtez-moi, mon vieil ami… »
L'invitation malicieuse est acceptée, et le verre se vide aussitôt.
Combien y en a-t-il eu depuis deux jours ? Difficile de pouvoir les compter tant les séquences d'hydratation – si on peut les nommer ainsi – alternent avec les plongées cotonneuses dans les limbes protectrices du sommeil. Euphorie et abrutissement n'ont cessé d'engager la bataille. Qui se terminera, sans l'ombre d'un doute, par la langue râpeuse et un lancinant mal de tête.
La main tremblotante se saisit de la bouteille tout proche pour se servir une nouvelle rasade. La dernière… Sûrement. Peut-être…
Celle-là arrivera finalement à atteindre son but – sinon, il y aurait de quoi désespérer de la vertu légendaire de l'alcool, celle de l'oubli.
Oublier les mots tendres chuchotés dans le noir oublier les mains virevoltantes et aventureuses oublier l'emballement des cœurs, les lèvres qui se dévorent les langues qui dansent de joie – partout, partout… oublier le parfum unique de la peau, plus enivrant que tous les verres d'alcool ingurgités, et son goût… Si délectable qu'il est toujours intense sous la langue oublier l'extase finalement exaucée, et ses pics de plaisir plus hauts que le Mount Mitchell. (*1) et oublier les regards rivés l'un dans l'autre à l'unisson, où tendresse et amour brûlent les prunelles de mille flammèches.
Le corps se tord sur le lit, la tête bascule d'un côté à l'autre de l'oreiller en signe de dénégation. Car, comment se vider l'esprit de ces heures enchanteresses qui n'ont été qu'illusion ? Une supercherie qui s'est dégonflée en une seconde. Des mensonges.
« Mensonges ! Mensonges ! » Le mot est lâché. Prononcé à haute voix, il se libère, se révolte et mute en un cri de douleur tragique.
On ouvre la porte brusquement. Le frottement des jupons qui crissent sous les jupes se rapproche : « Mon agneau, Mama est là ! »
oooOOooo
Les bras réconfortants de Mammy l'enveloppèrent telles des ailes de l'ange protecteur figurant sur les images religieuses de son enfance. Elle se blottit dans le giron de la vieille femme, comme elle l'avait fait tant de fois, lorsqu'elle avait un gros chagrin d'enfant en ayant la certitude d'être consolée, quelles que soient les bêtises qu'elle eût fait.
La grande main dans ses cheveux avait toujours eu le don de la faire sentir en sécurité.. Alors elle se laissa aller et craqua. La tension accumulée depuis quatre jours s'échappa en mille fracas avec la brutalité d'un torrent forçant la digue.
Son corps lâcha. Elle était tant agitée de tremblements que Mammy resserra son étreinte.
« Oh Mammy ! J'ai tellement mal ! »
Les réflexes de la nourrice attentive au moindre bobo se réveillèrent : « Où avez-vous mal mon agneau ? Voulez-vous que je vous serve une décoction calmante ? »
Toujours la tête plongée dans les plis du tablier amidonné, sa dénégation fut à peine audible : «Rien ne peut m'apaiser. C'est fini. Tout est fini ! J'ai le cœur brisé, Mammy ! »
La vieille femme hocha la tête. Dès qu'elle avait vu arriver l'ancienne maîtresse de Tara, la veille, en fin de matinée, elle avait immédiatement compris que sa Scarlett avait « la tête à l'envers». Les heures qui suivirent lui donnèrent raison : elle dédaigna son contrôle rituel des cultures de la plantation, prétexte à gambader dans les champs de son cher Tara. Elle choqua Will qui s'apprêtait à lui présenter les comptes d'exploitation du domaine et l'assurer du succès de la coopérative agricole dont elle avait été l'instigatrice. Surtout - signe de mauvaise humeur qui ne trompait personne -, elle frustra Suellen de leur jeu préféré à attiser leurs furies respectives par quelques piques sournoises dont les deux sœurs étaient friandes.
Au lieu de cela, elle se claquemura dans sa chambre, faisant fi du dîner rituel partagé avec sa famille de Tara. Seules Mammy et la femme de chambre furent autorisées à pénétrer dans ce camp retranché – la deuxième étant chargée de ravitailler la maîtresse de Tara en bouteilles de brandy – avec la stricte instruction que cela se passât à la barbe de la gouvernante en chef du personnel.
Evidemment, Mammy ne fut pas dupe de ce stratagème puéril. Les souvenirs des mauvais jours à Peachtree Street, lorsqu'elle avait assisté à la lente addiction de la fille de Madame Ellen, refirent surface. Ses descentes solitaires au rez-de-chaussée pour anesthésier son chagrin dans la satisfaction furtive de quelques lampées d'alcool afin d'oublier que son mari ne rentrerait pas cette nuit-là – encore une fois. L'accident. Puis survint le véritable enfer, la mort du petit ange tellement adorée par ses parents – et par Mammy le désespoir fou du père, la solitude tragique de la mère. Jusqu'au couperet final, le divorce, que Mammy ne comprendrait jamais. Car cet homme l'aimait, cela crevait les yeux… Heureusement, la courageuse petite-fille Robillard avait réussi à redresser la pente et gagner contre ses vieux démons alcoolisés. Comme elle avait été fière d'elle ! Et soudainement, patatras, elle s'effondrait. Le cœur brisé… Evidemment !
« C'est Messié Rhett, n'est-ce pas ? Mon Agneau, ne vous mettez pas des mauvaises idées en tête. Il ne faut pas. Ce n'est pas fini. Le Cap'tain Butler vous aime tellement. Cela ne fait aucun doute pour Mammy. Il va revenir. Tout va s'arranger. Ne pleurez plus. »
En entendant ces paroles qui se voulaient rassurantes, Scarlett se redressa d'un bond, et, de son poing fermé, frappa fébrilement son oreiller : « Mais tu ne comprends pas ! Tu ne peux pas t'imaginer de quoi il est capable ! Ce qu'il m'a fait ! » Elle se leva brusquement et fit les cent pas, car il fallait qu'elle évacuât la déception et la rage qui la submergeaient. «Il a utilisé les pires stratagèmes pour arriver à ses fins. Mais tout n'est que mensonge ! Mensonge ! »
Son poing s'abattit sans ménagement sur une des portes de l'armoire, se griffant au passage à la ferrure ouvragée de la poignée.
La vieille nourrice se précipita pour vérifier qu'elle ne s'était pas blessée et pour tenter de la calmer. Comment se pouvait-il que cette petite ait tant hérité des emportements violents de Messié Gerald ?
Mais Scarlett rejeta la facilité de s'épancher une nouvelle fois. Elle surprit son propre regard hagard dans le miroir de la coiffeuse, ses yeux rougis d'avoir tant pleuré, et les taches d'alcool qui maculaient son corsage.
Saperlipopette ! Il ne va pas réussir à m'abattre une nouvelle fois ! Et l'alcool non plus !
En un éclair, elle revit les jours qui avaient suivi son retour à Atlanta. Décidée à secouer d'un haussement d'épaules tout souvenir de la bassesse vulgaire dont ce pervers avait fait preuve derrière son dos, elle arriva chez elle pleine d'assurance en son avenir tout tracé.
Au cours des vingt-quatre heures qui suivirent, elle déploya toute son énergie, à contrôler avec une rigueur maniaque les moindres péripéties du magasin avec ses deux vendeuses. Emma Whising lui montra les comptes, lista les ventes, et nomma consciencieusement quelles clientes – ou potentielles nouvelles acheteuses – avaient visité le magasin. La couturière et la retoucheuse durent s'interrompre dans leurs tâches afin de lui compter par le menu les retouches en cours. Jusqu'à Peter Calvet, qui, entre deux manutentions, lui lista les prochaines livraisons prévues.
Lorsqu'elle réalisa qu'elle était en train de vérifier, un par un, le stock des boutons en nacre, elle s'arrêta net. Toute cette agitation était ridicule et n'avait qu'un objectif : faire taire le tumulte qui envahissait son cerveau.
Un seul lieu serait susceptible de l'apaiser : Tara.
Alors, après avoir donné de nouvelles instructions à Emma Whising, elle lui annonça qu'elle devait s'absenter pendant quatre jours à Tara.
Les yeux verts fixèrent durement la vendeuse en chef : «En dehors de ma famille, personne ne doit savoir où je suis partie. Vous me comprenez, Emma ? Personne. Les autres employés, les visiteurs du magasin, les amis, ou ceux qui se réclament de mes amis… Personne ! Et si par hasard – mais cela n'arrivera pas – si Monsieur Rhett Butler faisait une incursion ici pour demander à me voir, je vous défends catégoriquement de lui rendre compte de mes faits et gestes. »
Elle conclut avec une menace - mais c'était inutile puisque la pauvre Emma s'était mise à trembler, n'ayant jamais été confrontée jusqu'à lors à une telle froideur de la part de la propriétaire de The Boutique Robillard « Si jamais vous contreveniez à cet ordre et que vous laissiez transparaître le moindre indice, j'aurai le regret de prendre des mesures de rétorsion. »
Puis, sans un remord d'avoir terrifié sa fidèle assistante, elle sortit du magasin, et dit à Prissy de préparer ses bagages. Elle prévint Pork qu'il faudrait la conduire à la gare demain dès le départ du premier train pour Jonesboro. Sans tenir compte qu'il s'agissait du fidèle ancien serviteur de Gerard O'Hara, elle lui donna l'interdiction formelle, avec une froideur égale à celle accordée à Emma Whising, de dévoiler la destination de son voyage. « Ni Prissy, ni Dilcey, ni Ella ne doivent le savoir. » Surtout pas Ella, se dit-elle, car elle serait la proie la plus facile face à son ancien beau-père. Au moins n'avait-elle pas à se soucier du silence de Wade puisqu'il n'était pas présent à Peachtree Street.
Mais, connaissant la fidélité et l'affection qui liaient le majordome à son ancien employeur, elle jugea prudent d'être plus finaude en précisant : «Il se peut que le Capitaine Butler fasse une courte apparition. Vous savez en quelle haute estime je vous ai toujours considéré, Pork. Sans votre aide, jamais je n'aurais pu me battre pour sauver Tara. Je compte sur votre égale loyauté à mon égard et à mon père pour qu'il ne sache pas où je suis allée. »
Pork baissa la tête, bascula d'un pied à l'autre en signe de répugnance à mentir au Capitaine Butler – même par omission -, mais sa droiture envers la maîtresse de Tara l'emporta : «Je ne lui dirai rien, Ma'am Scarlett. Bouche cousue. » Il scella sa promesse en mimant la fermeture des lèvres.
Rassurée, Scarlett consacra une heure d'attention à Ella en lui annonçant qu'elle devait partir en voyages d'affaires pour quelques jours et que Prissy s'occuperait bien d'elle comme d'habitude.
Tout était réglé. Prête pour Tara – et prête à se laisser aller à sa peine, cachée à l'abri de tous, pour panser ses plaies comme une bête blessée.
Elle se redressa et carra ses épaules pour se donner bonne contenance, car il fallait masquer les vertiges provoquées par ses dernières libations. Elle décida de rassurer son ancienne nourrice qui la surveillait comme l'huile sur le feu : «Ce n'est rien. C'est la fatigue, le travail… Ne t'inquiète pas. Je retourne à Atlanta car des clientes m'attendent. Je dirai à Wade et Ella que tu les embrasses. J'aimerai tant que tu viennes passer quelques jours à Peachtree Street. Prissy, Pork et Dilcey seraient aux anges de te voir ! »
Face à l'air soupçonneux de la vieille femme qui connaissait tout l'échantillon des ruses employées depuis l'enfance par l'aînée des filles O'Hara, Scarlett lui dit la formule magique – signe imparable que tout allait mieux : j'ai faim, Mammy. Pourrais-tu demander à la cuisinière de faire réchauffer de la soupe ? »
En réalité, après avoir tellement bu les dernières vingt-quatre heures, seul un liquide chaud serait accepté par son estomac surmené.
Rhett a assuré qu'il ne ferait qu'une courte visite à la Nouvelle Orléans – je ne veux pas même pas imaginer à qui… - et qu'il repartirait dès le lendemain pour Charleston. Si jamais il lui avait pris l'envie de s'arrêter au retour à Atlanta pour voir Harry au Musée, et au passage manigancer pour tenter de me manipuler une nouvelle fois, cela n'a pu être que hier. Et comme il doit urgemment boucler ses affaires à Charleston, la voie est libre : je peux repartir sans crainte à Atlanta – et enfin tourner la page de l'infâme Capitaine Butler !
oooOOooo
Samedi 10 juillet 1876, la Nouvelle Orléans
« Nom de Dieu ! Je ne vais quand même revenir vers elle la queue basse comme un toutou obéissant alors qu'elle m'a congédié comme le dernier des laquais ! Elle mérite que je la fasse languir un peu pour qu'elle comprenne qu'elle ne peut pas jouer avec mon vieux cœur avec ses caprices incompréhensibles ! »
C'est ce qu'il ne cessait d'affirmer – avec quelques variantes plus ou moins vulgaires – à son ami Charles depuis ce matin jusqu'à cette soirée passée ensemble à la Nouvelle Orléans, au lendemain de la première réunion du Southerners' Art Club.
Ils avaient fixé les règles d'organisation des galeries – en sachant que Charles n'aurait pas à se soucier de la gestion comptable et administrative, pour qu'il puisse se consacrer à ce à quoi il excellait, l'animation artistique.
«Quel plaisir cela va être de diriger ces deux galeries ! Sois certain que les membres du Southerner's Art Club vont se précipiter pour me proposer leurs meilleures créations ! Néanmoins, ils vont probablement être frustrés car je serai très sélectif dans le choix des peintures et sculptures. Il faut que nous présentions à la fine fleur des amateurs d'art ce qu'il y a de plus beau – et donc de plus cher. Parce que, même si Butler and Le Moyne Exclusive Masterpieces Gallery a le noble objectif de revitaliser et de faire briller la culture sudiste, ni toi ni moi n'ambitionnons de nous transformer en philanthropes.»
Cette perspective était tellement éloignée de leurs caractères qu'ils éclatèrent de rire simultanément.
« Après avoir visité les ateliers de tous les membres, j'opérerai une première sélection thématique à l'occasion de l'ouverture des deux musées. Quant aux peintres français, à toi de jouer ! »
Rhett balaya le problème d'un revers de main : «Comme ils s'inscrivent dans un mouvement pictural novateur, Je veillerai à ce que les œuvres embarquées sur le bateau soient les plus spectaculaires. Mais c'est toi, le grand artiste – il lui décocha une tape vigoureuse sur l'épaule pour le taquiner – qui aura le dernier mot pour choisir les quelques pièces qui seront exposées dans nos deux musées, et celles qui seront vendues dans nos galeries. »
Maintenant qu'ils avaient réglé l'infrastructure de leur association, Charles Le Moyne de Bienville se dit qu'il était temps de distraire son ami en s'adonnant à leurs vices de prédilection : le poker, l'alcool et les femmes. Il y en avait à foison ici puisqu'ils finissaient leur soirée dans le tripot le plus décadent de la Nouvelle Orléans.
Néanmoins, Rhett ne montra d'intérêt que pour les cartes et le whisky. Au grand dam des jeunes hôtesses les plus dévergondées, toujours aussi soucieuses de plaire à ces deux habitués de l'établissement, tellement séduisants et riches.
Charles remarqua le manège sans fard de l'une d'elle qui avait été le « jouet » de Rhett à plusieurs reprises. Pour l'aguicher, elle posa pratiquement sa généreuse poitrine largement dévoilée sous le nez du Capitaine Butler quand elle se pencha pour le servir à boire. Mais celui qui traînait avec lui la réputation de coureur de jupons invétéré ne prêta d'attention qu'au verre à nouveau rempli à ras bord. Manifestement, le plaisir de la chair ne faisait pas partie de ses préoccupations en ce moment.
Son ami n'en fut pas étonné puisque, depuis son arrivée hier soir où il avait annoncé, livide, qu'elle allait en épouser un autre, le Charlestonien n'avait pas arrêté de glisser le nom de Scarlett dans la conversation pour un oui ou un non.
Il fit une tentative pour le dérider : «Quand tu seras à Paris pour organiser ta sélection d'artistes, tu seras probablement tenté de faire d'autres « sélections ». N'oublie pas de passer le bonjour de ma part à Madame Yvette et à ses jeunes et pulpeuses « protégées ». Je me souviens d'une petite brunette… hum… Ce fut un régal de l'effeuiller comme une marguerite… D'ailleurs, toi aussi, si ma mémoire ne fait pas défaut, tu ne t'en étais pas privé… » Il éclata de rire en faisant un clin d'œil à son complice de débauche.
Mais ce dernier se contenta d'une mimique désenchantée : «Tu sais, je n'ai plus vraiment le cœur à la paillardise en ce moment. » Puis il avala cul sec l'alcool doré.
Charles jugea qu'il était temps de creuser l'abcès : «Vas-tu enfin me dire ce qui s'est passé avec ta Scarlett ? Tu as une mine de déterré… »
Il secoua la tête, comme pour se remettre les idées en place. « Je l'ai amenée à Washington, pour signer la finalisation des fonds du Gouvernement pour notre Fondation Bonnie Blue Butler Arts Museums . »
« Le parfait alibi ! »
« Oui, à toi je peux bien l'avouer… Je n'en croyais pas ma chance ! Après avoir fait l'erreur fatale d'avoir divorcé, j'ai pu profiter de sa présence pendant quatre jours. Te rends-tu compte Charles ? Ce fut – il s'arrêta, ne trouvant pas ses mots -, extatique ! Tu aurais dû la voir ! Pas impressionnée pour un sou d'être reçue à la Maison Blanche impériale face au Secrétaire d'Etat Hamilton Fish qui ne savait que faire pour lui plaire implacable face aux comptables de la Fondation qui, terrifiés par son autoritarisme, ont fait le dos rond devant à leur nouvelle Présidente et, sans surprise, une redoutable négociatrice quand elle a réussi à soutirer des informations à une commerçante concurrente. »
« Cela ne m'étonne pas. Cela fait des années que tu me vantes ses qualités « exceptionnelles » de femme d'affaire. Mais je présume que, si tu es si troublé rien qu'à évoquer cette escapade, vous ne vous êtes pas limités à des… interactions professionnelles…»
Rhett s'adossa contre le dossier du fauteuil, la tête en arrière, les paupières fermées.
« A ce point ? » le taquina son ami.
Se laissant aller à cet échange complice, il répondit éloquemment : « Mieux que cela. Peux-tu imaginer une telle beauté sauvage lorsqu'elle a dansé le set dancing aussi naturellement qu'une Irlandaise sortie tout droit de la lande, en plein milieu du bal du Willard ? Et quand je l'ai entraînée sur la piste pour la Habanera… »
« La Habanera ? Tu lui as fait danser la Habanera ? Quel scandale pout une respectable Sudiste ! » Charles s'amusait de l'excitation enthousiaste du Capitaine Butler.
« Oh oui ! Pas un centimètre n'osait nous séparer. Son corps suivait le moindre de mes mouvements, et quand elle se cambrait, c'était tellement… - il avala bruyamment sa salive-, tellement érotique !» Sans s'en rendre compte, il colla le dos de la main contre ses lèvres pour en pincer la peau.
Son ami en resta bouche bée rien qu'à imaginer la scène décrite par l'amoureux éperdu. «Cette fois, c'est décidé : malgré tous tes barrages et ta jalousie maladive au cas où elle me trouverait séduisant – il lui décocha un clin d'œil appuyé pour accentuer sa taquinerie - tu ne pourras plus m'empêcher d'être présenté en personne à cette enchanteresse quand je viendrai sur place à Atlanta pour ouvrir la galerie. Si j'avais besoin de trouver une motivation à cet événement, la seule perspective de faire connaissance avec la déesse qui te mène par le petit doigt depuis des lustres suffirait à me faire prendre le premier train pour la capitale de la Georgie ! En tout cas, d'après tes mots – et tes silences -, je constate que, depuis notre dernière conversation, le « rapprochement » avec l'ancienne Madame Butler est sur de bonnes voies. »
« Ce « rapprochement » a dépassé mes espérances. J'ai profité de chaque minute à Washington pour la distraire. Nous nous sommes tellement amusés ! Avant le bal irlandais, nous sommes même allés au spectacle. – Il rit de bon cœur à ce souvenir : Figure-toi qu'elle connaît par cœur «You naughty naughty men ! »
« Quoi ? Ne me dis pas que tu as osé l'emmener voir The Black Crook ! »
Afin de se donner le temps de répondre, Rhett sortit son coupe-cigare pour sectionner le bout de son nouveau havane. «Ouais.. Enfin, c'est plutôt elle qui m'a poussé à aller au National Theater parce que… tu comprends… »
«Oh oui, je comprends ! Et alors, je présume que la pétulante Clementina était sur la scène… »
Il soupira. « Oui, et je t'avoue en avoir eu des vapeurs lorsqu'elles se sont croisées plus tard, dans les loges… Néanmoins tout s'est bien passé. Clementina a su se tenir. Elle avait intérêt - son intonation se fit brièvement menaçante -, ou sinon… Scarlett n'a manifesté que son réflexe de possessivité habituel pour s'assurer de sa chasse gardée, mais sans que cela ne l'affectât d'un iota. Pendant tout le spectacle, elle était radieuse de plaisir. Et quand elle a découvert la grotte dorée de Stalacta, je peux te jurer que les artifices lumineux transformant les cailloux de verroterie en or furent ridiculement ternes en comparaison de ses hypnotiques yeux d'émeraude. »
« Eh bien, j'ai été plus de fois que je n'en saurais compter témoin de ton savoir-faire avec les femmes. Mais j'avoue être épaté par ce retournement de situation : la danse, le spectacle… Me conteras-tu la suite ? »
« Ne compte pas sur moi pour te donner des détails. Disons que… nous nous sommes rapprochés sur le chemin du retour, dans le varnish que j'avais loué. »
« Carrément, un varnish privé ! »
« Bien sûr. Tu n'imagines quand même pas que j'aurais fait dormir Scarlett sur une banquette uniquement masquée par un rideau, avec les regards libidineux de tous les hommes qui sont attirés par elle comme du miel ! »
Charles prit un air faussement contrit, ravalant son rire : »Excuse-moi, bien sûr ! Ta Scarlett ne mérite que des carrosses dorés et des châteaux de rois. »
« Si j'avais pu, je lui aurais offert le Monde sur un plateau, j'aurais décroché la Lune ! – le ton se fit amer – A défaut, je l'ai couverte des joyaux les plus somptueux. Cela n'a eu aucun effet pour gagner son amour. Et aujourd'hui… un autre s'apprête à faire de même avec des cadeaux peut-être encore plus chers et des soieries « Haute Couture » … - Il déglutit difficilement – Si j'en crois sa phrase lapidaire, il a gagné. »
Depuis toutes ces années où les deux amis avaient partagé aventures, peines et joies, Charles était capable de déterminer, au poids du silence, l'humeur du Charlestonien – en l'espèce, une profonde détresse dont il n'avait été le témoin que deux fois, à la mort de sa fille et à son divorce.
«En es-tu certain ? Peut-être tires-tu des conclusions un peu trop rapides. Je pense qu'elle t'a donné la date de l'annonce de ses fiançailles avec Vayton pour te narguer. Si c'était vraiment sérieux, pourquoi garderaient-ils leur engagement secret ? Après ce que tu m'as narré de votre séjour à Washington, cela me conforte dans l'idée qu'elle a décidé de jouer avec tes nerfs avant d'accepter enfin de retomber dans tes bras. Rassure-moi ! L'héroïque ancien briseur de blocus ne va pas baisser les armes face à un fabricant de robes, n'est-ce pas ?»
Rhett se racla la gorge pour ne pas exprimer ses doutes : «Non, je ne le laisserai pas gagner si facilement. Il faut que j'arrive à le faire descendre de son piédestal pour qu'elle comprenne qu'elle ferait une énorme erreur en le choisissant. Mais comment faire… » Il se passa les doigts dans les cheveux avec une telle fébrilité qu'il en arracha au passage un épi.
Charles hocha la tête, vaincu d'être témoin d'une telle passion désespérée. « Tu l'as toujours autant dans la peau. » Sa phrase ne méritait pas un point d'interrogation, même pas un point d'exclamation. Un simple point final.
Au fond de ses prunelles noires, les flammes de la passion brûlaient. Débarrassé temporairement de son masque nonchalant pour laisser transpercer à vif son tourment, Rhett le fixa intensément, avec un mélange d'ahurissement et d'émerveillement afin qu'il l'aide à élucider le mystère qui le liait à tout jamais à l'ancienne belle du County de Clayton : « Après toutes ces années, « elle fascine toujours autant, tu sais ! » (*2)
Ne pouvant s'empêcher d'être touché par une telle candeur surprenante chez cet homme extravagant, puissant et souvent cruel qu'était Rhett Butler, il décida de le taquiner encore une fois : « Il semble bien que tu aies omis un complément d'objet direct dans ta phrase.»
Rhett fit semblant de ne pas avoir compris. Puis son poing s'abattit sur la table : « Bon sang ! Même si je dois l'enfermer à double tour pour la convaincre, Scarlett redeviendra Madame Butler ! »
Oooo00oooo
Lundi 12 juillet 1876, Atlanta
Quand il posa le pied sur le quai de la gare, il gloussa discrètement en se moquant de ses dénégations bravaches de la veille devant Charles. Car, évidemment, il était de retour à Atlanta, prêt à accourir dans les bras de Scarlett « comme un petit chien, la queue basse. »
Quoique « la queue basse » soit une pure vue de l'esprit. Comme je suis pressé de la serrer contre moi, de sentir sa chaleur, son odeur…
Il se doutait bien qu'il aurait à combattre ses premières réticences. Mais, d'un baiser langoureux, il effacerait de son esprit toutes les mauvaises idées qui lui étaient passées par la tête dans les dernières minutes de leur voyage.…. Cela ne pouvait pas être autrement. Il l'aimait trop. Et, après la nuit passée dans la petite chambre du wagon, il était persuadé maintenant que Scarlett partageait ses sentiments. Son regard, ses mains, ses gémissements sous ses caresses n'avaient pas pu lui mentir. Comme ils allaient être heureux à présent !
Il exigerait qu'elle écrive derechef une lettre à Vayton pour annuler toute ébauche de projet de mariage. Il ne repartirait pas vers Charleston sans s'en être assuré.
Elle est à moi. La plus fascinante femme du monde va redevenir ma femme !
Il pressa le pas, ne portant à la main qu'un léger sac de voyage. Il avait fait en sorte que ses valises qui l'avaient accompagné depuis Washington soient directement convoyées vers le dépôt de la gare de Charleston.
Un reste de raison le poussa à faire un arrêt au National Hotel afin de se changer pour être frais et fringuant lorsqu'il allait se retrouver devant elle.
Il arriva devant la maison de Scarlett, leur ancienne maison.
Il fronça les sourcils en regardant la façade : le bureau de Scarlett était plongé dans l'obscurité. Certes, son arrivée à Atlanta avait été tardive, mais c'était d'ordinaire l'heure où l'infatigable femme d'affaire était plongée dans ses comptes.
Au premier coup de heurtoir, Pork ouvrit la porte. Au milieu des habituelles paroles de bienvenue sincères et souriantes de revoir l'ancien maître de la Maison Butler, Rhett eut l'étrange sensation que le fidèle employé était gêné.
« Bonsoir Pork ! Heureux de te voir. Madame Scarlett n'est pas dans son bureau ? »
Le majordome sembla prendre beaucoup de temps pour déposer le chapeau sur le crochet du porte-manteau. Puis, exagérant son accent traînant, il répondit sans regarder le Capitaine Butler dans les yeux : « Je suis désolé, Messié Rhett. Ma'am Scarlett n'est pas là. Elle est partie en voyage d'affaire.»
Expression totalement incongrue dans la bouche de Pork… Me tromperais-je ou il a l'air de réciter sa leçon ?
Il le poussa à dire la destination de ce voyage d'affaire. Mais Pork eut un geste d'impuissance…
« Je présume que Mademoiselle Ella dort déjà à cette heure. Et Wade ? »
« Monsieur Wade sera de retour en fin de semaine. »
Frustré, il promit de revenir le lendemain.
Il se retrouva dans la solitude de la nuit, à marcher jusqu'à l'hôtel. Son bel entrain, son impatience à la revoir, son optimisme d'une réconciliation, tout cela filait comme des grains de sable mouvants.
Comment patienter jusqu'à demain ? Hors de question de faire un tour chez Belle.
Il fut bien tenté de demander au bar du National Hotel une bouteille de whisky, mais il changea d'avis : il n'était vraiment pas opportun d'apparaître les yeux bouffis devant Scarlett – si elle était finalement de retour le lendemain.
La nuit fut longue…
Que manigance-t-elle ? Et en quoi consiste ce « voyage d'affaire » si soudain ? Et surtout, pourquoi son humeur a-t-elle transformé la brûlante amante en furie glaciale ?
Rhett eut l'envie de fracasser l'armoire à glace de sa suite habituelle au National Hotel pour extérioriser sa colère tant il se perdait en conjectures. L'assurance d'un avenir à deux, dont il s'était bardé avec tant d'optimisme, s'effilochait d'heure en heure, de minute en minute… Et s'il n'arrivait pas à lui faire entendre raison ? A lui faire admettre qu'elle l'aimait et que leur bonheur à tous deux était à portée de main ?
A 9 heures précises, dès l'heure d'ouverture de The Boutique Robillard, Rhett poussa la porte de l'élégant magasin de mode.
Il intercepta immédiatement le pincement de lèvres de la vendeuse lorsqu'elle remarqua sa présence. Deviendrais-je paranoïaque ?
Le doute ne fut plus permis quand la vendeuse colla exactement sa réponse à celle de Pork : « Madame O'Hara est partie en voyage d'affaire».
Où ? Jusqu'à quand ? Rhett décida qu'il était inutile de jouer au jeu d'un silence pour une question. Il avait compris : Scarlett avait donné des instructions claires à ses employés afin qu'aucune information ne soit divulguée.
Un instant, il fut tenté de taper du poing sur la table dans cette atmosphère feutrée et de ne pas prendre des gants avec cette pimbêche afin de la contraindre à lui dire la vérité. Mais une cliente était en train de regarder la vitrine d'accessoires de mode. Ce n'était pas judicieux de faire un scandale pour entacher la réputation de l'établissement de Scarlett O'Hara.
Sa frustration augmenta, d'autant plus qu'il était pressé par le temps. Il n'avait qu'une journée de battement. Impossible de retarder son séjour à Atlanta. Sinon la planification des tâches à accomplir à Charleston, avant son départ pour la France, serait compromise. Il ne pouvait pas se le permettre trop d'intérêts financiers et logistiques étaient en jeu.
Heureusement, il eut droit à un accueil chaleureux de la part d'Harry Benett.
Le Directeur des Arts et de la Culture de la Ville d'Atlanta lui montra l'avancement des travaux au Musée en bonne passe d'être finalisés. Satisfait, Rhett apprécia les espaces attrayants mais aussi sécurisés.
«Je meurs d'impatience d'assister au baptême d'ouverture de ce temple de l'art qui va rayonner bien au-delà de la Georgie. Quelle fierté ce sera pour la Ville d'Atlanta d'être le siège de ce joyau culturel ! Et cela grâce à toi, mon ami !» Il lui tapota l'épaule affectueusement.
«Allons visiter le local qui va abriter la Butler and Le Moyne Exclusive Masterpieces Gallery. Je suis curieux de voir la bonne affaire que tu nous as trouvée. »
Il leur suffit de traverser la rue pour pénétrer dans un bâtiment de caractère en briques rouges.
« Lumineux, vaste, et à portée de main de la foule qui visitera l'exposition, que demander de plus ! Quelle idée judicieuse tu as eue de bloquer auprès du propriétaire toute autre négociation ! Je te revaudrai cela au centuple, mon ami.»
Harry eut un sourire satisfait. Il ne faisait aucun doute que ce petit service d'intermédiaire serait grassement récompensé par le riche homme d'affaire.
Rhett prit note des travaux de rénovation à réaliser pendant son séjour en France. « Dès mon retour à Charleston, je donnerai instruction à mon notaire afin qu'il finalise l'acte de vente avec le propriétaire de l'immeuble. Tout à l'heure, le responsable de la meilleure entreprise de bâtiment – un fournisseur de Scarlett - va expertiser avec moi les travaux de rénovation qui doivent être menés. Mais, il est midi, et l'Art peut attendre. A nous les nourritures terrestres ! »
Autour d'un repas de gourmets et de la meilleure cuvée de vin rouge disponible dans la cave du restaurant, les deux amis eurent plaisir à converser, Harry racontant par le menu les derniers événements culturels. Puis il baissa la voix pour divulguer les juteux commérages éclaboussant – réellement ou non – la réputation d'une bonne famille d'Atlanta.
« Mon Cher Harry, j'espère que tu feras profiter de ta verve et ton érudition à mon meilleur ami et associé Charles Le Moyne de Bienville. C'est un brillant gentleman issu d'une des plus anciennes familles de La Nouvelle Orléans, et c'est surtout un grand artiste. C'est lui qui sera le président des galeries d'art. Tu le rencontreras donc souvent.. Je suis certain que tu seras conquis par sa personnalité. Si j'ajoute qu'il est aussi mon meilleur partenaire de poker, tu comprendras qu'il est de bonne compagnie. »
« Je n'en doute pas. Ce sera avec plaisir que je l'accueillerai dignement dans notre communauté. D'ailleurs, n'est-ce pas grâce à toi – et à Taisy, je l'avoue – que j'ai fait la connaissance de la jeune femme la plus… la plus… Je ne trouve pas de mots pour la qualifier, car Scarlett est au-delà de tous qualificatifs. »
Rhett opina de la tête, rêveur : « Brillante, courageuse, belle, intelligente, ensorceleuse, oui, Scarlett est tout ça. Et tant d'autres choses encore… »
Harry se moqua gentiment de lui : « Toujours intarissable sur le sujet, n'est-ce pas ? Sacré Rhett ! »
Le rendez-vous avec l''entrepreneur du bâtiment fut rondement mené. La restauration, selon les directives de Rhett, serait finie bien avant son retour de France. Charles aurait tout le temps d'organiser à son goût leur galerie d'Atlanta.
S'il avait réussi à combler son impatience grâce à la compagnie d'Harry, Rhett recommençait à être fébrile. L'heure tournait. La possibilité de voir son ancienne femme devenait infime, d'autant plus que son train pour Charleston partait dans deux heures.
« Mais bon sang ! Où êtes-vous Scarlett ? » Il ne se rendit pas compte qu'il avait parlé tout seul en pleine rue.
Son dernier espoir se trouvait à Peachtree Street. Peut-être était-elle de retour ?
Il s'engagea dans cette direction d'un pas ferme. De toute façon, il voulait voir Ella. Elle lui manquait. Wade lui manquait. Scarlett lui manquait… De rage, Rhett piétina son cigare sur le trottoir.
Prévenue par Prissy, Ella accourut à sa rencontre. Sa joie sincère de le revoir lui réchauffa le cœur. La petite fille fut intarissable sur ses dernières activités, les fêtes d'anniversaire auxquelles elle avait participé et ses petits tracas avec une camarade.
Rhett écoutait avec le plus grand sérieux, heureux de l'entendre babiller avec une joie communicative dont seule Ella était capable. Mais les yeux clairs de la fille de Scarlett se troublèrent lorsqu'elle apprit que son ancien beau-père ne faisait que passer.
« Si vite ? Vous me manquez tellement, Oncle Rhett ! Hier encore, Bridget me demandait quand nous allions enfin présenter le spectacle de marionnettes à fils dont je n'arrête pas de lui parler. »
Rhett ne sut que répondre. Cela ne dépendait pas de lui, malheureusement. S'il avait suivi l'intimation de son ancienne épouse, il n'aurait pas eu le droit de se trouver à cette minute-même dans sa maison à discuter avec leur fille. Or, sur ce point également, il était hors de question qu'il obéisse à ses ordres capricieux.
«Je dois malheureusement repartir pour Charleston, car je dois me rendre en France pour affaires. Je te promets que, dès mon retour, nous organiserons une représentation des fantoches de Thomas Holden. En présence de ta Mère, bien entendu. » Il se racla la gorge : «Au fait, où est-elle ? Je dois lui parler. »
« Mère m'a dit qu'elle partait en voyage d'affaire – comme vous, Oncle Rhett. Mais elle ne m'a pas précisé où. Je sais seulement que ce n'est pas pour longtemps. »
Rhett n'eut pas besoin de scruter le regard de sa belle-fille pour s'assurer qu'elle disait la vérité. Sa petite Ella serait incapable de lui mentir. La seule personne qui ait fait preuve de sincérité à ce sujet précis depuis hier…
C'était évident que Scarlett avait dressé un mur de silence autour de lui et bouclé à double tour toute information utile à son ancien mari pour la retrouver.
La gorge noué, il s'installa dans le bureau de Scarlett, caressant distraitement au passage un châle qu'elle avait délaissé sur un fauteuil.
Il s'assit sur son siège de bureau, s'empara d'une feuille de papier, et écrivit.
ooooOOoooo
Mardi 13 juillet 1876, Atlanta
Quand Scarlett rentra de Tara, elle se rendit directement dans son magasin. Emma Whising n'attendit pas que sa patronne lui posât la question, et lui narra la visite de Monsieur Butler, en lui confirmant qu'elle avait bien suivi ses instructions.
Elle fut à peine surprise que Rhett ait pris le temps d'interrompre son voyage pour s'arrêter à Atlanta. Pour le Musée, bien entendu…
En la cherchant à la gare, Pork lui avait fait le même compte-rendu, même si son mécontentement muet d'avoir été forcé de mentir à Messié Rhett était assourdissant.
Sa fille l'embrassa et, sans surprise encore, lui raconta le bonheur d'avoir revu son Oncle Rhett.
«A-t-il demandé à me voir ? »
« Oui, Mère. Je lui ai dit que vous étiez en voyage d'affaire. »
Parfait. Tout s'était passé comme prévu…
«Très bien, Ella. Mammy t'embrasse. Viens déguster les délicieux gâteaux qu'elle a préparés pour toi. »
Pork précisa : « Messié Rhett a laissé une enveloppe pour vous dans l'entrée. »
Surprise, elle regarda la missive posée sur la desserte. Il a utilisé une de mes enveloppes ! Quel toupet !
De la pulpe du doigt, elle suivit les circonvolutions des boucles du « S » de « Scarlett », dessinées d'un geste déterminé.
Elle scruta l'enveloppe avec méfiance, avec des précautions similaires à celles qu'on prend pour s'approcher d'un buisson dans lequel on suspecte la présence de serpents.
Elle s'en empara. Ses mains tremblaient. Regrettait-il ce qu'il avait fait ? S'excusait-il ? Ecrivait-il qu'il l'aimait ?
Une insidieuse litanie se mit à tourner dans sa tête, avec la virulence d'un manège endiablé : Mensonges ! Mensonges !
Cela suffit pour la faire sortir du sortilège dans lequel elle était à nouveau prête à tomber :
Assez de déclarations épistolaires ! La première a suffisamment été éloquente pour juger de votre turpitude !
Elle serra les mâchoires, puis, sans aucune autre hésitation, se dirigea vers la cuisine.
Dilcey, les yeux écarquillés de surprise, se demanda pourquoi la maîtresse de maison avait jeté avec une telle rage un bout de papier dans le foyer incandescent du poêle.
Si sa résolution avait flanché, elle aurait pu lire les quelques mots tracés de l'écriture élégante de celui qui était redevenu son amant, l'espace d'une nuit.
La première et seule lettre d'amour que Rhett Butler ne lui ait jamais adressé.
ooo000oooo
« Ma Chérie !
Ou peut-être devrais-je commencer ma lettre par « Scarlett ! » car votre seul prénom incarne pour l'éternité le plus beau des mots tendres.
Je n'évoquerai pas ici votre tirade cruelle avant notre séparation dans le train. Je ne la comprends pas et je ne l'accepte pas.
Vous n'épouserez pas Duncan Vayton car vous ne pouvez pas jeter notre chance de bonheur à tous deux – à tous quatre avec nos enfants.
Je sais que je suis coupable de cette situation. Jusqu'à mon dernier souffle, je maudirai ma décision d'avoir divorcé.
« Je suis à jamais puni par les dieux pour avoir reçu le feu et essayé de l'éteindre. Le feu, bien sûr, c'est vous." (*3)
Je peux vous l'avouer sans pudeur maintenant :
Dès notre rencontre mouvementée à Twelve Oaks, « je suis tombé amoureux tout de suite. Vous étiez comme un mirage de la beauté des temps antiques, irrésistible comme l'attraction de la gravité.» (*3)
Scarlett, « mon amour pour vous est aussi tenace qu'une maladie.» (*3) Une maladie dont je ne peux – je ne veux – pas guérir.
Notre lumineuse nuit ensemble l'a prouvé, s'il en était encore besoin : nous sommes deux brasiers qui tentent de se consumer, mais dont la passion brûlera des flammes éternelles jusqu'à notre dernier souffle.
Car vous m'aimez, Scarlett ! Je l'ai lu dans vos yeux ! Votre corps de déesse n'a pas pu mentir. Il s'est mis au diapason de mon désir. Vous m'aimez !
Quant à moi, oserais-je vous fatiguer à vous répéter à l'envi que « je vous aime au-delà de tout ce qui est imaginable » ? (*3)
Si j'avais le bonheur de me trouver en ce moment à vos côtés, je me mettrais à genoux devant vous.
Mais il faut que je me contente de ce bout de papier pour vous le demander solennellement : Acceptez-vous de redevenir mon épouse, Madame Scarlett Butler ? Pour toujours !
Je n'aspire qu'à une chose : l'union de nos cœurs, nos esprits et nos corps. Je veux rester fidèlement à vos côtés. Vous gâter, vous faire rire, vous épauler, vous encourager, vous admirer, reformer notre famille auprès d'Ella et de Wade ; et vous chérir – tellement vous chérir…
Depuis tant d'années, « la maison est là où se trouve Scarlett. Je veux rentrer à la maison. » (*4)
J'attendrai patiemment votre réponse – mais comment calmer un cœur bouillonnant et des bras qui tremblent d'envie de vous enlacer ?
Envoyez-moi un télégramme ou une lettre. Jusqu'au 19 juillet, je serai à La Battery. Ensuite, vous pourrez me joindre à l'hôtel Meurice, Rue de Rivoli à Paris. Il vous suffira de dire « Oui. »
Dès à présent, je compte les minutes qui me séparent de vous de celles où nous serons enfin réunis. A jamais.
Votre Rhett aimant. »
L'enveloppe et son précieux document ne prirent qu'une seconde à s'enflammer – avec une ardeur aussi violente que les mots qu'elles contenaient.
Scarlett avait rejoint sa chambre depuis longtemps quand ils furent réduits en un tas de cendres.
ooooOOoooo
Notes sur le chapitre 52 :
(*1) Mount Mitchell : pic de montagne le plus élevé du Sud des Etats-Unis, à l'est du fleuve Mississippi.
(*2) Richard Burton et Elizabeth Taylor sont au centre de ce chapitre, car leur couple a été, parallèlement à Scarlett et Rhett, mes « grands amours » de jeune adolescente. Je vais d'ailleurs écrire un article sur mon blog à propos de cette addiction d'enfant dans quelques jours.
Pour que les paroles authentiques de Richard Burton fusionnent avec la lettre de Rhett, j'ai utilisé le verbatim de Richard Burton parlant à Elizabeth Taylor, dévoilé dans les deux livres ci-dessous.
Au sujet de la phrase de Rhett à Charles : «elle fascine toujours autant, tu sais ! », c'est celle murmurée par Richard Burton à l'acteur John Hurt, venu dîner chez lui en Suisse, deux jours avant sa mort le 5 août 1984 : le lendemain matin, pendant leur conversation, il chuchota à voix basse afin que sa cinquième épouse, Sally, ne l'entende : « Elle fascine encore, tu sais… » (source : Burton, by Hollis Alpert, cite dans Furious Love.)
Il avait dit la même chose trois semaines auparavant à son frère Graham Jenkins venu le voir sur le tournage d'Elly's Island à Londres (source : Richard Burton my brother, Graham Jenkins).
(*3) Les phrases de la lettre de Rhett indiquées en italiques sont celles de Richard Burton, provenant de ses lettres d'amour, communiquées par Elizabeth Taylor à Nancy Schoenberger and Sam Kashner pour Furious Love, et également issues des journaux intimes de Richard Burton, The Richard Burton diaries, edited by Chris Williams)
(*4) Dans la dernière lettre adressée à Elizabeth Taylor et datée du 2 août, trois jours avant sa mort, Richard Burton avait écrit que « sa maison était là où Scarlett se trouvait. Et il voulait rentrer à la maison.»
Elle ne découvrit la lettre qu'à son retour à Bel Air, venant de Londres où elle avait participé à une messe en commémoration de la mort de Richard Burton.. Dans les fragments de cette lettre dévoilés aux deux journalistes par Elizabeth Taylor (et qu'elle a gardée dans sa table de nuit jusqu'à sa mort), il lui disait qu'il était plus heureux quand il était avec elle, et se demandait s'ils ne pouvaient pas se redonner une autre chance ensemble. (source : Furious love, by Nancy Schoenberger and Sam Kashner)
A la mort d'Elizabeth Taylor, cette lettre fut enterrée avec elle, conformément à ses instructions.
