« Préparée, maquillée, coiffée, veste et clefs en main,
Elena restait figée. »
Elle était immobile et bien droite devant son miroir, captivée par le reflet que lui renvoyait celui-ci. Sa propre image lui était dérangeante. Comme si elle n'arrivait pas à se reconnaître. Qui était la jeune femme à l'air bon enfant qui l'observait ainsi? Cette paire d'yeux chocolats, heureux et rieurs, que faisaient-ils ainsi plantés dans son visage?
- Elena!
Grayson l'appelait.
Prenant une grande respiration pour s'insuffler un peu de courage, elle tourna la poignée de porte de sa chambre d'un pas solennel et franchit le seuil. Elle déboula d'un seul coup les escaliers pour atterrir en face de son père, qui s'apprêtait vraisemblablement à aller travailler à son cabinet, vu la mallette et les papiers dont il était affublé.
- Bonne journée, ma puce, fit-il en l'embrassant sur la joue.
Elena ne savait pas vraiment ce qu'elle aurait pu lui répondre, et elle en avait perdu l'habitude, à sa défense. Son truc, par les temps qui couraient, c'était plutôt de se faire dire «bonne journée Elena, essaie de rester en vie aujourd'hui !», et elle aurait alors aisément pu répondre quelque chose comme «oui, oui, je vais bien, tout ira bien». Alors que c'était bien évidemment tout le contraire.
La jeune femme dû donc se contenter des plus plates salutations dont elle se sentait capable.
- Bonne journée, papa, lui rendit-elle d'un sourire forcé.
Il le lui rendit un peu plus naturellement et prit la porte.
- Salut maman, salut Jer! continua-t-elle un peu plus fort.
Et sortit ensuite à son tour.
La moteur de sa Chevrolet ronronnait doucement, et sans comprendre pourquoi, il lui vint à l'esprit que ce son lui avait drôlement manqué. Car, encore une fois, sa mémoire s'amusait à lui jouer des tours; elle se rappelait bien de ne plus posséder ce véhicule, mais la raison précise de sa disparition ainsi que les circonstances semblaient vouloir rester dans les tréfonds de son cerveau.
Mais au fond, était-ce vraiment important?
«Pas vraiment, non.»
Tout en continuant à laisser ses pensées dériver, Elena vit se dessiner les contours de l'école. Son intuition lui disait qu'elle aurait eu bien d'autre chose à faire que d'aller en cours, mais cette illumination disparut aussi vite qu'elle s'était pointée.
•••••
Sur le tableau vert de la salle d'histoire était inscrite une date qui laissait la jeune femme bien perplexe. 24 mai 2009. Elle ne savait pas si elle devait rire ou s'étonner qu'Alaric ait écrit une date aussi étrange.
Bonnie se pointa au même moment où la cloche sonnait, et sa meilleure amie la fixa d'un air étrange. Non, pas étrange,différent. Elle lui accordait un sourire blanc et bien franc, un de ses fameux sourires qu'elle n'exhibait presque plus.
Elena se désappointa davantage en voyant que ce n'était pas Alaric qui se dirigeait vers le tableau et y inscrivait les exercices du jour. Elle n'aurait jamais pensé que le miroir qui avait ramené ses parents et sa famille le ramènerait également lui.
Mr. Tanner.
- Bonjour tout le monde! Aujourd'hui nous allons continuer la matière sur la Guerre d'Indépendance, et je vous annonce qu'il y aura un examen au prochain cours. Ouvrez donc votre manuel à la page 236...
Mais Elena n'écoutait plus le cours. Elle n'arrivait pas à comprendre comment son ancien prof d'histoire pouvait lui laisser cette espèce d'impression de vide. Sa mémoire jouait de nouveau à cache-cache contre son gré. Elle n'arrivait plus à se rappeler. Était-il mort, lui aussi? Et en admettant qu'il avait subi le même sort que la majeure partie de son entourage, comment avait-il disparu?
Le même blocage qu'un peu plus tôt se fit sentir. La réponse à ce questionnement lui semblait être la même qu'à ce qui l'avait fait tombée dans ce fichu miroir. Plissant nerveusement les paupières pour mieux se concentrer, Elena travailla ses souvenirs au mieux de ce qu'elle pouvait faire, mais ne vit pas grand chose. La seule chose qui sembla s'imposer à elle, c'était cet homme. Elle le connaissait bien, trop bien même. mais n'arrivait pas à se rappeler qui il était. C'est là qu'une deuxième image apparut.
Deux iris profondément bleus qui lui rappelaient la couleur de l'eau de mer.
Elle enfouit sa tête dans ses mains et creusa ses méninges, comprenant qu'elle tenait là un détail important.
- Mademoiselle Gilbert?
La voix de Tanner la fit sursauter, interrompant brusquement le fil de ses pensées.
- Vous allez bien, Elena? demanda-t-il en faisant référence à la posture dans laquelle elle se tenait.
- Oui, oui, balbutia-t-elle en s'apercevant qu'elle avait l'air totalement ridicule.
- Dans ce cas vous pourrez certainement me nommer une des causes de la Révolution américaine, n'est-ce-pas?
Un sourire presque sadique s'étirait sur les lèvres du professeur d'histoire.
- Je... Euh... lâcha-t-elle en jetant un rapide coup d'oeil autour d'elle.
- Les Lumières, les Lumières! chuchota-t-on derrière-elle.
- Ils voulaient de la lumière!
Les élèves gloussèrent derrière leurs cahiers. Décidément, Tanner avait toujours cette fâcheuse habitude d'interroger les élèves qui ne connaissaient pas les réponses juste pour les humilier. Fier comme un pan, elle devina qu'il s'apprêtait à la réduire en charpie.
- Non mademoiselle Gilbert, les Treize colonies ne se sont pas révoltées pour de vulgaires lampes à l'huile. Ils ont par contre été influencés par les écrits des philosophes Lumières, si c'est ce que vous souhaitiez partager avec nous.
Elena rougit et s'enfonça dans sa chaise. «S'il était mort, c'est qu'il y avait une bonne raison», se surprit-elle à penser.
Et le pire dans tout ça, c'est qu'elle ne se souvenait plus du tout à quoi elle pensait avant qu'il n'intervienne.
Quelqu'un lui tapota l'épaule.
- Dis donc, qu'est-ce qui t'as pris? chuchota-t-on à nouveau.
Caroline.
- Je réfléchissais, voilà tout! répondit-elle sur le même ton en se retournant légèrement.
Caroline aussi lui semblait différente. Plus blonde, plus juvénile, et superficielle, même. Le gloss rose qui lui barbouillait les lèvres et la patine beige tartinée sur son visage avaient quelque chose de particulièrement repoussant. Comment faisait-elle pour être amie avec cette fille?
- Hé, insista-t-elle lourdement. Matt m'a dit que tu ne répondais plus à ses appels, il s'est passé quelque chose que tu ne m'as pas dit entre vous?
