Je regarde Oscar partir la tête haute, droite sur son cheval, aux côtés d'André. Mon cœur bat si vite dans ma poitrine que je me sens étouffer. Ma dernière fille, ma dernière-née, s'en va rétablir le calme dans Paris. Malgré la confiance que je place en elle ainsi qu'en André, mon instinct de maman me prévient que quelque chose de mauvais est sur le point de se produire. Je pose ma main droite sur mon cœur, espérant ainsi le calmer, en vain. J'ai peur, si peur et je me sens coupable… Je me sens coupable de ne pas avoir su me battre le jour de sa naissance, pour ramener Rainier à la raison. La porte de ma chambre s'ouvre avec une douceur que je reconnais entre mille. Je n'ai nul besoin de me retourner pour voir qui avait osé me déranger dans un pareil moment. Mon mari s'approche de moi sans dire un mot, tente de poser sa main sur ma taille mais je le rejette. Il s'éloigne, les yeux écarquillés, ne saisissant pas ma réaction.
« Louise… Quelque chose- »
« Tais-toi. Juste ne dis rien. Ne me touche pas. Ne m'approche pas. Tu entends ?! Reste loin de moi. »
Je tourne brutalement mon corps vers lui, pour le fixer. Rainier est perdu, blême, ne comprend pas où se trouve le problème. Je vois ses lèvres s'entrouvrir puis se refermer, comme si les mots restaient coincés dans sa gorge. Ma colère m'assourdit, il est plus que temps que je vide mon sac et que je lui dise ce que j'ai tant de fois voulu lui expliquer durant toutes ces années.
« A cause de toi, notre fille, notre Oscar, va sûrement dépérir aujourd'hui ! Mais tu sais quoi ? Même si je n'ai jamais approuvé ta décision de faire d'elle un garçon, parce que je n'ai pas su te donner le moindre héritier mâle, je t'ai laissé faire ! Pourquoi ?! Parce que je me sentais honteuse de n'avoir su faire que des filles. Je t'ai fait confiance, sans jamais me douter qu'Oscar allait évoluer dans une société en crise ! Tu viens d'envoyer ta fille à l'échafaud ! »
Je m'arrête de parler un instant, reprenant mon souffle. Rainier tente une approche vers moi, je lui frappe la main pour qu'il recule. Je sens que je commence à pleurer, mes joues sont humides.
« Je suis en colère, Rainier. Je suis en colère contre moi. Quel genre de mère laisse son époux faire de sa fille un garçon, sans rien dire ? Je ne me suis pas assez battue, je n'ai même pas pris une seule arme, je n'ai jamais tenté de ramener à la raison. Je me dégoûte tellement. Mais d'un autre côté, la vie que tu as offerte à Oscar était sans doute la meilleure avec son caractère, elle est toi en féminin. Sauf que tu as toi-même admis avoir fait une bêtise lorsque tu as voulu la marier au cadet des Girodelle. Mais il était déjà trop tard, Rainier. Notre fille a été modelée comme un garçon, elle vit pour les armes, pour la guerre, pour la France ! Parce que tu l'as éduquée sur TON modèle ! Et je n'ai jamais rien dit. »
Je me retourne de nouveau vers la fenêtre, pose ma main droite contre la vitre, ma main gauche venant sur mon visage. Mes sanglots s'intensifient, ma respiration paraît se couper, je craque complètement. Je n'ai pas l'habitude de m'énerver ainsi, mais c'en était trop. Les bras de mon mari viennent s'enrouler autour de ma taille, me tournant en même temps et m'invitant à venir me blottir contre lui. Des gouttes d'eau arrosent mes cheveux, prouvant l'émotion de Rainier. Je m'en veux davantage en réalisant que je l'ai blessé.
« Je suis désolée… Je n'avais pas à te dire ça… Je- »
« C'est à moi de m'excuser. Tu as raison. Je ne t'ai jamais laissé t'exprimer sur le sujet alors qu'Oscar n'était pas MA fille, mais la nôtre. »
« Désormais, elle a choisi son chemin de vie… J'ai si peur Rainier… J'ai un mauvais pressentiment… »
Je tremble contre lui, il se met à caresser mon dos pour me calmer. Je suis incapable de faire le moindre mouvements, tétanisée par cette crainte qui me glace les membres. Il s'écoule un temps relativement long avant qu'il n'inspire lourdement et lâche les mots fatidiques :
« Moi aussi. »
Challenge : Colère + dégoût
