La famille Riegan était connue pour détenir la main sur les plus grosses entreprises du secteur de l'innovation technologique et pharmaceutique. Et sans aucune surprise, l'unique rejeton de ce grand Nom avait hérité de l'ensemble des capacités intellectuelles de ses prédécesseurs, de leur ingéniosité, mais possédait surtout la capacité de très vite réagir puisqu'il avait réussi à me réparer un pneu en moins de secondes qu'il lui en avait fallut pour crocheter la porte. Que disais-je à propos des rafales de vent, déjà ? Que les voitures ne pourraient s'envoler, mais quant au reste… Aucun môme de trois ans changé en projectile toutefois, seulement le panneau indiquant le nom effacé d'une direction routière profondément enfoncé dans la gomme. Pour ma part, je n'aurais certainement pas pensé à faire fondre un épais morceau de chambre à air sur la fente. Quant au gonflage du pneu, je m'étais tout de même sentie utile en proposant de bidouiller les câbles de charge de notre lampe d'appoint à un vieux gonfleur à pression que Dimitri avait remarqué lors de la fouille de la réserve. Ainsi, nous avions pu reprendre la route très tard dans la soirée après plusieurs heures de tempête, et c'est ainsi que nous arrivâmes à la première étape du périple avec un retard plutôt négligeable.
Le Hummer s'était arrêté quelques secondes après la Jeep, et j'inspectais déjà le ravin face à nous. Il faisait plusieurs dizaines de mètres de profondeur et aucun véhicule n'aurait pu descendre un talus si pentus. Encore moins avec un pneu rafistolé.
—J'espère que vous avez le cœur à faire un peu d'escalade, annonçai-je à mes deux passagères.
—Par tous les Saints, Lieutenant ! Êtes-vous sérieuse ?
—Un peu d'activité physique vous ferait-il peur, Dorothea ? Cela fait pourtant partie entière de votre formation.
—Lorsqu'il s'agit de m'accroupir derrière un buisson ou de me glisser par une demi-fenêtre. Mais le baudrier ne me sied guère. Et l'idée de me retrouver ficelée et suspendu comme un jambon à la fraicheur douteuse n'est pas de celles qui me ravissent le plus.
Je souris sur le franc phrasé de ma camarade d'armes qui n'était pas du genre à seulement acquiescer d'un « Chef ! Oui, Chef ! » et qui changeait de l'attitude de beaucoup de soldats. Moi-même ne devait pas avoir celle des autres lieutenants et capitaines.
—Le spectacle que cela offrirait serait pourtant mémorable, Dorothea.
Je n'étais pas la seule à avoir imaginé la chose visiblement puisqu'Edelgard qui s'était approché en compagnie des garçons n'était pas imperméable à l'idée.
—Edie ! De quel côté es-tu ?!
—De celui qui sera le plus efficace et rapide.
Pour ne pas dire le plus drôle, pensais-je une seconde.
—Pourquoi ne pas prendre le Grand Pont de Myrddin ? proposa la blonde en osant un œil sur le canyon qu'avait laissé la rivière et creusé par le temps. D'après la carte, il se trouve à une demi-journée de route seulement.
—C'est impossible, intervint alors Dimitri. Il s'est écroulé il y a quelques années.
—C'est exact, fis-je à mon tour. Adrestia et Leicester ont déjà tenté de renforcer ses fondations mais le sol est devenu trop friable pour y fixer de nouvelles piles et les colonnes d'origine ont fini par lâcher.
—Claude ! s'écria la brune à l'attention du basané qui ne s'était plutôt fait discret jusqu'ici malgré une expression amusée. Tu dois bien avoir une idée pour traverser ?
—Je ne suis pas certaine que les plans douteux de Claude te plairont plus que de simplement descendre en rappel, Dorothea…
—N'aggrave pas la situation, Ingrid… J'ai besoin d'envisager chaque possibilité…
Dorothea semblait désespérée. Pour ma part une formation type chapelet humain ne me rebutait pas tant. C'était plutôt le risque d'effondrement que je craignais, et la chute qui allait de paire avec.
—Quelle que soit la solution envisagée, nous ne pouvons de toute manière pas nous permettre une demi-journée de route supplémentaire.
—N'avez-vous pas dit que le temps était relatif en mission, Lieutenant ?
—Le temps, en effet. Nous n'avons cependant pas assez de carburant pour nous y rendre.
Je cru achever la brune qui devait sans doute se résigner dans son for intérieur à enfiler ce fameux baudrier saucissonnant ne lui rendant peu grâce.
—Vous aviez tout prévu, Lieutenant.
Je levai un sourcil curieux sur la blanche qui me fixait intensément sans pour autant afficher la moindre once de surprise. Rien d'étonnant pour une major de promo, pour elle, toutes les informations devaient s'emboiter et faire sens. Et c'était probablement le cas des garçons qui étaient restés particulièrement calmes. J'étais responsable de cette unité, et ils savaient parfaitement que j'avais du envisager chaque possibilité même dans ce monde hasardeux. Après tout, c'était mon rôle.
J'allai chercher une carte que je dépliai sur le capo de la jeep avant d'épousseter le sable qu'une petite brise avait apporté au même moment puis leur fit signe de se rassembler. La base de Garreg-Mach était symbolisée au cœur de la carte entourée des montagnes d'Oghma, et je traçai du doigt la rivière d'Airmid.
—Nous sommes ici, fis-je de l'index avant de le déplacer de quelques centimètres. Le pont de Myrddin se trouve là, et notre destination : le territoire d'Ordela, est juste ici.
Une découverte pour personne puisque chaque membre avait été briefé.
—Nous allons longer la rivière, il y a un ancien village à quelques kilomètres où nous laisserons les véhicules. Une partie des berges de la rive Sud s'est effondré ici et le sable forme un tassement où nous allons descendre. Le lit de la rivière est plus large ici, il sera donc moins pénible de remonter la pente en passant par le bras mort. Compris ?
—Oui, lieutenant, entendis-je en écho.
Je repliai la carte pour la ranger dans la poche du siège conducteur du véhicule tout en considérant les risques que nous allions devoir prendre. Si le désert de Fódlan n'était pas sûr, les anciennes villes et villages l'étaient encore moins.
—Restez vigilants lorsque nous arriverons. La zone n'est pas sécurisée, et il se peut que l'on ne soit pas seul. N'utilisez vos balles que si cela est vraiment nécessaire ou que vous vous retrouvez sans une situation d'extrême urgence. Je vous rappelle que le mot d'ordre de cette mission est la discrétion.
Puis je levai les yeux.
—Pourquoi me fixez-vous ainsi, Lieutenant ?
Mes lèvres s'étirèrent sur le regard malachite et à peine contrariée encadré des boucles sombres.
—Parce qu'à l'arrêt le vent et la vitesse ne couvrent plus vos incessants chantonnements.
J'avais passé des heures à l'entendre fredonner des mélodies en tout genre, et mes oreilles n'en pouvaient plus. Les notes de sa voix étaient certes douces mais le concert formé avec celles du moteur avait la délicatesse nécessaire pour enfoncer un tronc d'arbre dans un porte gobelet
