Un cul de sac formé par des bâtisses délabrées dont on ne pouvait désormais deviner la fonction nous servit de parking et les véhicules s'alignèrent à l'abri dans ce renfoncement entouré de ruines. Les toitures des maisons avaient été arrachées, d'autres s'étaient effondrées tout comme la majorité des façades des blocs de pierres présents qui formaient ce village. De part sa situation géographique sur la rive est d'Airmyd, le sable n'ensevelissait pas tout et toute chose de plusieurs mètres voire dizaines de mètres d'épaisseur contrairement aux villes situées au cœur des terres dont, pour certaines, il ne restait que quelques toits pour indiquer leur présence. Le vent ne faisait que le déplacer d'un endroit à l'autre et il finissait par rejoindre le lit asséché de l'ancienne rivière creusée par le temps. De fait, c'était certainement l'endroit le plus stratégique pour descendre dans ce profond canyon, mais également l'un des plus dangereux puisqu'il était impossible de deviner ce qui se dissimulait peut être à l'intérieur des vieilles baraques décrépies.
Mon HK 416 resta au plus près de ma poitrine, muscles tendus, lorsque je fis quelques pas autour des véhicules aux carrosseries se fondant dans ce paysage blanc et doré pour examiner les alentours. Les élèves officiers avaient également laissés leurs uniformes sombres à Garreg-Mach au profit de tenues plus passe-partout dans ce monde extérieur sec et escarpé. Il était après tout difficile pour une tomate de se fondre entre deux ou trois feuilles de laitues. Aucune forme de vie dans le sillage de mes yeux aguerris, pas même un ou deux rats qui ne sortiraient certainement qu'à la tombée de la nuit. Celle-ci n'allait certainement pas tarder d'ailleurs puisque le soleil dorait la rue principale de ses rayons orangés et donnait une allure sacrée à ces vestiges. Mieux valait redoubler de vigilance.
—Claude, désignai-je en plissant les yeux sur une vieille tour qui dominait le reste de la cité. Vos instructeurs ainsi que la générale en personne ne tarissent pas d'éloges à votre sujet quant à votre spécialité en tant que sniper. Les rumeurs disent que vous êtes capable d'abattre une cible à plus d'un kilomètre : vous allez vous positionner afin de couvrir nos arrières. J'espère que nous n'aurons pas à en arriver là mais si jamais la situation tournait vinaigre, faites moi une fleur : tâchez d'épargner mes organes vitaux.
Le basané acquiesça armé d'une expression mi sérieuse mi joueuse ce qui n'aurait pas rassuré grand monde mais être à la tête d'une équipe imposait la confiance.
—Ha, et si le pire venait à se produire… ajoutai-je avant de placer mon index sur ma tempe, visez la tête.
—Je suis certain que nous n'aurons pas à en arriver là, Lieutenant. Je ne suis pas le seul à tenir une réputation. Mais si le pire venait à se produire… m'imitait-il amusé, tâchez de ne pas trop vous agiter.
—Je ferai du mieux possible mais je suis certaine que vous n'aurez aucun mal à m'en loger une entre les yeux.
Les dents du brun m'apparurent lorsqu'il esquissa un sourire arrogant mais taquin. Il rangea d'abord son HK dans son dos puis attrapa l'une de ses armes de prédilection – paraissait-il – rangée dans une mallette en polypropylène sombre. L'arc à poulie qu'elle contenait avait une portée plus restreinte qu'un fusil d'assaut mais était également moins bruyant. Les munitions n'étant plus illimités dans un Fódlan dévastés, chaque soldat devait se distinguer dans le maniement d'une autre arme. Pour ma part, j'avais toujours un couteau à la taille mais j'excellais dans le maniement de l'épée. Il fallait voir ça comme un retour aux sources.
—Edelgard, Dorothea, sortez le matériel de rappel. Ingrid, Dimitri : avec moi. Nous allons explorer la zone.
Il ne devait rester qu'une trentaine de minutes, tout au plus, avant que l'obscurité opaque du désert n'envahisse les ruelles pour dévorer chaque fragment de lumière fragile. Une trentaine de minutes donc pour faire le tour du quartier – le village n'était pas non plus si grand – et le sécuriser pour éviter les mauvaises surprises. Si j'étais déjà persuadée de ne trouver aucune vermine ici, il y avait également de fortes chances que l'on ne soit pas seul. Si la catastrophe avait éradiqué une grande partie de la population, ses conséquences s'étaient chargées de l'autre et continuaient d'exterminer toute forme d'humanité.
—Ne vous éloignez pas, fis-je aux deux que j'avais désigné pour m'accompagner.
Tous se mirent en action et je fus celle à ouvrir la voie en empruntant une sente qui contournait les jardins abandonnés des vieilles habitations. La rue principale semblait déserte mais était bien trop à découvert. La tour sur laquelle Claude devait se poster était assez haute pour qu'il nous ait dans son viseur, et s'il pouvait nous suivre, alors il pourrait aussi les voir.
—Tout le monde est en position ? murmurai-je en effleurant le bouton du talkie.
—Affirmatif, Lieutenant.
—Bien. Je compte sur vous pour nous orienter dans ce dédale de sable. Essayez de ne pas nous jeter dans la gueule du loup. A vous.
—De vous à moi, Lieutenant, vous êtes sans doute le loup le plus effrayant du village. A vous.
—Ne sous-estimez pas le danger que représenterait un troupeau de brebis galeuses, Claude. J'ai déjà vu nombre de loup arrogant rejoindre le troupeau et savez-vous ce qu'il advient d'une bête malade ? On l'abat. Terminé.
Le sable étouffait les murmures des rangers et notre formation avançait plutôt vite avec Ingrid sur mes arrières et Dimitri en fin de cortège. Le chemin n'était de toute manière pas assez large pour nous permettre d'avancer dans le même alignement parfait qu'auraient trois morceaux de volaille sur une broche. Au moins, de cette façon, l'ennemi ne pouvait arriver – s'il venait à arriver – qu'en ligne droite. La promiscuité imposée par les murets des jardins permettrait de n'en affronter qu'un à la fois. Il fallait seulement espérer ne pas être pris en étaux.
—Bon, je m'arrêtai un instant avant de me retourner sur mes deux camarades. On s'assure que le périmètre est sécurisé, mais pas d'imprudence.
La nuit allait tomber et avec elle, le danger n'en serait qu'un peu plus décuplé.
—Et si elle ne l'est pas, Lieutenant ?
—On la nettoie.
Le regard amande d'Ingrid ne trembla pas malgré mes paroles froides et dénuées d'émotion. Pour elle, j'avais certainement dit cela comme s'il s'agissait juste de passer un coup de balai ou de laver des vitres. A peu de choses près, nous n'en étions pas loin.
