Les battements de mon cœur résonnaient dans chaque veine de mon corps en échos irréguliers et rapides jusqu'à frapper dans ma tête comme tintaient autrefois les cloches des églises annonçant la prière. Ma peau moite sous les efforts collait à mes fringues et contrastait avec le froid mordant de l'obscurité tombée depuis un moment déjà qui nous avait plongés dans des ténèbres opaques. Mes lunettes de vision nocturne avaient hélas rendu l'âme de façon trop précoce à mon gout lorsque j'avais traversé le plancher pourri d'une vieille bâtisse dans laquelle je m'étais engouffrée pour échapper à deux infectés bien vivants et en chairs contrairement à d'autres. Mon souffle resta prisonnier de mes poumons lorsqu'un rat dansa entre mes pieds dans le renfoncement dans lequel je me tenais bien droite. Pauvres bêtes, ils avaient tous ou presque du se faire bouffer par les quelques individus planqués ici.
—Lieutenant… Vous me recevez… ?
Eh merde, le grésillement de mon talkie attira l'attention des deux énergumènes possédés qui comme moi ne voyaient pas mieux qu'une taupe hors du trou et j'appuyai rapidement sur le bouton pour couper la transmission avant d'escalader la pile de débris formée au centre de la pièce sous le trou béant que mon poids avait laissé. Les choses humanoïdes grondèrent en apercevant ma silhouette se mouvoir et se jetèrent aveuglement vers moi. Le premier termina sa course tronche au sol et le second – pas plus intelligent pourtant – escalada le corps de son camarade telle une furie.
—Fait chier !
Le talon épais de ma pompe se logea dans le visage grisâtre et poussiéreux quand la main noircie attrapa mon treillis et après deux trois coups plutôt violent et autant de dents en moins il lâcha prise. J'en profitai pour escalader la structure hétéroclite et attrapai l'une des poutres apparentes pour me hisser à l'étage avant de cracher tout le contenu de mes poumons. Mon couteau était resté logé dans la gorge d'une dépouille et mon épée était bien-sûr restée dans la Jeep. Erreur de débutant.
—Je suis un peu occupée, Ingrid, et je crains que mon répondeur ne soit trop saturé pour laisser un quelconque message. A vous.
—Si vous arrivez à plaisanter c'est que vous allez-bien. A vous.
Bien ? Certainement mais cela n'allait peut-être pas durer si je ne sortais pas de là en vitesse. Si d'autres entraient, j'allais finir piégée.
—Où-êtes vous ? A vous. Demandai-je en passant par l'ouverture laissée par la porte défoncée par les deux spécimens enragés.
—Je l'ignore, nous vous avons perdue de vue lorsque ces choses ont attaqués. Ils sont… Nombreux… Nous ne tiendront pas longtemps, la porte risque de… de céder d'une seconde à l'autre…
Quelque grésilles restèrent en suspend.
—Claude ! Est-ce que vous me recevez ?!
—Affirmatif, Lieutenant !
—Je veux un topo. A vous.
—Eh bien, Ingrid et Dimitri semblent hélas faits comme des rats, bien que des rats auraient plus de chances d'y échapper.
—Claude !
—Ils sont dans une vieille grange à cinq blocs de votre position. Un groupe de quatre…
Le talkie grésilla de nouveau sur une vibration aigue qui sembla fendre l'air à l'autre bout du fil.
—Non, trois infectés bloquent la porte et deux autres arrivent par le sud. A vous.
—Et du côté d'Edelgard ? A vous.
—Elles ne sont pas encore revenues… A vous.
—Eh merde ! jurai-je une fois de plus.
Je pris une longue et profonde inspiration, plutôt douloureuse depuis ma chute, et tentai de me vider la tête. Evidemment, la torche de mon HK avait lâchée et je n'y voyais vraiment quedal.
—Très bien. Vous allez me guider jusqu'à la grange, Claude. Ingrid, Dimitri, vous avez entendus ?! A vous.
Mais aucun son ou grésillement ne vint me répondre cette fois-ci. Alors je me mis en route sans attendre sur une première directive de notre archer qui m'ordonna de revenir sur mes pas.
La sente était aussi étroite qu'à l'aller mais le semblait encore plus maintenant que j'étais complètement aveugle. Je ne pouvais compter que sur mon ouïe et sur mon instinct pour survivre. Et sur Claude haut perché qui était le seul à voir quelque chose dans cette obscurité étouffante.
—Dans douze mètres, à droite.
Je fis confiance aveugle à mon subordonné et me précipitai dans le dédalle de bâtiments et de jardins abandonnés, enjambant obstacles et corps inertes tombés d'une flèche parfaitement logés à l'arrière du crâne.
—Lieutenant, un individu s'approche à vingt mètres devant.
J'attrapai une flèche encore chaude et visqueuse que j'eus du mal à ôter d'une des caboches puis continuai ma course en accélérant le pas. Je ne laissai à la bête le temps de gronder et enfonçai de toutes mes forces la pointe en métal dans la gorge de laquelle s'échappa un dernier râle. L'homme : plus imposant que moi, me fit basculer en arrière et mes mains s'imbibèrent du liquide noirâtre lorsque l'on s'effondra. La puanteur infecte qui s'échappa de la gueule grande ouverte aux dents pourris me fit un haut le cœur mais je fis basculer le corps qui gesticulait au sol en déversant son contenu. Avant de me relever. Mes gants étaient foutus et ma veste dégueulasse.
—Putain, mais ils sortent d'où… claquai-je dans le noir.
—Encore deux blocs, Lieutenant.
Mon doigt effleura mon talkie aussi vite que mon cœur battait sous l'adrénaline.
—Comment est la situation ? A vous.
—Il reste un bonhomme devant la porte, les deux autres tentent de briser les volets d'une ouverture. Il y a du mouvement à l'est. A vous.
—Est-ce que vous pouvez les abattre ?
—Affirma… … …
—Claude ?! A vous.
Mais le silence me répondit.
—Claude !
Quelques secondes planèrent qui me semblèrent durer des heures quand je m'arrêtai à une intersection, incertaine de savoir où me rendre. Même le vent s'était tût.
—Je crains que la situation ne se complique ici, Lieutenant…
Chier. Des borborygmes couvrirent la voix du sniper entre deux roulements de poulie. Je devinai les flèches vibrer entre ses doigts, et restai accrochée au bouton ON de mon talkie comme à un fil tendu. Les secondes, semblant minutes, me paraissaient maintenant durer des heures. Je n'avais pas le temps de réfléchir au risque de perdre l'intégralité de mes soldats. J'attrapai mon HK, pointait la lunette devant mes yeux et balayai l'espace. Mon index confiant caressant la détente comme on épouserait les formes d'une femme. Je n'avais plus le choix.
—Permission de faire feu !
